La dame de Mel

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Naître avec un titre de noblesse, avoir pour père le plus haut représentant de l’ordre religieux, pousser au sein d’une mère aimante, être choyé par ses sœurs, voilà l’entame d’une vie heureuse. Quand la beauté vient en complément, que l’audace vous habille, que l’orgueil vous pare, mais que les fruits de l’arbre à souhait ne comblent plus votre appétit, alors le destin vous mènera inexorablement au drame.

J’avais décidé d’accompagner Mild dans sa conquête amoureuse parce qu’il était mon ami et que son dernier caprice avait le parfum d’une odyssée. Mon quotidien de jeune capitaine de l’armée n’était rythmé que par les levers et les couchers de soleil, des tâches administratives et des entraînements aussi barbants qu’inutiles. Le pouvoir était assis et les populations barbares libres et assujetties se tenaient tranquilles. Je m’ennuyais dans la routine, comme Mild, bien que la sienne se déroulât plus agréablement, mais comme il le répétait souvent : « À l’usage, on s’ennuie de tout ». Le fils du Grand prêtre Cekatre n’avait que dix-sept ans quand il décida de prendre pour épouse la dame de Mel, la souveraine d’une communauté de femmes qui vivait en autarcie sur un îlot de roche au large des côtes de Blem. La légende vantait sa beauté et la disait immortelle. Mild rêvait d’une descendance unique et il se lançait à sa conquête. Aucun bruit n’avait jamais couru sur l’envie de la dame de Mel de prendre un quelconque époux. Un seul de ses désirs était su, celui de rester éloignée des affaires des continentaux. Mild s’en fichait. Son père ne s’en inquiétait pas davantage. Le premier avait le désir d’un mariage prestigieux et le second – qui avait trop d’enfants pour se souvenir de leurs prénoms – appréciait l’ambition de celui-là. La mère de Mild et ses sœurs le mirent en garde. Une communauté si ancienne avait certainement des traditions à défendre. Sa seule revendication, ne pas être dérangée – un vœu qui ne causait de tort à personne – devait être respectée. Mild ne voulait pas l’entendre.

Nous avions trois jours de provision pour chevaucher jusqu’à Longlem, le petit village portuaire où nous devions embarquer. Trois jours de provision pour nous, qui voyagions à deux, équivalaient à une semaine de nourriture pour une famille de paysans, repas de fête inclus. Nous étions en plus reçus comme il se devait dans les villes que nous traversions et nous avions pris le temps d’une matinée de chasse, couronnée par la prise d’un sanglier. À notre arrivée à Longlem, cinq jours s’étaient écoulés, et à part les bouteilles de liqueur et d’eau-de-vie, rien ne manquait à notre réserve. Manger n’était pas mon plaisir. Je m’y pliais par nécessité ou pour partager des moments de camaraderie. Depuis la naissance, je souffrais d’anosmie. Je n’avais pas d’odorat.

Longlem abritait un groupement de pêcheurs qui n’avait pas l’habitude de recevoir la visite d’hommes de rang. Seuls des voyageurs curieux venaient observer, les jours de beau temps, les lames rocheuses qui protégeaient l’îlot de Mel et qui s’élevaient comme des montagnes abruptes sur la surface de l’océan. Le village et ses cottages s’étalaient en longueur sur une plage de galets. Le mauvais temps retenait ses habitants à l’intérieur. Ils avaient délaissé leurs barques et préféraient la chaleur du foyer à la fureur cinglante des vents chargés d’embruns. Les navires à flots dansaient, se soulevaient, tournaient autour de leur amarre. Nos fourrures nous protégeaient de la tempête, mais l’humidité s’était glissée sous nos vêtements et nous glaçait la peau. Je frappai à la porte de la première demeure. Une fumée blanche, épaisse, sortait de la cheminée. Elle était violemment chassée par les rafales.
— Allez à l’auberge ! Face au ponton ! Ici, nous ne pouvons vous recevoir.
Le ton était ferme, mais cordial. Mild et moi portions la marque de l’Ordre, une main blanche peinte sur l’épaulière. Notre interlocuteur ne s’en était pas effrayé. Nous bravâmes un dernier rideau de pluie pour gagner l’auberge qui était déserte. Une bûche se consumait dans l’âtre. Pendant que nous nous débarrassions de nos vêtements trempés, un homme se présenta.
