La danse des sept voiles

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Totalement débutante, j’ose me lancer avec modestie dans l'écriture, et j'y prends goût ! "Au milieu de l'hiver, j'ai découvert en moi un invincible été" Albert Camus "Il n'y a pas de  [+]

Image de Hiver 2019

La petite ville est terrorisée, les meurtres de femmes ont repris. Un vent puissant et glacial emporte les dernières feuilles des platanes encore accrochées aux branches dénudées. L’hiver sera rude, sans pardon.

L’inspecteur Clara Dumont en charge de l’affaire ne sait plus où donner de la tête. Son enquête piétine, les cadavres s’accumulent, cinq au total avec celui d’aujourd’hui. Les autorités s’énervent, l’énervent, veulent des résultats concrets. Rester sereins tout au long de l’année dans ces bureaux exigus représente un sacré défi pour elle et son adjoint. Le clash n’est jamais très loin, la cigarette est totalement bannie.
— Tout a dégénéré après ce foutu déraillement de TGV, lance Clara en balançant rageusement tous ses dossiers sur la table d’Alex. On repart à zéro.
— Toujours aucune piste depuis six mois, un détail nous a certainement échappé, je m’y remets chef je vais éplucher tous les rapports d’experts.

Clara rentre chez elle abattue. Sa vie familiale s’effrite, se retrouver en plein divorce en ce moment n’arrange rien. Cinq femmes empoisonnées à la digitaline pourpre, non décédées d’une crise cardiaque comme on l’a longtemps cru, et un coupable toujours dans la nature. Les journalistes s’en donnent à cœur joie, sa hiérarchie grogne. Un long soupir la libère de ses pensées trop noires. Heureusement, sa fille Camille lui apporte de grandes satisfactions. Elle a réussi son bac, est acceptée aux Beaux-Arts en compagnie de sa meilleure amie Cassandre. Elles se suivent depuis le CP, s’entendent comme larrons en foire. Leur groupe d’amis vient souvent écouter de la musique et partager le légendaire poulet à l’estragon de la maison. Clara les connaît tous et les apprécie.

Depuis que Cassandre a perdu sa mère il y a deux ans, dans ce stupide accident de train, Clara et Camille ont beaucoup accueilli et réconforté la jeune fille. Camille a été d’un grand soutien auprès de son amie effondrée à cette époque. D’autant que cette dernière ne s’entendait guère avec son père souvent en déplacement pour son métier de guide de voyages. Le temps a passé, elle fréquente assidûment leur foyer comme une deuxième maison, semble alors un peu mieux dans sa peau. Les deux copines sont parties en vacances cet été ensemble, se sont inscrites à l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts à la section sculpture. Ne se quittent plus.
Lors des cours, elles travaillent, torturent, triturent, fondent, donnent forme et assemblent des éléments de ferraille. C’est ainsi que Cassandre leur a offert sa première œuvre d’art. Un amoncellement de cubes métalliques vides, aux arêtes soudées entre elles. C’est une reconstitution des wagons accidentés dans lesquels sa mère trouva la mort. Drôle d’idée qui lui passe par la tête quelques fois mais elles ont accepté son cadeau avec plaisir. Il est posé sur le rebord de la cheminée et les fait frémir systématiquement quand leurs yeux le rencontrent. Détourner le regard, impossible. Il est là, bien présent avec un je ne sais quoi de bizarre, un petit quelque chose qu’on ne peut oublier. Comme si ça ne lui suffisait pas, avec les restes de l’acier elle s’est confectionnée une énorme bague, en son centre une pierre de lune y est sertie.

