La dame aux oiseaux

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« Bonjour maman, comment vas-tu aujourd’hui « ? dit Hélène en s’asseyant sur le banc de pierre près de sa mère.
Dans le parc les moineaux viennent picorer presque sur les pieds de Rose. Elle émiette longuement le pain sec qu’elle a apporté pour attirer les oiseaux. De sa gorge sortent des sons comme un air connu. C'est le début du printemps. L’air est frais. Les feuilles des arbres agitent timidement leurs petites tiges vertes au moindre souffle de vent. Elle lève de temps en temps le nez pour respirer l'odeur sucré de la sève montante. Les oiseaux piaillent et sautillent autour d'elle, de plus en plus près, nullement effrayés par cette personne qu'ils voient tous les jours, et par sa rengaine chantée à voix basse : « petit, petit, petit, piou, piou, piou ».
Rose tourne à peine la tête. De toute façon elle ne connaît personne ici. Seuls les oiseaux lui sont familiers. Elle repère chacun d’eux, leur donne des noms : « Joufflu laisse un peu manger les autres ! Et toi le Coiffé, impose-toi, approche, approche. Ne vous battez pas, il y en a pour tout le monde. Venez, venez, petit, petit. »
Une main se pose sur son épaule :
« C’est gentil de nourrir les oiseaux. Ils ont l’air de bien te connaître. Comment vas-tu aujourd’hui maman ? »
Rose lui jette un regard étonné. La dévisage longuement et dit : pourquoi m’appelez-vous maman ? Je n’ai pas de fille. Voyez-vous, je suis seule ici !
« C’est moi, Hélène, tu ne me reconnais pas ? »
Sans répondre, Rose continue par gestes saccadés à nourrir les oiseaux qui se comptent à présent par dizaines, avertis sans doute par les piaillements heureux de leurs amis ailés.
« Vous voyez Madame comme ils sont bruyants et affamés, dit Rose. On dirait qu’ils n’ont rien mangé depuis des semaines. Pourtant je viens tous les jours ici leur apporter du pain. S’ils pouvaient parler on entendrait les uns et les autres dire : « merci, merci, merci... »
Hélène a l’habitude de ce genre de réaction. Depuis trois ans, elle vient chaque semaine visiter sa mère soignée dans cette résidence pour personnes âgées et chaque fois c’est la même chose.
Elle ne la reconnait jamais !
Que se passe-t-il dans ce cerveau dérangé par la maladie. Pourquoi petit à petit, les souvenirs s’effacent ? Pas tous, certains, comme une sélection qui s’effectuerait dans sa tête. Hélène s’en étonne. Ne dit-on pas que les personnes atteintes de ce mal se souviennent mieux de leur passé lointain que de leur présent ? En toute logique Rose devrait la reconnaître, se remémorer de l’enfant qu’elle a été, du bébé qu’elle a tenu dans ses bras ! Malgré ses visites hebdomadaires, elle semble avoir oublié qu’elle avait eu cette enfant, qu’elle l’avait élevée seule et la voyait à présent chaque semaine lui rendre visite. Mais non, tout semblait être parti en fumée dans sa tête. Rose avait effacé une partie de son passé. Cette femme assise près d’elle était pour elle une parfaite inconnue.
Elle ne l’avait jamais vue.
Chaque semaine donc, Hélène doit lui rappeler qui elle est. Lui dire et redire qu’elle est sa fille. Rose finit par céder devant son insistance et d’une phrase lapidaire lui lance :
« Bon d’accord, vous êtes Hélène, vous me connaissez bien...mais vous n’êtes pas ma fille ! »
Hélène n’ajoute rien et laisse sa mère divaguer sur son passé, malheureuse de ne plus appartenir à cette femme, de ne plus faire partie de sa vie, de ne plus rien partager.
Comment pourrait-elle alors se confier à elle, lui faire part de ses problèmes, de sa tristesse de vivre seule, elle aussi !

Le temps a fraîchi, le pain est épuisé, les oiseaux repus s’envolent gaiement vers les arbres les plus proches. Rose est légèrement habillée. Elle frisonne, remonte le col de sa veste en laine. Elle n’a ni manteau, ni écharpe. « Ils l’ont laissé sortir comme ça, s’agace Hélène ».
« Vient Maman on rentre »
Rose se laisse entraîner sur le chemin qui mène à la résidence. Elle ne dit rien, lui jette des coups d’oeil à la dérobée et semble s’accommoder de la situation. Elle a accepté le bras de cette femme qui dit être sa fille. L’est-elle réellement ?
Accrochée au bras d’Hélène, elle se dirige calmement vers la salle de restaurant où le personnel a gardé pour « la dame aux oiseaux » comme tous l’appellent, un bon goûter.
La semaine suivante, Hélène retrouve sa mère au même endroit. Rose piaille avec les moineaux, les invective, tape du pied quand ils se battent pour le même morceau de pain et leur égrène sans fin son fameux : piou, piou, petit, petit, petit.
« Bonjour maman, comment vas-tu ? Ils sont de plus en plus nombreux tes oiseaux. Comme ils ont de la chance de t’avoir » !
Rose n’a pas tourné la tête. Elle ne semble pas surprise de cette présence. Aujourd’hui, elle est couverte, et le petit bonnet posé sur sa tête laisse dépasser de fins cheveux blancs. Les remarques d’Hélène au personnel la semaine dernière ont porté leurs fruits.
Rose est toute à son affaire. Il faut vite qu’elle lance les dernières miettes car elle sent que cette femme voudra bientôt la ramener vers la résidence. Elle ne résiste pas, elle sait que c’est inutile, que tôt ou tard elle sera obligée de la suivre et de lui obéir, sinon elle verra arriver en renfort des soignants qui l’obligeront à rentrer.