— Jamais les voyageurs ne viennent quand les éléments sont déchaînés, dit-il.
Il était grand et élancé. Une longue moustache fine tombait plus bas que son menton.
— Mild est le fils du Grand prêtre Cekatre, dis-je. Nous voulons lier connaissance avec la Dame de Mel.
Les enfants de l’aubergiste sortirent de leur cachette.
— Montez au grenier et ramenez du bois ! ordonna le père. Nos clients sont de marque.
Les flammes nous réchauffèrent vite. Pour paiement, nous offrîmes nos provisions.
— Le mauvais temps passé, nous rétribuerons un passeur pour être conduits, dit Mild.
Il avait commandé, mais son souhait ne pouvait être exaucé.
— Personne ne prend la mer pour l’îlot, répondit gravement l’aubergiste. Nos embarcations sont précieuses et elles ne reviendront pas.
— Alors nous en paierons une et nous vous la ramènerons, dit l’héritier.
— Vous mourrez de rencontrer la communauté. Nul n’a jamais fait le voyage retour.
— Un au moins a réussi puisque nous savons qu’elle existe ! répliqua Mild.
— Autrefois, les dames sont venues pour mettre nos pères en garde.
— Contre quoi ?
« Installez-vous ! Nous partagerons les fruits de la mer. Mais que personne ne vienne nous déranger ! » Ainsi avait parlé la Dame de Mel.
— Avez-vous obéi ?
— Quand nous le pouvions.
— Nous empêcherez-vous ?
— L’épaulière… Vous êtes quelqu’un. Nous ne prendrons pas ce risque.
— À mon retour, la dame de Mel sera mon épouse.
L’aubergiste ne put s’empêcher de sourire. Ses deux enfants, eux, étaient effrayés.
— Faites comme il vous plaira, dit l’homme. Ma barque est à vous. Demain, la tempête sera calmée.
La pluie s’abattait sans discontinuer. Les nuages étaient sur nous, gris et denses. Les vagues gonflaient et déferlaient rudement sur la grève. Elles lessivaient les galets, les faisaient crisser. À chaque attaque, le ponton disparaissait sous les flots. À la vue de ce spectacle, mes jambes perdaient leur force. La cheminée, le feu, le bois, la pierre étaient rassurants. L’immensité des flots déchaînés était terrifiante.

La nuit, j’entendis le vent perdre son souffle. Je ne dormais pas. J’allais accomplir cette quête contre la raison avec la peur au ventre. Quand le soleil darda ses premiers rayons sur mon visage, Mild était déjà levé. Je le voyais dehors, prêt pour le départ. Je trouvai mes vêtements secs et rejoignis l’aubergiste qui fixait les avirons. Mes jambes ne voulaient pas me porter jusqu’à l’eau.
— Je ne la reverrai pas, dit notre hôte en contemplant son embarcation.
— La Main Blanche vous dédommagera, répondit Mild en montant à bord.
— Elle va perdre un enfant.
— Deux, si mon capitaine parvient à me rejoindre.
Il riait pendant que je luttais contre l’effroi. Mes pieds étaient plus lourds que deux blocs de pierre. Je ne savais pas nager et j’étais déjà en train de me noyer. Je respirais de l’eau. Je levai les yeux au ciel pour retrouver un peu de sérénité. Les oiseaux volaient au-dessus des terres, ils fuyaient la mer ! Mon ami se moquait. J’arrachai difficilement mes pieds au confort du sol. Mes jambes, dans l’eau, étaient encore plus pesantes. Je remportai finalement mon combat contre la peur et montai dans la barque. Mild ramait.
— Les villageois nous observent, dit-il. Je sais ce qu’ils pensent.
J’observais l’horizon.
— Ils nous reverront bientôt, répliquai-je pour me rassurer.
L’îlot restait invisible dans la brume, mais les lames de roche qui le protégeaient entravèrent vite notre progression. Nous devions les contourner, mais d’autres, à fleur d’eau, nous arrêtèrent. Ces remparts étaient partout. Ils formaient un mur d’enceinte sous-marin.
— Marchons ! commanda Mild.
Je crus qu’il avait perdu la raison. Il se déshabilla et sauta. Il avait pied.