— Ma parole Alex, vous avez dormi sur place ? Pas de petite copine à retrouver ?
— J’ai préféré arriver plus tôt, quelque chose m’a sauté aux yeux dans les relectures des premières dépositions des témoins.
Avec son air léthargique d’ado attardé et ses cheveux en pétard, Alex semble complètement shooté... aux dossiers.
— Je vous écouterai dès que j’aurai fini d’avaler mon 3e café.
Il n’insiste pas, connait l’irritabilité de sa supérieure le matin. Le café ne doit rien arranger au contraire, mais lui, reste cool.
Alex lui rappelle les faits, lors des crimes précédents chaque témoin a mentionné un scooter garé près des lieux où sont retrouvées les victimes. Personne n’a encore eu l’idée géniale de relever la plaque d’immatriculation, par contre il semblerait qu’une silhouette filiforme en jogging capuche rabattue sur le visage, lunettes noires se soit approchée de l’engin.
— Existe-t-il des caméras dans ces rues ? Marque, couleur du scoot, s’enquiert Clara.
— Je vous trouve ça chef je m’en occupe illico.

Clara se pose de nombreuses questions. Continuer de bosser à la criminelle est-ce vraiment la peine ? Pourquoi ne pas quitter la police définitivement ? Si mon enquête n’aboutit pas cette fois, c’est sûr je serai mutée, voire rétrogradée. Manque de résultats, incompétence, encore une femme à un poste qu’elle ne mérite pas. Les larmes aux yeux, le cœur au bord des lèvres, épuisée, elle ne veut plus penser à tout cela. Laissons les corbeaux croasser pense-t-elle je résoudrai cette affaire et avec elle, les quatre autre. Clara est persuadée qu’il s’agit d’un tueur en série. Se replonge dans ses cours d’école de police. Les points communs qui ressortent pour ce type de tueur : abus durant l’enfance, solitude, cruauté et le facteur inconnu qui fait basculer un individu lambda, lui élargissent son champ de réflexion.
C’est avec fracas qu’Alex ouvre la porte, excité comme un gars qui vient d’obtenir son premier rendez-vous amoureux.
— Chef, j’ai réussi à obtenir une vidéo. Le scooter est un 125 Honda gris, rien de plus banal. En outre, la plaque n’est jamais visible à la caméra, recouverte de terre. Piste écartée. Par contre, sur la silhouette sombre qui s’approche de la rue de notre dernière victime, regardez plutôt ce jogging noir, au niveau des cuisses il porte des traces de taches rougeâtres. En agrandissant les photos tirées des vidéos, on pourra peut-être en déduire un truc utile.
Clara hoche la tête perplexe, et continue d’examiner le film en procédant à de nombreux arrêts sur image. Un petit quelque chose met son cerveau en ébullition mais elle ne sait pas encore quoi. Un détail a touché son œil, mais n’a pas encore atteint sa zone de compréhension.

Elle retrouve sa maison remplie de jeunes affalés sur le tapis près de la cheminée. Une ambiance estudiantine qui fait chaud au cœur, rappelle des souvenirs heureux. Les flammes jaunes ocres lèchent l’insert, dansent et crépitent imprégnant la pièce des senteurs de bois brûlés qui donnent envie de partager de bonnes châtaignes accompagnées d’un vin chaud à la cannelle avec des zestes d’orange. Camille rayonnante, chante à tue-tête et tape des mains pour s’accompagner, Cassandre debout, ondule sur ce fond musical agitant son écharpe telle Salomé devant Hérode, lors de sa danse des sept voiles.

Une bûche s’écroule, entraînant un jaillissement de flamme. La main de Cassandre est rapidement éclairée. Clara souriante jusqu’alors, reçoit comme un coup de poing en plein cœur. C’est très douloureux. Elle repart subito au bureau.

— Alex, ressortez-moi les dernières vidéos, un détail me turlupine, il faut que j’en ai le cœur net.
Grossissant les clichés au maximum, Clara sent son diaphragme remonter, un jet de bile atterrit dans la corbeille, évitant de justesse un carnage sur ses dossiers. Son stylo pointe une tache claire qui semble sortie du jogging noir de la tueuse. Au bout de cette main, une bague, une pierre de lune.

