La Danse des esprits

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Il est un village où vivent les histoires, où elles se racontent les unes aux autres et partent parfois en quête de nouvelles aventures....Je le cherche depuis toute petite et j'espère le trouve  [+]

Image de Hiver 2021

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Ce sont, d’abord, leurs prêtres qui sont venus. Puis leurs cavaliers armés. Enfin, leurs maladies, inconnues jusqu’ici.

Pourtant, ce n’est pas leur dieu-cadavre sur une croix, pendouillant sur les torses de bures, qui les a condamnés. Ni leur poudre puante crachée par la gueule de soufre de leurs canons. Ni cette fièvre furieuse qui embrasait même le corps des hommes-médecines.

Le brouillard n’est pas venu de là, non.

Si on leur avait demandé – mais personne ne l’a fait – ils auraient dit que le brouillard s’était levé quand les bisons avaient disparu.

Au début de la saison, ils ont pris les masques de bisons, les tambours, les grelots, les hochets, les arcs et les lances. Ils ont martelé le sol, frappé leurs épaules, tapé des mains. Ils ont mêlé leurs voix aux vents du sud, de l’est, de l’ouest et du nord. De la pointe du jour à la tombée de la nuit, durant des semaines, à tour de rôle, ils ont dansé, ils ont chanté pour faire advenir les bisons.

Le bison leur donnait tout, sans lui, ils n’étaient rien. Le corps du bison leur offrait l’aiguille, le fil, et l’habit ; les couvertures, le lit et le tipi ; les cordes des arcs, les couteaux, et l’écuelle ; le tambour, le masque et l’autel sacré. Sa chair était leur force, la chair de leur chair, la chair de leurs aïeux, de leurs parents, de l’enfant à naître.

Le guetteur, en haut d’une colline, a veillé la plaine, comme sur une femme aimée. Il a veillé sur ses lèvres humides de rosée, sur ses joues rosies de soleil, sur le voile de ses paupières le soir tombant. Ils ont attendu. Ils ont attendu. Ils ont attendu. Mais le guetteur n’a rien vu.

Les bisons ne sont pas venus. Les bisons avaient disparu. Le brouillard s’était levé.

Ce brouillard-là a labouré le sol de ses griffes pour accaparer leurs terres, leur a mordu les talons pour les pousser sur des sentiers de larmes, les a enserrés dans ses anneaux puissants pour les parquer dans des réserves, les a plongés dans une obscurité de plomb, où seuls perçaient le bavardage des prêtres, les détonations des fusils, le râle des mourants.

Jadis, ils étaient libres, comme le bison sauvage. Ils n’étaient désormais rien de plus que du bétail humain.

***

Le temps a passé, un temps qui ne suit plus la course du soleil ni le rythme des saisons, un temps qui n’est plus le leur. Leur temps a été mis sous le joug, comme un bœuf laborieux, aiguillonné par une trotteuse implacable qui scande la progression des villes, des usines, du télégraphe, du chemin de fers, de la Bourse et de cette fameuse frontière, toujours repoussée plus loin, faisant le grand partage entre les vivants et les morts.

La rumeur est venue de l’ouest, comme une brise légère. Elle s’est insinuée dans les oreilles, puis dans les bouches.

On a dit qu’un homme des déserts de l’ouest, Wowoka, avait eu une vision, un jour d’éclipse de soleil. À l’instant où le soleil était mort de sa petite mort, Wowoka était monté dans les cieux où il avait rencontré l’esprit des aïeux, des guerriers morts hier et de ceux qui n’étaient pas encore nés. Ces esprits lui ont donné un message à transmettre à ses frères des plaines.

Ils lui ont dit que si le peuple des plaines dansait et chantait encore et encore, une nouvelle terre adviendrait qui détruirait tout ce qui avait été fait depuis que les prêtres, les soldats et les maladies étaient arrivés. La terre serait submergée par une vague emportant les clôtures des campagnes, les villes noires de charbon, les lupanars qui avaient fait de leurs filles des putains, la toile d’araignée du cheval de fer. Quand les flots se retireraient, ils retrouveraient leur plaine avec ses fleurs, ses nuées d’oiseaux, son gibier en abondance et ses hordes de bisons.