— Ne crains rien ! dit-il.
C’était facile pour lui. Je mis la tête sous l’eau et constatai que la barque glissait près du fond.
— Le dos d’un animal gigantesque ! affirma mon compagnon.
— N’allons pas le réveiller ! répliquai-je.
Je sautai également, dans un acte héroïque. J’avais de l’eau jusqu’à la taille. La brume se dissipa et nous vîmes apparaître la citadelle de roche de la Dame de Mel. Elle était grossièrement sculptée par les vents et les marées. La lave avait jailli des profondeurs et la mer l’avait figée. Des dômes, des pics et des contreforts s’étaient formés.
— Qui peut vivre ici ? demandai-je.
— On nous surveille, répondit Mild.
De quoi parlait-il ? Il n’y avait pas plus de vie à l’horizon que d’oiseaux dans le ciel. Il me fit signe de regarder sous l’eau. Les reflets du soleil à la surface blessaient mes yeux. Je les fermai pour les rouvrir en dessous. Ma vue se troubla. Je ne voyais rien d’autre que des scintillements.
— Des poissons, lançai-je.
Mild riait. Soudain, une main se ferma sur ma cheville. Je ne bougeais plus.
— On me retient !
— Les ronces de mers, déclara-t-il, sûr de lui.
Il me montra ses jambes égratignées. Je ne voulais pas arracher le lien, mais m’en défaire pacifiquement. Au contact, je sentis des doigts, fins et lisses, qui se retirèrent.
— Il y avait quelqu’un !
Mild riait toujours. Il s’amusait de tout. Une autre main me saisit et je fus transi. Je voulais la voir. Je plongeai la tête et découvris de longs filaments épineux posés sur mon mollet. J’approchai mes doigts. Les fils devinrent lisses et s’écartèrent. Ils disparurent dans une fissure du sol. Que voulaient-ils ? Le fond obliqua soudainement et nous n’eûmes plus pied. De retour sur la barque, je dus ramer pendant que Mild observait attentivement l’îlot grossir. Il me fit signe d’arrêter.
— Une baleine, me prévint-il.
Je me redressai. Je n’en avais jamais vu. Le dos bleu de l’animal émergeait et brillait au soleil. Sa taille dépassait dix toises. Elle décrivit une boucle pour nous faire face. Sa tête était longue et plate, garnie de fanons. On ne percevait pas ses yeux perdus au milieu des parasites qui la colonisaient. Elle ouvrit grand sa bouche et projeta une puissante gerbe d’eau qui nous refoula.
— Elle veut qu’on parte, déclarai-je.
— Nous l’affronterons ! lança Mild.
Il prit un aviron et rama pour la défier. La créature ondulait. Ses mouvements avaient de plus en plus d’amplitude et créaient des remous.
— Elle nous menace, dis-je. Que pouvons-nous contre elle ?
Quelques brasses encore et c’était le heurt. Je percevais maintenant ses yeux noirs et son regard doux.
— Elle ne nous fera pas de mal, affirma Mild.
Elle s’extirpa du milieu liquide par un violent battement de queue et retomba lourdement. Une vague nous ramena en arrière. Mon ami revint à la charge. La baleine plongea et disparut.
— Elle voulait que nous rentrions, dis-je.
— Elle n’a pas réussi. Les ronces n’ont pas réussi. Nous irons jusqu’au bout.
Nous passâmes les derniers récifs qui protégeaient l’îlot. Il ne restait que quelques coups de rames à donner pour atteindre un point d’accès. Le vent se leva, soudain, violent. Il nous livra un combat singulier pour nous chasser. L’affronter était impossible. Nous devions rester couchés au fond de notre embarcation pour éviter ses gifles étourdissantes. Nous fûmes repoussés. Mild était têtu et repartait au combat. Les assauts étaient violents, permanents, blessants. L’acharnement de mon ami demeurait vain face à l’élément déchaîné ; nous reculions. Tout à coup, il plongea et emprunta la voie sous-marine. Je le vis sortir deux fois la tête hors des flots agités pour reprendre sa respiration et il atteignit l’îlot. Le vent, vaincu, se dissipa. La troisième sommation de notre allié avait échoué ; nous n’écoutions pas celui qui déployait sa magie pour nous protéger.