Après une heure d’interrogatoire, ce que Cassandre a tenté de construire, de camoufler se fissure, elle se trouve au pied du mur. Elle chancelle, doit avouer, expliquer. Enfance solitaire, mère absente, souvent démunie et révoltée face à l’attitude ambigüe et aux regards trop insistants de ce père voyageur, l’accident de TGV - le fameux déclencheur X.
Son regard d’enfant perdue plonge dans les yeux de Clara, elle lâche prise, tombe le masque face à l’inspectrice. Brise les digues qui retiennent toute son humiliation, sa frustration, sa solitude, sa colère et sa rage depuis le décès de sa mère. Son cerveau ne tourne plus rond, elle a sombré dans une croisade vengeresse. Aucune femme ressemblant à sa maman ne doit vivre.
Tout est dit. Cassandre comme à regret leur tend la bague qui contient le fameux poison confectionné par ses soins.

Camille fut inconsolable non seulement d’avoir perdu sa meilleure amie, mais surtout de ne pas avoir réussi à la sauver de ses démons exterminateurs.

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Nelson Monge · il y a
Une ambiance parfaite en complément d'une intrigue à la hauteur. Bravo !
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Marie-Françoise · il y a
Merci Nelson je vs invite à lire (je vs rassure la finale est terminée) Un ange passe et Douce Afrique
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Cathy Cherrak · il y a
C'est sacrément bien ficelé ! Bravo :-)
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Marie-Françoise · il y a
Merci Cathy beau compliment !
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Christopher GIL · il y a
Je viens de découvrir cette histoire, et elle est franchement bonne, l'ambiance est bien du type "enquête policière" ça sonne juste.
Si ça vous tente, venez me lire! :)

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Marie-Françoise · il y a
Merci bcp Christopher je viendrai avec joie
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Yasmine Anonyme · il y a
Beaucoup de noirs dans cette nouvelle suivie de beaucoup de réflexions. Tous ce que j'aime!!!! Si vous avez un court instant pour lire ma TTC en concoure.. Merci d'avance et bonne journée. Yasmine
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-inventions-naissent-mais-les-hommes-meurent-1

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Marie-Françoise · il y a
Merci anonyme d’être venu lire La danse des sept voiles mais mon texte en lice actuellement est Un ange passe.
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Utilisateur désactivé · il y a
Bon questionnement, partagé au demeurant, pourquoi les "autres" vivent-ils encore quand les "nôtres" nous ont quittés...
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Marie-Françoise · il y a
Merci d'être venu me lire Hugonem….
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Cathy Grejacz · il y a
C’est avec regret que je vous découvre un peu tardivement
Mais toutes mes félicitations pour ce beau texte

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Marie-Françoise · il y a
Pas de regret, si vs avez lu et aimé ma nouvelle, c’est l’essentiel merci d’être venue Cathy.
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Dranem · il y a
Félicitation pour ce texte en final qui a recueilli un nombre considérable de lectures ; merci pour nos échanges littéraires et permettez-moi de vous souhaiter tout le bonheur d'écrire encore et encore... JLM DRANEM
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Marie-Françoise · il y a
Merci Dranem pour vos encouragements ça me touche. À bientôt de vous lire. MF
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Claire Bouchet · il y a
Très bon texte Marie-Françoise.
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Marie-Françoise · il y a
Merci de votre soutien Claire c’est très gentil
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Pénélope · il y a
Un mini polar qui se lit bien avec tous les ingrédients traditionnels qui font un peu sourire: flics surmenés ,problèmes dans leur vie conjugale, profil des suspects... On devine assez vite la fin qui est cependant bien amenée (scène devant le feu et la révélation!). Il est vrai qu'il est difficile de multiplier les pistes dans une œuvre courte.
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Marie-Françoise · il y a
Merci bcp Pénélope d’être venue me soutenir
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Trebor · il y a
Grand lecteur d'histoires policières, je comprends qu'en quelques paragraphes on ne peut faire entrer beaucoup de suspects...Mais j'ai bien aimé votre style. Un point quand même.
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Marie-Françoise · il y a
Merci d’être passé Trebor et de me soutenir malgré votre grde expérience de polars.

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