Les esprits ont fait don à Wowoka d’une danse et d’un chant pour dissiper le brouillard.

Père, je viens
Mère, je viens
Frère, je viens
Père, rends-nous nos flèches

Cette rumeur, de la bouche aux oreilles, traversant le pays des déserts jusqu’aux plaines, a gonflé les poumons et irrigué les bronches. Elle a coulé dans les veines et a animé les os, les muscles, les chairs, d’une force nouvelle.

Ils se sont mis à danser la Danse des esprits.

Les hommes, les femmes, les enfants, les vieillards. Avec le coton des sacs de farine, ils ont cousu des chemises médecines. Ils y ont brodé l’Oiseau-Tonnerre, les ailes déployées, dans toute sa majesté. Ils se sont dit que ses chemises les protègeraient de la foudre des fusils. Les hommes-médecines ont peint leurs visages aux couleurs de la plaine. Ils ont repris les masques, les hochets, les grelots, les arcs et les flèches. Ils ont martelé le sol, frappé leurs épaules, tapé des mains. Leurs voix se sont mêlées au vent du nord, de l’est, de l’ouest, du sud. De la pointe du jour à la tombée de la nuit, durant des semaines, à tour de rôle, ils ont dansé, ils ont chanté jusqu’à l’extase, l’épuisement, pour faire advenir la nouvelle terre.

Fils, donne-moi la main
Tu verras ton grand-père
C’est le Père qui le dit
Tu vivras, tu vivras

Les palpitations du sol sous leurs pieds, l’écho de leurs chants sacrés, se sont diffusés comme des pollens, suspendus dans les airs, et se sont déposés doucement pour ensemencer une nouvelle danse, un nouveau chant, dans une autre réserve.

Leurs chants ont étouffé dans la gorge des prêtres leurs sermons sur le Péché originel et le Jugement dernier. Les battements de leurs pieds ont fait trembler les armes des soldats comme de vulgaires breloques en verroterie. Les pulsations du cœur d’un peuple ont éloigné, pour un temps, les maladies.

La Danse des esprits a brisé l’implacable trotteuse pour rythmer leurs vies dans les réserves, au détriment de toutes autres activités.

Ils disent qu’il y aura de nouveau une chasse aux bisons
Faites des flèches, faites des flèches,
C’est le Père qui le dit

Un souffle a dissipé le brouillard.

***

ILS DANSENT DANS LA NEIGE ET SE COMPORTENT COMME DES SAUVAGES ET DES FOUS. STOP. NOUS AVONS BESOIN DE PROTECTION, ET SANS DÉLAI. STOP. IL FAUDRAIT ARRÊTER LES CHEFS ET LES ENFERMER DANS QUELQUES POSTES MILITAIRES JUSQU’À CE QUE L’AFFAIRE SOIT CALMÉE. STOP. IL FAUT AGIR TOUT DE SUITE. STOP.

À la mi-novembre 1890, les fermiers voisins des réserves et les agents du Bureau des Affaires indiennes, dans le Wyoming et le Dakota du Sud, s’alarment du nombre croissant de danseurs en « chemise des esprits ». Le Secrétaire à la Défense ordonne l’envoi en renfort des régiments de cavalerie et d’infanterie pour tuer dans l’œuf ce qui apparait comme les prémisses d’une insurrection. Il est également décidé de procéder à l’arrestation des chefs soutenant les danseurs.

Le 15 décembre 1890, au petit jour, 43 policiers indiens encerclent la cabane de Tatanka Lyotake, (Sitting Bull), chef des Lakotas Hunkpapas. Il en sort sans résistance et non armé. Alors que la foule des danseurs accourt pour intervenir, Tatanka Lyotake pousse un cri de révolte et des coups de feu sont échangés. Il reçoit une balle dans la poitrine, une balle dans la nuque.
On raconte que lorsqu’il est tombé au sol, son cheval, un vieux cheval de cirque offert par Buffalo Bill, s’est dressé sur ses pattes et a semblé amorcer quelques pas de la Danse des esprits.

