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La dame blanche

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Loodmer

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- Bonjour Monsieur Georges, vous n’étiez pas là hier, vous n’êtes pas au courant.
- Au courant de quoi ?
- Maître Pierre...
- Le notaire. Qu’est-ce qu’il lui arrive ?
- Mort. Il est tombé par terre et c’est pas la faute à Voltaire. Le nez dans son absinthe. Le cœur d’après le docteur.
- Diantre, il n’était pas si vieux. Bon, ça ne va pas m’empêcher de m’en prendre une petite.
- Je vous l’apporte tout de suite Monsieur Georges.

Simenon va s’asseoir à sa place habituelle, au fond de la salle, avec vue sur l’entrée du Café de la paix, pour ne rater aucune des allées et venues de la population Rochelaise, matière première de ses romans policiers en ces années 30.
Deux ou trois fois par semaine, il quitte sa «maison des champs» pour cet établissement délicieusement belle Époque, attachant son cheval à un anneau fixé au mur. Il y fréquente la bourgeoisie qui y a ses habitudes et plus particulièrement trois ou quatre figures locales avec lesquelles il se complaît à commenter l’actualité.

Un bruit de verre brisé réveille brusquement Simenon qui s’était assoupi, bercé par le ronronnement des conversations, assourdies par la voûte peinte restaurée par Terral en 1931. Un frou-frou de tulle blanc le frôle au passage et son habitude de collecter des informations qui prendront place dans ses romans, fait qu’il l’enregistre inconsciemment.
Les consommateurs se pressent autour de la table du procureur Dauthel dont le visage a balayé le contenu en s’écrasant sur le nécessaire à la consommation de l’absinthe.
Le docteur Vincent, qui fait partie du cercle de Simenon et qui vient juste d’arriver se voit accaparer pour décider de l’état du procureur.
- Mort ! L’avis tombe rapidement. Il n’y a pas de doute, le cœur a lâché.
C’est fou ce que le cœur est faible ces temps-ci, se dit Simenon. Mais ils n’étaient pas de première jeunesse non plus et les excès de chère, c’est bien connu, sont, même en cette période de vache maigre l’attraction numéro un en province.

- Vous connaissez l’adage, déclare, toujours aussi fin le commissaire Alain. Garez vos fesses messieurs. Le Café de la Paix a le mauvais œil.
Il ne croit pas si bien dire. Lorsque Simenon revient quelques jours après, le garçon l’apostrophe dès le pas de la porte.
- Monsieur Georges, le docteur.
- Oui, le docteur ?
- Comme les deux autres Monsieur. Hier, il devisait avec Madame Agnès, qui tente toujours de lui extorquer une consultation gratuite, sans succès d’ailleurs.
- Madame Agnès, je ne vois pas ?
- Mais si, la veuve de guerre toujours vêtue de blanc.
En effet, cette fois Simenon se la rappelle bien. Cette impression fugace d’un frou-frou de tulle blanc.
Le commissaire Alain, qui arrive sur les lieux, pour constater qu’une fois encore c’est trop tard, consent à éclairer sa lanterne au sujet de madame Agnès. Une grosse fortune acquise par les aïeuls dans le commerce hanséatique, dont le mari a disparu à Verdun, sans espoir d'en retrouver un morceau et qui après un passage en psychiatrie, noie sa mélancolie dans l’alcool et s’invite fréquemment à la table des messieurs.
- Cette fois le parquet va déclencher une enquête. Trois, ça fait beaucoup et ça commence à jaser.
Simenon en convient et se dit qu’il ne serait pas inutile de prendre langue avec madame Agnès. Après tout, elle semble avoir été aux premières loges lors des trois décès.

Le lendemain quelle n’est pas sa surprise, quand, se dirigeant vers le fond du café, il est abordé par le garçon qui lui fait signe qu’à sa table trône madame Agnès, toujours ennuagée de blanc. Simenon s’incline et prend place.
- Me permettez-vous de vous offrir un rafraîchissement.
- Volontiers. Une absinthe comme vous. Verriez-vous un inconvénient à répondre à mon interrogation. Pardonnez ma franchise, vous avez une quarantaine d’année, comment se fait-il que vous ne soyez pas au front. Vous ne m’avez pas l’air en mauvaise santé, ni déficient de quelque côté.
- Madame je serais aussi franc, je suis citoyen belge et n’ayant pas cru bon de rallier mon pays, je n’ai pas été incorporé.
- Ah ! c’est donc ça...
Pendant leur conversation, le garçon a apporté les consommations et Simenon se prête au rituel
de la préparation de l’absinthe : le sucre dans la pelle en équilibre sur le verre qui contient le spiritueux. Il va verser doucement, très doucement, au goutte à goutte, l’eau glacée qui viendra troubler le breuvage, quand une altercation auprès du bar détourne son attention. Il va reprendre son ouvrage, mais un soudain étourdissement le fait chuter de sa chaise.
Il se relève très vite et sent sur sa joue un frou-frou de tulle blanc. Avisant le commissaire qui accourt, craignant une nouvelle victime.
- Commissaire, la dame blanche, vite.
Trop tard, celle-ci profitant de l’émotion suscitée par l’incident s’est esbignée sans attendre. On la retrouvera le lendemain, flottant dans les eaux du vieux port, dans sa belle robe blanche, telle une Ophélie. Victime d’un arrêt du cœur.