J’amarrai la barque dans une fracture de la roche et emprisonnai le cordage. Nos vêtements étaient secs, protégés dans nos sacs. Nous passâmes le lin et le cuir pour rencontrer les mystérieuses habitantes. Mild portait son épée courte au côté.
— En avons-nous besoin ? demandai-je.
— Un capitaine sans son arme ?
— Une demande en mariage sous la menace du fer ?
Il ria. Je laissai tout mon équipement derrière moi. Notre progression était risible, à quatre pattes, sur la roche couverte d’algues glissantes qui nous ramenait aux premiers temps de notre enfance : explorateurs intrépides et insouciants.
— Qu’elles ne nous voient pas ainsi ! cria Mild.
— Des hommes à leurs pieds ! répliquai-je.
Nous parvînmes à atteindre leur sanctuaire épargné par les marées. Nous marchions sur le plat, enfin debout, sous un soleil ardent. Nous parcourions un jardin où poussaient des plantes marines enracinées dans le roc. Les couleurs manquaient, mais les formes étaient variées. Des espèces à tiges, à branches, à rames, à corps maigre ou gonflé suintaient et étaient agitées par des courants invisibles. Les remous pouvaient être violents et la danse des végétaux nous surprenait, nous déséquilibrait. Le spectacle était magique, comme si nous étions sous l’eau.
— Les parfums sont envoûtants, affirma Mild.
Il fallait que je le croie. Je ne sentais rien.
Des monolithes blancs pavaient l’espace. Nous les pensions bruts, mais ils étaient de fines statues de nacre sculptées par des mains de maître. Elles représentaient des hommes en larmes, en grande souffrance, bras et mains tendus vers le ciel ou crispés sur la poitrine. Ils se tenaient debout, accroupis, genoux au sol ou effondrés.
— Un présage ? l’interrogeai-je.
Mild ne riait plus. Le réalisme des traits était saisissant, la douleur palpable. Nos hôtes se présentèrent enfin. Elles sortirent d’un dôme, grandes dames nues à la peau opaline. L’une après l’autre, elles nous éblouirent par leur silhouette élancée et leurs courbes gracieuses. Elles ressemblaient à nos femmes, sans système pileux, avec des yeux d’or et une chevelure dansante d’algues vertes.
— Des monstres, déclarai-je.
— Des déesses, répliqua Mild.
Elles se rapprochaient. Les traits de leur visage étaient figés. Elles portaient un masque, celui de la sévérité. Mon ami s’inclina et je l’imitai.
— Mild, dit-il pour se présenter. Fils héritier de l’Ordre, descendant du Grand prêtre Cekatre. Je demande la main de votre souveraine.
Une avança, jeune et délicate. Ses pieds laissaient des traces humides sur la roche lisse. Elle communiquait avec des sons qui n’appartenaient pas à notre langage.
— Je suis l’héritière de l’éminence, dit-elle enfin dans notre langue. Nos mondes ne doivent pas se rencontrer.
— Nous vivons dans le même, répliqua Mild. Grâce à moi, vous n’aurez plus à vous cacher.
Les suivantes échangeaient des regards surpris. Elles émettaient des bruits inquiétants, bouches fermées.
— Rentrez chez vous ! dit l’héritière. Nous ne vous tuerons pas.
Mild ria. Toutes l’observaient.
— Je viens prendre votre main. Nous nous marierons et aurons des enfants.
Il caressa son épaule. Les suivantes s’exclamèrent bruyamment. Il se tourna vers moi.
— Touche-la ! me dit-il. Elle est douce et chaude.
Je n’osais même pas y penser. Sa peau semblait d’écailles, mais n’en avait que le dessin.
— Je vis sur ce rocher, déclara-t-elle Vos habitudes ne sont pas les nôtres. Nous ne nous marions pas et n’avons pas d’enfants.
— Vous êtes une femme et je suis un homme. Nous essaierons.
Il souriait, l’air malicieux.
— Venez ! ordonna-t-elle. Vous verrez la femme que je serai.