Apprenant la nouvelle de la tentative d’arrestation et du meurtre de son demi-frère, le chef Si-Tanka, dit Big Foot, vieux et malade, prend la décision d’emmener les siens, 120 hommes, 150 femmes et 80 enfants, une majorité de danseurs. Il cherche un lieu où ils seraient protégés des soldats et où ils pourraient trouver des vivres et des abris dans cet hiver glacial. Ce déplacement est vu comme le signe qu’une révolte est en chemin. Sur leur route, ils sont arrêtés par le 7e régiment de cavalerie qui les mène vers le camp militaire de Wounded Knee Creek. Là, les soldats les comptent, leur donnent des vivres et des abris pour la nuit.

Le matin du 29 décembre 1890, le clairon sonne. Les soldats leur intiment de déposer les armes au milieu du camp – ce qu’ils font – puis fouillent les tentes d’où ils retirent les couteaux, les haches et même les piquets. Les soldats ne sont pas satisfaits du peu d’armes récupérées. Ils leur ordonnent d’ôter leurs pagnes et leurs couvertures pour les fouiller au corps. La tension monte. L’homme-médecine de Si-Tanka esquisse quelques pas de la Danse des esprits et chante aux siens qu’avec leurs chemises sacrées, ils ne craignent pas les balles. Deux armes sont trouvées sur les hommes rassemblés, dont, l’une sur un jeune sourd-muet. C’est une Winchester toute neuve qu’il a payé très cher. Il ne veut pas la lâcher des mains tout de suite. Alors qu’il se débat avec un soldat qui veut s’en saisir, un coup part, dans un claquement sec.

Ce claquement sec n’a pas le temps de résonner dans l’air que le fracas de poudre et de feu des quatre mitrailleuses Hotchckiss, placées en haut d’une butte dominant le camp de Wounded Knee, s’abat pendant près de quinze minutes sur les hommes, les femmes et les enfants de la tribu de Si-Tanka.

Cette nuit-là, le blizzard s’est abattu sur Wounded Knee.

Il fallut attendre trois jours avant que les rescapés puissent récupérer les corps des leurs. Ils ont eu toute la peine du monde à creuser cette terre durcie pour y enterrer les deux cent quatre-vingt-dix hommes, femmes et enfants, gelés par la mort et le blizzard.

La Danse des esprits, l’espoir, et l’histoire d’un peuple sont enterrés dans cette fosse commune, à Wounded Knee.

***

Si on avait demandé aux Danseurs – mais personne ne l’a fait – peut-être qu’ils auraient dit qu’ils s’en fichaient de savoir si Wowoka était un prophète ou bien un charlatan. Peut-être qu’ils auraient convenu qu’ils savaient que leurs chemises ne résisteraient pas aux balles des soldats. Peut-être qu’ils auraient avoué, qu’au fond d’eux même, ils ne croyaient pas qu’une nouvelle terre adviendrait.

Peut-être qu’ils auraient simplement dit qu’ils étaient là, vivants, encore, et qu’il leur fallait danser.

On peut encore voir les chemises des danseurs derrière la glace des vitrines des musées américains. On peut encore voir les photographies des cadavres de Si-Tanka et des siens, figés dans des poses grotesques et funestes par le froid, couchées sur du papier glacé ou bien derrière l’écran d’un ordinateur. On peut courir derrière la trotteuse implacable pour que cela ne soit pas oublié.

On peut percer le brouillard.

On peut raconter, certes, dans une autre langue, avec d’autres images, avec des mots qui tombent comme de la grêle mais qui ne sont pas les leurs, mais on peut encore raconter cette vraie histoire, cette histoire vraie, cette grande Histoire.

Les vieillards disaient que la Terre seule durerait.
Ils avaient vu juste, ils avaient raison.

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