Aujourd’hui Hélène n’est pas bien. A force d’entendre dire qu’elle n’est pas la fille de cette vieille femme, malgré sa certitude que Rose déraille, que sa maladie l’amène à affirmer des choses qui ne sont pas vraies, il lui faut vérifier, être sûre, une fois pour toute que sa mère divague.
Combien de secrets se sont-ils révélés tardivement, à l’occasion de la maladie ou de la mort des parents ?
Pourtant, elle n’avait encore jamais douté, jamais il ne lui est venue à l’idée qu’elle était une enfant adoptée, que sa mère n’était pas sa mère et qu’elle n’avait pas dit la vérité sur sa naissance. Rien ! Rose l’avait élevé de la meilleure façon possible à une époque où les mères célibataires étaient montrées du doigt. Physiquement elle ne lui ressemble pas trop. C’est plutôt à son père qu’elle doit cette abondante tignasse noire et ces yeux gris comme l’océan en hiver. Il s’appelait René. Quelques photos montraient un beau jeune homme, plein de vie, le regard fier, toujours souriant. Près de lui Rose semblait une petite fille, la tête levée vers ce visage illuminé.
Sa mère n’était pas portée sur la confidence. Pour connaître son histoire, à l’adolescence, Hélène avait dû lui arracher quelques bribes de renseignements. Elle était née vers la fin de la guerre d’Algérie. Son père avait été appelé à rejoindre l’armée alors qu’ils venaient de se fiancer. Ils s’étaient fait la promesse d’un beau mariage à son retour. A ce moment-là, Rose ne savait pas encore qu’elle allait avoir un enfant.
« Je n’ai pas eu le temps de l’avertir, avait-elle révélé à sa fille, ton père est mort quelques jours après son arrivée sur les zones de conflits ».
Mais, était-ce la vérité ? se demandait Hélène. Auprès de la famille, elle n’avait jamais décelé un mot, une situation qui aurait pu faire naître le doute. Son enfance avait été calme. Elle avait été entourée, aimée. Elle ne s’était jamais mariée. Non par choix, mais ses diverses rencontres ne l’avaient pas convaincues. Les longues études puis le travail à l’étranger l’avaient occupée à plein temps. De son côté, sa mère vivait sa vie de solitaire, refusant de se lier à un autre homme. Quand elle était tombée malade, Hélène était revenue vivre près d’elle.
A présent, elle pense de plus en plus à ces mots que lui lance sa mère à chaque visite. « Et si elle disait la vérité, et si j’avais des parents quelque part, des parents obligés de m’abandonner, et si Rose m’avait adoptée pour ne pas sombrer dans le chagrin à la mort de René, et si tous s’étaient tus pour m’épargner, pour que je ne recherche pas mes origines et si... Tous les « si » tournent dans sa tête, de plus en plus souvent. Sa mère est lointaine, perdue, sans aucun geste ou signe d’affection.
Et à chaque fois cette phrase terrible : « vous n’êtes pas ma fille ».
Le doute s’installe et se diffuse comme un venin dans son esprit déboussolé.

Un jour Hélène se décide. Il lui faut vérifier. Sur son extrait d’état civil. le document est clair :
Hélène, Jeanne, Marie, née le 30 Juillet 1962, à Saint-Etienne
de Rose, Bernadette, Marie Bizet, née le 20 juin 1943, à Firminy, célibataire,
et de René Joseph Bizet, décédé le 10 Novembre 1961 en terre d’Algérie.
Rien d’anormal !
Elle a été baptisée, des photos le prouvent. A la Paroisse son certificat de baptême indique qu’elle bien été reçue le sacrement deux mois après sa naissance. Son parrain, Louis, Jules Bizet est son oncle, sa marraine Christine, Marie, Claude Chevalier est l’une de ses tantes. Toutes les dates concordent, tout se tient !
L’air de rien, elle interroge la famille, demande des précisions, essaie de repérer les incohérences, les silences. Elle fouille les papiers de sa mère, scrute les photos, tente de dénicher le mensonge. Elle cherche la faille !

Mais, pas de mystère, pas de non-dits, pas de parents perdus qui la chercheraient en vain, pas de frères ou sœurs qui se feraient une joie de la connaître.
Rien, elle ne trouve rien !
Elle est bien la fille de Rose et de René.

Hélène est presque déçue ! Qu’espérait-elle donc ? Qu’elle allait, à son âge, trouver une nouvelle vie ? Il est vrai que sa mère, touchée par la maladie, n’assure plus son rôle de protection, mais cette nouvelle famille aurait-elle pu combler ce vide ? Elle admet qu’elle a eu envie d’y croire. A force d’entendre la pauvre malade lui seriner la même chose, Hélène avait laissé son imagination vagabonder. Pendant ses recherches d’identité elle avait redouté et en même temps souhaité découvrir des choses, un passé dont elle aurait été exclue. Elle se sentait délaissée par le seul être qui pouvait la consoler, lui apporter le soutien dont elle avait besoin, parfois, quand la vie lui apparaissait bien vide.

Mais la réalité la rattrape,
Quand sa mère la quittera pour toujours, elle sera à tout jamais seule !

La semaine prochaine elle reviendra voir « la dame aux oiseaux », elle prendra place sur le banc près d’elle : 
« Bonjour maman, comment vas-tu aujourd’hui ?...
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