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La dame qui était très laide

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Line Chatau

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Sur le quai de la gare de la Part-Dieu à Lyon, les passagers attendaient patiemment le train en provenance Lilles et à destination de Marseille-Saint Charles. Une voix nasillarde annonça dans un haut- parleur son arrivée imminente et demanda aux voyageurs de s'éloigner des bords du quai. La foule sembla s'ébrouer et observa le train qui arrivait dans le cri strident de ses freins. Chacun pris sa valise, ses paquets et chercha le wagon qui lui était destiné. Par petits groupes ils s'agglutinèrent autour la porte, les plus pressés devant. Parmi eux se trouvait une dame d'une cinquantaine d'années, corpulente, aux joues couvertes de veinules violacées ! Elle  commença à gravir les marches empêchant ainsi de descendre ceux qui voulaient sortir du wagon.Avec sa valise, elle se fraya un chemin, majestueuse et toutes voiles dehors comme un trois mâts sur l'océan. Elle rejoignit sa place et s'assit sur son siège avec un soupir de soulagement.

 Un monsieur et son fils d'environ six ans  s'installèrent en face d'elle.

De l'autre côté de l'allée centrale, une jeune maman et sa petite fille de quatre ans prirent place à leur tour puis une dame très laide prit place en face d'elles.

Après un coup de sifflet, le train s'ébranla et la gare s'éloigna. La petite fille regarda un moment par la fenêtre,le paysage qui défilait puis son regard se fixa sur la dame très laide. Tout en suçant son pouce, elle l'observait attentivement. Alors que tout était silencieux dans le train elle demanda d'une voix très claire et forte :

– « Dis, Madame, pourquoi tu es si moche ? » .
Sa maman devint écarlate et se lança dans des excuses sans fin tandis que le garçon en face pouffait de rire. Son père le gronda mais rien n'y fit. Pris d'un fou rire impossible à contrôler, il se roulait sur son siège tout en hoquetant et en essuyant ses larmes de rire. La dame revêche se mit rire également mais ses yeux brillaient d'une joie mauvaise !

La dame très laide sourit mais elle attendit un moment avant de répondre et s'adressa d'une voix très douce à la petite fille.

« Veux-tu que je te raconte une histoire ? »

Toujours très sérieuse et inconsciente de la tempête qu'elle avait déclenchée, la petite fille acquiesça. Elle s'installa confortablement, prit son doudou , un vieux lapin tout décoloré d'avoir été trop lavé et commença à le frotter sur sa joue tout en suçant son pouce.

– Tu connais sûrement l'histoire de la Belle-au-Bois -Dormant ? 
 La petite hocha la tête pour dire oui pendant que le garçon en face commençait à se remettre de son fou-rire et se calmait.

– Et bien vois-tu, comme la petite princesse du conte, je suis arrivée dans une famille où l'on attendait depuis longtemps une naissance. Mes parents commençaient à être âgés et avaient presque perdu l'espoir d'avoir un enfant un jour. Aussi, lorsque je suis née, ils étaient si heureux qu'ils ont fait une grande fête. Ils ont invité toute la famille, tous les amis et bien sûr, comme dans l'histoire de la Belle au bois dormant,toutes les bonnes fées !
Elles se sont approchées de mon berceau et elles m'ont, à tour de rôle , donné un cadeau : la sagesse ou bien une jolie voix pour chanter ou encore l'amour de la musique et de la lecture. Elles m'ont aussi offert une bonne santé et de la patience pour supporter les événements difficiles de la vie. J'ai été très gâtée par toutes ces bonnes fées !
Mais l'une d'entre elles n'était pas encore arrivée! Comme elle tardait beaucoup, mon père lui a téléphoné. Il était inquiet, aussi il lui a parlé d'une voix brusque et autoritaire :
« Allô, Ondine ? Oui c'est moi, le père de la Petite. Dites, quand est-ce que vous arrivez ? Il est déjà très tard ! »
Et là, catastrophe ! Il apprend que la fée Ondine était malade : elle avait la gastro ! Vous imaginez ça, une fée qui a la gastro ? Elle courait du lavabo aux toilettes et avait très mal au ventre! Mon père lui a demandé si elle pourrait quand même venir . Elle a répondu qu'elle ne savait pas mais qu'elle ferait tout son possible. Mon père fulminait :
–  Mais moi, je vous demande de faire « l'impossible » pour venir ! C'est très important, vous devez être là  !
Ondine lui a répondu d' un ton aigre :
– Je voudrais bien vous y voir ! 
Alors mon père a grommelé :
– Oh ! Chacun ses ennuis hein ! »
Puis il a raccroché brutalement.
Toute la soirée, mes parents l'ont attendue et minuit approchait. Comme tout le monde le sait, les fées perdent leurs pouvoirs à minuit et ne peuvent plus ensuite rattraper ce qu'elles n'ont pas fait avant. Ils étaient vraiment désespérés car ils ne restait plus que quelques minutes avant minuit.
Mais pourquoi la présence d'Ondine était-elle si importante ? Et bien, figurez-vous que c'était la fée de la beauté ! Sans elle, mes parents savaient que leur petite fille, leur princesse adorée, serait laide, vraiment très moche !
Mais quelques minutes avant que les douze coups de minuit ne retentissent, une petite fée un peu boulotte et toujours en retard arriva ! Elle était toute rouge et essoufflée et honteuse de son retard. Mon père qui était maintenant de très mauvaise humeur ronchonna :
– « Ah , vous voilà Prunille! Pour un peu vous étiez en retard ! 
Et oui , elle s'appelait Prunille! Et en plus, elle avait de tout petits pouvoirs mais elle était très futée et elle comprit vite la situation . Elle annonça à mes parents :
– Je voulais donner en cadeau à votre petite fille de très bons pieds pour marcher mais j'ai peur que ce ne soit pas suffisant...
Mon père bougonna :
– Quand on n'a que des petits talents, il ne faut pas espérer faire des miracles !
Prunille rougit mais reprit vaillamment :
– Je ne peux pas lui donner la beauté que seule ma collègue Ondine peut lui offrir mais, je vais faire un très gros effort et je vais lui offrir deux cadeaux ! 
Et elle ajouta en chuchotant :
– Ceci est strictement interdit pas le code de déontologie des fées mais je le ferai pour la Petite ! 
–  Ouais , dit mon père très bougon, ne discutez pas tant car il reste une minute avant minuit.Vous pourriez bien repartir avec vos deux cadeaux ! 
Alors Prunille s'approcha de mon berceau, ferma les yeux, se concentra très fort et me dit tout doucement :
–  Petit bébé, tu auras un caractère joyeux et seras enjouée, drôle et dynamique. Tu prendras les autres comme ils sont, sans jamais les juger et en plus tu feras de la bonne cuisine et des gâteaux délicieux  !
Et à ce moment pile, on entendit : ding, ding, ding... les douze coups de minuit venaient de retentir. Les fées s'envolèrent et tous les invités s'en allèrent petit à petit.