Elle se fraya un passage parmi ses suivantes qui nous dardaient de regards malveillants. Elle s’enfonça dans le dôme et nous la suivîmes. De petites créatures de lumière rampaient sur les parois et éclairaient notre chemin. Nous descendions dans les profondeurs de l’îlot. Nos pieds trouvèrent bientôt l’eau, chaude et chargée d’un parfum suave – d’après les dires de mon compagnon. Une anémone de mer géante servait de lit à la dame de Mel. Ses tentacules roses dansaient dans les airs et se perdaient dans les fonds obscurs. La souveraine dormait en son cœur. Elle ouvrit à peine les yeux et accoucha d’un œuf gélatineux que la bouche de la plante avala.
— Que fait-elle ? demanda Mild.
— La vie est au fond des océans, répondit l’héritière. L’anémone y verse le Substrat des naissances. Je prendrai bientôt sa place.
— Je vous offre un autre destin. Vous serez heureuse et préservée.
— Celui-là m’honore.
— Je ne vous laisse pas le choix. Nous nous marierons parce que vous êtes unique.
— D’autres l’étaient avant moi et le seront après.
— Mais je vous aurai, vous !
Il posa ses lèvres sur les siennes. Les suivantes restèrent silencieuses. Je ressentais leur tension. Les tentacules de l’anémone nous frôlèrent.
— Nos destins sont désormais scellés, dit Mild. Je vous ai embrassée.
Sa main était dans celle de sa déesse. Elle nous ramena à la lumière du jour.
— Vous allez découvrir le jardin des dames de Mel, dit-elle. Les roses d’eau.
— Parfait, dit Mild. Nous organiserons la fête ici. Le mariage sera grandiose. Les caravelles de l’Ordre viendront en nombre s’amarrer au rocher. Nous dresserons le banquet et festoierons plusieurs nuits. Mes sœurs éduqueront les vôtres sur nos coutumes. Toutes vos dames trouveront un époux chez nos beaux officiers.
Il me désignait du regard. Son sourire était complice, mais il ne devait rien attendre de moi. J’étais terrifié. Un maléfice l’avait privé de sa lucidité, j’avais encore la mienne.
— Vous ne vivrez plus isolées, poursuivit-il. Nous connaîtrons vos secrets et vous ferez partie des nôtres. La Main Blanche est une, vous en serez.
Au détour d’un chemin, nous découvrîmes un rosier gigantesque. Il prenait naissance dans une nappe d’eau agitée par un courant mystérieux. Sa tige épaisse s’enfonçait dans une anfractuosité du sol et ses branches épineuses courraient sur toutes les aspérités de la roche.
— Quand une dame de Mel s’éteint, le rosier l’immortalise, dit l’héritière.
Elle caressait délicatement une fleur aux pétales innombrables, blancs aux reflets d’argent, qui pleurait des larmes salées.
— Laissez-vous envahir par son parfum ! ordonna notre hôte.
Mild colla son nez sur la corolle et ferma les yeux pour mieux apprécier sa senteur. Je l’imitai, par politesse, mais ne respirais qu’un air sans arôme, comme d’habitude. Les suivantes étaient très attentives. Nous tombions dans un piège.
— Je célèbre ce mariage à ma manière, dit la jeune dame.
Mild ne riait plus. Une peine soudaine le possédait.
— Vous resterez pour l’éternité avec moi, ajouta-t-elle.
Des larmes coulaient des yeux de mon ami. Son regard désespéré plongeait dans celui de l’héritière. Il implorait silencieusement sa clémence, mais elle n’en avait que faire. Elle m’observait, inquiète. La peau de Mild changea de couleur. Il n’arrivait plus à bouger. Je comprenais… La nacre… Les statues… Pas d’artiste aux mains habiles, mais une malédiction. Mon compagnon se tourna vers moi, me supplia de l’aider, mais je ne pouvais rien faire. Il se figea, blanc et triste pour toujours. Les suivantes s’agitaient autour de ma personne.
— Qu’est-ce qui vous protège ? demanda l’héritière.
— Une vie amère, sans parfum.
Je tirai l’arme de Mild.
— Partez, nous ne vous retiendrons pas ! affirma-t-elle.
— Faites-le revivre !
— Il restera ainsi pour toujours.
