La dame aux pigeons

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Je ne me considère pas comme un écrivain. En herbe, tout au plus. J'aime les mots, simplement. Leur musique. Ce qu'ils me disent, les impressions qu'ils me laissent. Photographe occasionnel, j'aime  [+]

Il y a un jardin ou j’aime me promener. Un lieu de paix, une oasis de verdure et de fraîcheur en pleine ville. J’y vais autant que possible. Je ne suis plus tout jeune aujourd’hui mais j’apprécie toujours les cris des enfants qui jouent, le pépiement des oiseaux. Ce n’est pas un très grand jardin. Des pelouses, des jeux d’enfants, un bassin, un ancien kiosque à musique. J’y rencontre toujours les mêmes visages, souvent les mêmes promeneurs. Au fil des jours, je croise des habitudes, des chemins balisés, des bonjours fatigués, des sourires timides.

Je m’assoie toujours sous un grand chêne. L’été il me protège, l’automne je goutte à sa pluie de feuilles, au printemps j’y sens la tiédeur du soleil, et l’hiver je m’y sens bien, emmitouflé dans mon vieux manteau. C’est mon coin. Non, qu’il m’appartienne, mais je m’y sens bien. Il apprivoise ma solitude.
Depuis quelques temps, une vieille dame s’assoie sur le banc juste en face de moi, près du bassin. C’est un peu étonnant, je ne l’ai jamais vue. Je suis sûr qu’elle n’habite pas le quartier. Quand j’arrive elle est déjà là et quand je pars elle reste là, immuable dans mon paysage, troublant mon petit Eden. Et puis, c’est drôle, elle semble être la seule à attirer les pigeons.

Ah ! lorsqu’on vieillit, il faut peu de choses pour troubler le regard. Tous les jours je repars les mains dans les poches en remontant le col de mon manteau et au seuil du portail, un petit salut au gardien du square et je laisse alors en paix mon jardin secret, ce jardin où je me noie dans mes souvenirs. J’aime ce gardien, et nous échangeons quelques mots parfois. Ah bonjour Mr Jacques ! Il me répond toujours - ah, bonjour l’ancien, vous allez bien ? Il me semble qu’il dit cela à tout le monde, mais bon, je le prends pour moi. Cette petite attention me fait du bien. En repartant je me sens toujours un peu plus vivant, mais grand Dieu que mon dos me fait mal. Ce n’est pas grave, je remets mes petites misères au lendemain.
Et puis, tous les jours, tout en marchant je pense à cette petite dame. C’est ma dame aux pigeons. Je me dis qu’un jour j’en parlerai avec Mr Jacques. Qui est-elle ? Tous les jours, quelle que soit l’heure à laquelle j’arrive, elle est là et quand je repars elle est toujours là, immuable avec ses volatiles. Apaisante. Elle m’évoque une clairière simple et lumineuse

Et tous les jours, je me rends compte que je presse le pas sur le chemin du jardin. Sera-telle encore là ? Décidemment, elle attise ma curiosité. J’arrive, un bref bonjour à Mr Jacques et je me dirige vers mon banc. Oui, elle est là ! C’est étrange, personne ne lui parle. Quand même il faudra que je m’approche.
Et tous les jours des semaines qui passent, je m’installe et je l’observe, toujours vêtue d’un manteau noir, d’une écharpe sans couleur, d’un chapeau hors d’âge couvrant la grisaille de ses cheveux et distribuant en gestes lents, des miettes de pain aux pigeons.

Et tous les jours je presse le pas et rassuré, je constate qu’elle est toujours là.
Un après-midi, après le déjeuner, ah oui je reviens à la maison le midi, où plutôt dans mon petit appartement devrai-je dire. J’y habite seul depuis longtemps, depuis la mort de ma mère. Je suis habitué. Je picore quelques miettes de pain. Le midi je n’ai pas très faim. Un après-midi, oui, après le déjeuner me voilà sur le chemin du square. Je prends soin d’amener un paquet de gâteaux. Je me dis, Tiens je vais le partager avec ma petite dame ou alors je le donnerai aux oiseaux ! En fait je ne suis pas très sûr de moi, comme d’habitude.

Installé sur mon banc, il fait un peu frais, c’est le début de l’automne, je regarde les feuilles tomber dans le bassin. Comme ça je passe une partie du temps à regarder ici et là et, nonchalamment, je commence à grignoter.
Elle est bien là. Mais qui est-elle donc ? Imbécile tu n’as qu’à lui demander ! Il est environ 16H00 et je m’aperçois en levant le nez, que ma compagne de jardin s’est levée. Grand Dieu ! Où va-t-elle ? Je reste là bouche bée avec un morceau de gâteau coincé au bord des lèvres, en restant cloué à mon banc comme une mouche piégée dans la glue.
Elle fait quelques pas, délaissant ses pigeons, et lève doucement les yeux au ciel. En se retournant nos regards se croisent doucement et je la vois se rassoir à sa place. Et je reste là benêt, sans bouger. Sacrebleu, m’aurait-elle envouté ?
Cet après-midi-là, quelque chose a changé. Après avoir constaté qu’en fait j’ai mangé tout le paquet de gâteaux sans m’en apercevoir, je rentre « à la maison » laissant ma petite dame à sa place, nourrissant ses pigeons.
En rentrant, je dis bonjour à ma voisine de palier. Je me rends compte que c’est la première fois que ça m’arrive. Le soir venu, je mange un bol de soupe, pensif. Et pour la première fois depuis longtemps, je dors. En rêvant de pigeons.

C’est jeudi, c’est décidé je vais aller lui dire bonjour me dis-je. Quand même c’est idiot depuis tout ce temps. Et je pars d’un pas alerte, en oubliant mon âge. J’arrive au square je dis bonjour à Mr Jacques. - Bonjour l’ancien ! me répond-il, avec un petit sourire aux lèvres. Je ne m’attarde pas et je vais m’asseoir sur mon banc. Je plonge ma main dans ma poche je m’aperçois que je n’ai pas emmené de gâteaux. - Ah c’est idiot ! Et je lève le nez.
Stupeur ! Elle n’est plus là. Je me lève et je reste là pantois pendant quelques minutes. Je me rassois, pensif après avoir écarté quelques feuilles d’automne sur mon banc.
Je ferme les yeux et je me rends compte que je frissonne. Et puis, je sens quelque chose sur mon genou. J’ouvre un œil. Un pigeon s’est installé. Il roucoule en me regardant. De ses petits yeux émanent une surprenante tendresse. Il semble me dire, je te connais toi. Je n’ose pas bouger
Et puis un autre et un autre encore...J’approche la main. Ah, c’est quand même bête je n’ai pas de gâteaux me dis-je.
Les jours suivants je reviens et les pigeons sont là pour moi. Je leur parle. Et figurez-vous ils me le rendent bien. Je sais, la vieille dame n’est plus là. Qui est-elle ? Je ne sais pas. Au fond ça n’a pas d’importance. Je regrette quand même de ne pas lui avoir parlé.

Un soir en repartant, je croise Mr Jacques. Il sort de sa guérite et me dit d’un ton énigmatique :
« Bonsoir l’ancien, hé c’est vous maintenant l’homme aux pigeons hein ? »
Je repars et je souris. Et je me dis, tiens, ce soir je vais aller demander son nom à ma voisine.
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BREBION Denis · il y a
C'est un plaisir pour moi. Merci
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M. Iraje · il y a
Une infinie douceur se dégage de cette promenade au parc, empreinte de la nostalgie du temps qui passe.