Mes pauvres parents passèrent une très mauvaise nuit : maman pleurait, papa essayait de la consoler mais poussait des soupirs à fendre l'âme. Puis ils se mirent à discuter. Ils se parlèrent toute la nuit et au petit matin leur décision était prise : ils m'aimeraient deux fois plus fort pour me faire oublier ma laideur !

J'ai ainsi grandi, entourée de l'amour de mes parents.J'ai eu une enfance heureuse, équilibrée, paisible. J'ai appris la musique et je chantais toute la journée. J'aimais lire et dès l'âge de huit ans j'écrivais des petits contes que mes parents écoutaient avec beaucoup de fierté. J'avais une santé de fer et je n'étais jamais malade. Et puis, avec mon caractère joyeux je faisais rire tout le monde et j'avais plein d'amis. Finalement, bien que je sois très moche on m'aimait bien !
Mais voilà, arrivée à l'âge de seize ans, j'étais toujours la bonne copine de tout le monde alors que mes copines à moi avaient toutes un petit ami ! Certaines en avaient déjà eu plusieurs ! Ce qui n'était pas juste du tout !
Les garçons venaient souvent me voir à la maison, ils mangeaient tous les gâteaux que j'avais préparé, buvaient les jus de fruit mais repartaient avec une de mes amies ! A dix huit ans, j'étais la seule à ne pas avoir d'amoureux et à vingt ans, j'étais sûre que je resterai seule toute ma vie sans jamais connaître l'amour !

Alors j'ai beaucoup travaillé, je suis allée à l'université et j'ai pu trouver un bon métier. Et figurez-vous que j'ai aussi trouvé... l'Amour ! Avec un grand A !
Un jour, j'ai rencontré un très beau garçon. Tout chez lui me plaisait : ses yeux, verts comme l'océan, ses mains, longues, souples, racées, ses cheveux qui retombaient en boucles épaisses sur son front, son nez droit et fin, son menton énergique .Et son visage souriant qui reflétait l' intelligence et la bonté !

On peut dire que lui, il avait été gâté par les fées à sa naissance ! Je me suis dit :
– « Ne rêve pas ma fille ! Un garçon aussi beau n'est pas fait pour une fille laide comme toi ! ».
Et j'ai essayé de l'oublier !
Pourtant il revenait régulièrement à la maison ! Nous allions nous promener au parc ou bien il m'invitait au cinéma. Quand il faisait chaud, il m'offrait une glace et en hiver, il achetait des marrons chauds ! Nous parlions des soirées entières, de tout , de rien. On riait beaucoup et de temps en temps on restait silencieux, l'un à côté de l'autre. Nous n'avions pas besoin de nous parler, nous étions bien. Un soir il m'a invitée dans le plus beau restaurant du village, c'était la pizzeria ! Il faut dire qu'on n'était pas très riches. Et au milieu du repas, il s’est mis en face de moi , un genou en terre et il a sorti une petite boite de sa poche, il l'a ouverte et dedans, il y avait la plus belle des bagues que j'avais jamais vue ! Et tout rouge et en bafouillant, il m'a demandé :
« Est-ce que...que....tu, tu voudrais bien.... 
Je n'ai pas attendu la fin de sa phrase et tout de suite je lui ai dit :
–  OUI OUI OUI ! 
C'est moi qu'il avait choisie ! Il aimait ma voix, mes éclats de rire, mon énergie communicative. Parfois il passait son doigt sur mon visage et me disait :
–  Comme ta peau est douce et tes cils sont longs ! Et ta bouche ! C'est une bouche faite pour rire et pour chanter » !
Et nous nous sommes mariés ! Comme dans les contes de fées nous avons eu des enfants qui sont grands maintenant. Et nous vivons toujours très heureux ensemble !