Elle l’avait tué. Je n’avais pas pu le défendre, il fallait que je le venge. J’enfonçai ma lame dans le ventre mou de la déesse. Son regard d’or devint sombre et elle mourut. Ses suivantes émirent des sons aigus qui percèrent mes tympans. Elles se rapprochaient, criaient de plus en plus fort. Je faisais tourner mon épée pour les faire fuir et mes mains ne pouvaient protéger mes oreilles. Le mal était atroce. Ma tête était sur le point d’exploser. Soudain, je sombrai. Le néant. Quand je rouvris les yeux, j’étais sous l’eau. Je n’entendais plus rien. Mes assaillantes voulaient me noyer. Je sentais leurs mains peser sur mes épaules et m’enfoncer au plus près de la tige épineuse du rosier. J’étouffais. Je me relevai brusquement, revigoré par la rage. Mes ennemies étaient nombreuses, mais effrayées. Je récupérai l’arme et les repoussai de nouveau pour atteindre la salle de l’anémone. Je paniquais de ne plus rien entendre. Mes pas dans l’eau ne produisaient aucun son. Mon souffle était muet, comme la colère des suivantes qui étaient toujours derrière moi. L’anémone géante déploya ses longs tentacules pour me repousser. Je les taillai par petits bouts. Ceux qui me touchaient brûlaient ma peau, mais j’avançais sans faiblir.
— Faites revivre mon ami ! hurlai-je.
Je n’avais plus de voix. Atteignait-elle les oreilles de la dame de Mel ? Je ne le savais pas. La dormeuse ouvrit les yeux et pondit un nouvel œuf de gélatine que la bouche de la plante avala. Furieux, je perforai le corps spongieux du polype. Un liquide noir coula. Il était bouillant et m’obligea à sortir de l’eau. La dame chuta et ne remonta pas à la surface. Ses protectrices, l’une après l’autre, plongèrent pour la rejoindre et me laissèrent seul sur l’îlot. Je marchai péniblement jusqu’au rosier et retrouvai Mild. Je ne pouvais pas rentrer sans lui. Le poids de la nacre était bien supérieur à celui de la chair et j’avais besoin d’aide pour le porter. Je gagnai la barque et ramai en direction des pêcheurs. Le vent, la baleine, les ronces des mers n’étaient plus là. Je vis les hommes avec leurs filets qui me regardaient sombrement. Ils pestaient. Leurs lèvres bougeaient, mais aucun son n’en sortait. Leurs mots, peut-être leurs insultes, ne pouvaient m’atteindre. Je leur ordonnai de rejoindre le rocher et les menaçai de représailles s’ils désobéissaient. Ils craignaient les dames, mais savaient qu’un événement s’était produit qui avait mis fin à leur règne. Les flots avaient tremblé, les poissons avaient fui. Les pêcheurs découvrirent le sanctuaire, ses statues et sa flore vivante. Ils m’aidèrent à transporter Mild jusqu’au rivage et me confièrent une charrette pour le ramener à Estase. Je leur promis qu’ils seraient dédommagés, mais quand notre émissaire revint les voir, il ne trouva personne. Les pêcheurs avaient disparu avec leurs barques. Plus aucun poisson, disait-on, n’était revenu nager dans ces eaux.

La mère et les sœurs de Mild furent terrassées, mais elles purent pleurer le fils et le frère défunt en sa présence, immortalisé dans son dernier instant de vie, figure triste et apeurée d’un enfant orgueilleux puni pour son caprice. Elles le gardèrent longtemps avec elles, dans un boudoir qui faisait office de chambre mortuaire, jusqu’à ce que son père décide de l’exposer aux yeux de tous. Il ne se souvenait toujours pas du prénom de ce rejeton, et bien qu’il le trouvât extraordinaire, il choisit de le salir. Mild devint l’incarnation du péché. Cekatre, grâce à la statue et une épitaphe mensongère, envoyait un message clair aux arrogants qui s’éloignaient des préceptes de l’Ordre pour affronter les forces maléfiques de la nature. Estase, déjà place incontournable du pouvoir religieux, devint lieu de pèlerinage.