On fit bien sur procéder à une analyse des consommations restées sur la table de Simenon. L’absinthe d’Agnès ne révéla aucune anomalie, par contre celle de Simenon contenait une bonne dose de cyanure de potassium, absolument indécelable, si ce n’est par sa forte odeur d’amande et dont l’inhalation pouvait déclencher un arrêt cardiaque en quelques secondes.
Mais pourquoi Madame Agnès s’en était-elle prise à trois personnes d’un âge certain avant Simenon et pourquoi lui, bien plus jeune.
Le point commun entre eux quatre, était d’avoir fuit devant leur devoir. En 14-18 pour les trois édiles restés bien au chaud à l’arrière, pendant que le tout jeune mari d’Agnès disparaissait dans cette guerre horrible. En 39 pour Simenon, qui n’était pas blanc-blanc de ce côté là, entre autres et qui auteur de polars, pouvait à tout moment mettre le doigt sur les menées d’une pauvre veuve, à l’esprit dérangé par le chagrin, persuadée de faire œuvre de salubrité publique.
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Arletyna · il y a
Où mène le patriotisme ?
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JACB · il y a
"prendre langue", j'aime bien, le reste aussi. il faut dire que l'absinthe a folle réputation ! Et puis ce café de la paix à La Rochelle c'est une anthologie.Sympa LOODMER, merci.
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Fabienne Liarsou · il y a
J’ai beaucoup aimé Loodmer.
Bises.

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Dominique Alias Suna Descors · il y a
On est en pleine enquête, on vit vraiment la situation... la justicière en quelque sorte quoiqu'ils n'ont rien à voir avec la mort de son mari... mais elle l'a vécu ainsi... paix à son âme !
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Loodmer · il y a
Pour y vivre surtout. Dans la description des trésors de la région http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/une-croisiere-de-reve-2 Plus triste, mais plus complet
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Jargenty · il y a
J'aime bien le ton et l'intrigue est amusante. La Rochelle, Oléron, c'est un très beau coin pour mourir !
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Geny Montel · il y a
Un polar au goût amer ! Belle intrigue.
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Fred Panassac · il y a
Jolies figures de style, "c'est pas la faute à Voltaire, le nez dans son absinthe" et "prendre langue" expression imagée pour lier conversation. La Dame blanche n'était donc pas un fantôme mais une justicière patriote. Je note qu'il suffisait d'inhaler les vapeurs de cyanure pour passer l'arme à gauche (l'arme qu'il n'avait pas portée)
Figure humainement peu sympathique, séducteur invétéré qui ne comptait plus les femmes ajoutées à son tableau de chasse, Simenon était un écrivain génial. Comme quoi le caractère...voir L.F. Céline, encore pire humainement.
Je vote bien sûr car je ne suis pas victime de la crampe de la souris au dessus du tableau (pas de chasse celui-là)

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Loodmer · il y a
Merci de ton commentaire circonstancié comme d'habitude. Effectivement le cyanure aurait cet effet là. Il serait un moyen de régler notre fin de vie, tant que les gouvernements feront la sourde oreille à notre revendication, à condition de pouvoir se procurer ce produit interdit à la vente.
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Fred Panassac · il y a
Eh bien tu donnes dans la gaieté Loodmer, s'empoisonner au cyanure ? De sinistre mémoire, il a servi dans des circonstances tragiques pendant la guerre... trouver des moyens plus doux pour abréger les souffrances (de ceux qui le souhaitent sur eux-mêmes) en cas de maladie incurable serait souhaitable...
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Marie · il y a
Très réussi, Loodmer ! Simenon était un personnage un peu trouble et un grand écrivain. Les remarques de Gobu sont intéressantes et comme tu publies en Libre tu peux toujours remanier des détails. Cordialement à toi.
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Gobu · il y a
Plus que trouble, franchement borderline. Obsédé sexuel, tyran domestique, âpre au gain, et même abuseur de sa propre fille. Mais on s'en fout : ce qu'il a été a disparu avec sa mort, mais son œuvre est immortelle et pleine d'humanité.
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Loodmer · il y a
Oui, c'est comme avec Céline, y a tj un arrière goût
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Gobu · il y a
Ouais c'est pas mal. Le décor - réel - est bien planté, le contexte historique bien rendu et l'intrigue assez dans l'esprit du grand Sim (selon moi l'un des plus grands auteurs d'expression française du XXème siècle)

Deux choses. La première : je ne suis pas sûr que l'absinthe n'était pas déjà interdite à l'époque. A vérifier. La deuxième, plus gênante : s'il y a des "officiers germaniques" à La Rochelle, c'est qu'on est déjà sous l'Occupation, c'est-à-dire après l'armistice du 22 juin 1940, les combats avaient cessé et il n' y avait plus personne sur le front : il n'y avait plus de front. On ne peut donc pas reprocher à Simenon de ne pas s'y trouver...

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Loodmer · il y a
La législation interdisait l'appellation "absinthe", elle était alors appelée "spiritueux aux plantes d'absinthe" et se préparait comme l'absinthe. Comme d'habitude en France,il y avait tj un moyen de contourner la loi. Ça ne lui a pas été reproché en 40, mais au début de la guerre. Et puis de toute façon, tout cela n'est que fiction, puisque cet épisode ne correspond à aucune réalité. Toutefois, comme je suis très conciliant, je vais supprimer les "officiers germaniques" qui n'apportent pas grand chose au récit.
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Gobu · il y a
J'en conviens. Mais même la fiction peut respecter la cohérence historique. Si la scène se passe au début de la guerre, il ne peut y avoir de boches à La Rochelle.

Pour l'absinthe, tu me l'apprends. Ce "spiritueux aux plantes d’absinthe" était cependant différent de la fameuse "Fée Verte" des artistes maudits de la fin du XIXème : cette dernière contenait du laudanum (teinture d'opium) qui en faisait un breuvage encore plus addictif.

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