Ah, j'oubliais de vous dire que si les fées ont bien gâté mon mari, il en manquait une le soir de la fête que ses parents avaient organisée, elle avait la grippe ! C'était la fée qui donne une bonne vue. Mon mari est aveugle ! »

Le train entrait en gare et chacun se leva pour rassembler ses affaires. La dame revêche se rua vers la sortie en bousculant tout le monde et en ronchonnant . Le petit garçon et la petite fille s'approchèrent de la dame laide. La petite fille lui dit :
– C'était bien ton histoire ! 
Et le petit garçon lui fit un grand sourire édenté (il lui manquait une dent en bas et deux en haut) et ajouta ,pour lui faire plaisir :
– C'est vrai que tu es très moche  mais j'aime bien tes cheveux qui partent dans tous les sens, ça te fait très rigolote ! 
La dame les remercia et chacun partit de son côté. Tenant sa maman par la main, la petite fille se retourna et regarda une dernière fois la dame qui disparaissait dans la foule :
–  Tu vois maman, cette dame, elle est si gentille qu'on ne s'aperçoit même pas qu'elle est moche ! Mais l'autre dame qui était en face de nous et bien c'est sûrement la fée du bon caractère qui devait être malade le jour de sa naissance ! Et ça, c'est drôlement embêtant ! »
Sa maman sourit et elles disparurent à leur tour dans la foule .
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Line Chatau  Commentaire de l'auteur · il y a
J'avais assisté à une scène à laquelle aucun de nous souhaite être confronté : dans un bus, une petite fille de 3 ou 4 ans observait une dame et lui dit tout de go "Pourquoi tu es moche comme ça?". La dame s'est trouvée très mal à l'aise et un peu grognon ! Cela m'a amenée à me demander comment réagir dans une situation pareille ? Voilà l'origine du conte. Nous l'avons raconté avant le réveillon. Il était bien sûr indispensable de conserver l'esprit de Noël.
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Jusyfa · il y a
Coucou Line, un bien joli conte ! la beauté du coeur vaut bien plus que l'esthétisme, texte à garder au chaud pour bientôt. Bravo !
J'ai un texte en lice du prix éphémère, si cela vous dit ... Merci !
Julien.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/pour-un-dernier-sourire

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Line Chatau · il y a
J'ai toujours beaucoup de plaisir à vous retrouver, Jusyfa! Merci pour ce commentaire bien sympathique. Je vais vite aller lire "Pour un dernier sourire" et je suis sûre qu'il y en aura beaucoup d'autres!
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Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo, Line, pour ce conte de fée bien écrit, captivant et plein d'espoir !
Une invitation à venir découvrir Sombraville qui est en lice pour le Prix Imaginarius 2018.
Merci davance et bon dimanche!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sombraville

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Miraje · il y a
Un conte empreint de tendresse et une leçon de vie ouverte sur l'optimisme.
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Jeansais · il y a
« La beauté de l’âme embellit les plus laids » dit le proverbe.
Ce conte de fées plein de poésie et de tendresse nous prémunit des illusions : ne comptons pas trop sur les fées pour faire de l’effet…

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Line Chatau · il y a
Surtout quand elles sont malades!:-))
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Jcjr · il y a
J'avais aimé " Jeannette et le bel été " et je découvre votre conte de fées, tout à fait adapté à un soir de Noël. Viendriez-vous découvrir " l’essentiel "...
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Line Chatau · il y a
Merci d'être venu lire "La dame....". Elle n'attire pas grand monde aussi je suis très contente quand je vois qu'elle a été appréciée!
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Thara · il y a
Merci de nous avoir fait partager cette nouvelle candide pleine de bon sens...
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Ginette Vijaya · il y a
Ce texte nous revigore complètement ! Le conte revisité est capable de nous remonter le moral ! Merci de nous avoir raconté cette histoire .
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Line Chatau · il y a
Merci Ginette! J'ai écrit ce conte pour une veillée de Noël pour mes enfants et petits-enfants. Il fallait bien sûr garder l'esprit de Noël!
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Marie Gauvin · il y a
Magnifiquement écrit, un plaisir :)
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