Dépourvu d’audition, j’avais été reclassé parmi les moines. Le Grand prêtre me donna la mission d’écrire l’histoire de cet enfant désobéissant à qui il était arrivé malheur. Mild devait être condamné pour avoir péché par orgueil et je souffrais qu’il ne fût pas plutôt admiré pour sa hardiesse. Je ne supportais pas de voir les regards réprobateurs des voyageurs. Ils le persécutaient alors que je l’aimais. Je livrai ma version au Grand prêtre. Elle était tout à l’honneur de son fils. Cekatre ne prit pas la peine de la lire jusqu’au bout et crut sincèrement que je n’avais pas compris sa demande. Il eut pitié d’un ancien officier à qui il manquait l’odorat et l’ouïe. Il me déchargea de ma mission. J’étais doublement blessé. Un autre me remplaça qui noircit mon récit du venin du mensonge. Je ne pouvais l’accepter.

Un jour d’orage, je quittai le monastère pour retourner à Longlem. Un passeur s’était installé au village avec sa famille et escortait les curieux contre de l’argent. Beaucoup étaient des aventuriers en quête d’exploits et tous finissaient pétrifiés. Le nombre de statues de nacre avait considérablement augmenté. Le rosier était toujours intact et je lui arrachai une fleur. Je gagnai Estase et pendant la nuit trouvai les coupables, éveillés ou endormis, que je pétrifiai grâce au charme de la rose. Quand je rentrai dans la chambre de Cekatre, il ronflait. Il respira le maléfice à plein nez et demeura dans son sommeil pour l’éternité.

J’avais récrit la véritable histoire de Mild. Si le père avait voulu faire passer le fils pour un arrogant justement châtié, dans ma version, Cekatre devenait l’affabulateur logiquement condamné pour son désamour filial et sa manipulation honteuse. Fier d’avoir rétabli la vérité par un écrit qui fut largement diffusé, je me fis oublier en me retirant dans la citadelle des dames. Un matin vint un homme plus âgé qui savait où me trouver. Il avait traversé la mer depuis le continent voisin pour que je le suive dans sa chasse aux créatures de Mel. « Il y en a d’autres, partout, près des côtes ou au milieu des océans, des dames et des anémones qui veillent au peuplement des mondes engloutis. » Ses récits me séduisirent et je l’accompagnai. Il n’ouvrait jamais la bouche et me parlait d’une voix claire. Le mystique avait beaucoup à m’apprendre et des pouvoirs à m’enseigner. Je ne le quittais plus.

Des années plus tard, nous fûmes de passage à Estase. Sur la cité planait l’ombre de la malédiction. Le nouveau Grand prêtre l’avait désertée par superstition, parce que son prédécesseur y avait été damné – comme certains nous le dirent – ou par crainte d’un nouveau châtiment – comme d’autres l’avancèrent. Je présentai Mild à mon compagnon de voyage. Les pèlerins ne venaient plus et le laissaient en paix. Fort d’un nouveau pouvoir de communication par la pensée, je tentai d’entrer en contact avec lui. Je le voyais pleurer, le visage marqué par la désolation et implorant mon aide. La statue restait muette. Je lui confiai ma nouvelle passion pour le peuple de Mel. Je désirais retrouver une représentante de cette race déclinante pour lui arracher ses secrets. Avec mon nouvel ami, nous en savions déjà beaucoup, mais il nous manquait l’essentiel : la vérité sur le cérémonial du retour à la vie des statues de nacre. « Nous nous reverrons » chuchotai-je. Mild était toujours triste, mes ses larmes avaient disparu. Je lui contai mes aventures sur les flots et mes découvertes exaltantes. « Tu n’imagines pas la peur que les déesses suscitent chez leurs adorateurs. » J’entendais un rire. Je regardais autour de moi et ne voyais personne. Était-ce possible ? Je continuai. « Les ronces de mer et leurs longs doigts effraient les plus timorés. La baleine épouvante les plus courageux. Les vents magiques les secouent jusque dans leurs rêves. » Le rire se fit plus éclatant, c’était bien Mild ! « Aucun n’aurait idée de s’approcher d’une dame et encore moins de planter ses yeux dans les siens. » Je riais avec lui de son impudence. « Tu l’as touchée, embrassée et presque conquise. À présent, tu sauras où t’arrêter ! » Nous riions du drame qui l’avait emporté. Le visage de Mild s’était redessiné. Il ne pleurait plus. Il souriait. Ma promesse l’avait rempli d’espoir. Je lui jurai sur mon honneur que nous nous retrouverions bientôt pour rire de nouveau ensemble. Je n’eus jamais d’autre ambition ; il fut et devait rester le seul parfum de ma vie.
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