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La culotte sur la tête

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Yann Olivier

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L’adolescent à mèche sirotait un breuvage de couleur rouge. Il tenait une paille du bout des doigts. Et louchait dans le verre pour surveiller l’effet de ses aspirations calibrées. La terrasse en plein air était bondée en ce jour de printemps arrivé à l’improviste. Il avait surpris tout le monde par son format clair et chaleureux. Chacun en voulait un morceau après un hiver foutrement long.
Des glaçons nageaient dans les grands verres format film américain du couple attablé à sa droite qui se souriait, benoîtement. Leur table était carrée, format bistrot français, comme toutes celles de la terrasse.

Une brise avait la courtoisie d’être légère. Et la mer, en amie proche et complice, lui donnait une texture iodée.

- Désolé pour l’attente. Merci de votre compréhension, avait dit la serveuse comme elle posait les consommations format américain. La lumière fut jolie sur elle, qui avait un air de ne pas être d’ici.
- Tu ne sens pas ? Elle pue la sueur, se plaignit la femme qui avait été belle, avant. Et qui cachait ses yeux derrière des lunettes miroir, format aviateur.
- Oh tu sais, elle bosse depuis ce matin, répondit l’homme d’âge mûr assis face à elle, format alcoolique.
- Non je ne sais pas ! C’est pas une raison. J’ai pas besoin que son odeur me renseigne sur ses heures de service. Je suis incommodée. Si je vois le patron, je lui dirais. Je le connais, c’est un arabe. Comme ça... Elle fit un geste sur son visage qui signifiait pour elle qu’il était un arabe pas d’ici.
- Maman..., geignit le garçon à la paille.
- Y’a du monde aujourd’hui. D’habitude on est plus tranquille. Je suis sûr qu’on est entouré de touristes étrangers. Eux-là par exemple – elle tendit son bras et sa main molle vers une table – je te parie qu’ils sont anglais. Ils ont la tête à ça. Je vais lui demander.
- Maman...

- Monsieur ! Il n’entendit pas. Monsieur ! Elle avait parlé plus fort, et il faisait comme s’il n’avait pas entendu.
- Maman...
- Quoi maman ! Elle se leva. Fit un demi-pas de trop, bouscula la table du touriste format anglais. Et y posa une main pour lutter contre le tangage sournois de la terre ferme. Elle tendit l’autre à l’anglais pour le saluer. Qui feignit de l’apercevoir comme elle se penchait déjà sur lui. L’anglais peut être sournois. Surtout s’il est de format vieux et fripé.
- Bienvenue chez nous à nos amis anglais.
- Merci Madame. Pardon mais je ne parle pas français, dit l’anglais au fort accent british.
- Oh le menteur ! Ce n’est pas ce que j’entends. Chéri, tu entends ce qu’il dit. Elle avait tourné la tête rapidement vers lui. Trop. Elle tanguait. Son compagnon ivrogne lui sourit niaisement.
Elle vint se rasseoir à sa table, format français. Et fixa son nouvel ami anglais d’un air ravi. Longtemps. Trop longtemps. D’un air plutôt con. Ses yeux étaient vides. La tête l’était autant.

Le soleil entamait avec conviction la courbe de fin d’après-midi. Il avait réalisé jusque-là une trajectoire céleste sans erreur.

- Désolé pour l’attente. Merci de votre compréhension, disait la serveuse qui ne sentait pas la rose.
- Je vais lui jouer de l’harmonica. Elle sortit l’instrument de la poche arrière de son jean. Et souffla dedans ; dans l’instrument pas dans le jean.
- Maman tu m’énerves, dit le garçon au format adolescent.
- Les parents boivent et les enfants trinquent, souffla un british au fort accent anglais. Qui était sur la gauche, quand l’anglais à l’accent british était lui à l’extrême droite. Courage mon garçon.
- Encore un anglais ! Décidément ! Et qu’est-ce qu’il dit celui-là ?
- Maman je connais beaucoup de gens dans le quartier. J’ai mon club qui est à côté.

- Je vais vous jouer un air de chez nous, Monsieur.
- Ce n’est pas nécessaire, Madame.
Elle joua des notes qui se télescopèrent. Et ondula langoureusement sans tempo.
- Jeune homme - demanda le british au fort accent anglais- quel est le club dont vous parlez ? Vous savez, moi aussi je suis membre d’un club dans mon pays.
- Je fais de la peinture dans un club artistique. Mon père trouvait que je dessinais bien... Je parle de mon vrai père, pas de ce sale type là, il désigna d’un geste dédaigneux son voisin de table. Beaucoup d’artistes viennent dans cette région pour la lumière. Il paraît qu’elle est bien particulière sur ces côtes. Personnellement je ne sais pas. Je ne m’y connais pas en lumière.
- Eh bien, jeune homme, comme il n’y a pas de hasard, je vous dis que je suis artiste peintre. Je suis venu chercher l’inspiration sur les rivages dont vous parlez. Où la lumière est si « special ».
- Génial ! Quel hasard ! Enfin non... mais...

- L’harmonica c’est pratique. Parce que si je jouais du piano, j’aurais été emmerdé pour faire entendre de la musique de chez nous. Un piano, je peux pas le mettre dans ma poche. L’harmonica c’est vraiment super. Elle cherchait l’acquiescement de son ami au format soiffard. Toujours muet. Acquiescement qu’elle trouva du côté de son fils : Tu m’as écoutée ?
- Maman, je parle au monsieur. C’est un artiste.
- Moi aussi je suis une artiste ! Elle dodelina de la tête. Mon fils ne me reconnaît jamais aucun talent. Elle s’adressa au type format british : Heureuse de faire votre connaissance. Je vais vous montrez à vous et vous me direz ce que vous en pensez. Elle joua les premières notes de la marche officielle de la Légion étrangère en France, cadencée à 88 pas par minute. L’harmonica c’est sensuel. J’adore.

- Maman... arrête. J’ai le droit d’avoir une conversation.
- Jeune homme, quelles sont les couleurs avec lesquelles vous travaillez ?, demanda le british. En réponse, le visage du garçon exprima très bien l’étonnement.
- Je ne sais pas. Je représente ce que je vois, avec toutes les couleurs. Enfin je crois... enfin je ne sais pas... L’ami dipsomane était toujours physiquement présent. Mais tout le reste était parti loin. Très loin.

Les mouettes posaient leur virgule sur le grand bleu au-dessus de la mer.

- Désolé pour l’attente. Merci de votre compréhension, disait la serveuse qui transportait autre chose que les senteurs suaves de l’orient.
- Je vois que personne ne m’écoute. C’est pas sympa. Elle avait parlé plus fort.
- Maman, arrête ! Laisse-nous tranquille.
- Oh arrête, toi aussi. T’as honte de ta mère ? Alors que je suis belle. Chacun put entendre « buelle ». Oui je suis belle – buelle - !
- Tais-toi.
- Je suis encore sortable. Elle fit un salut théâtral de sa main. Oui ! Puis enleva ses lunettes de soleil pour montrer à son fils ses yeux verts. Tu crois que ça ne plait pas aux hommes ça ? Son regard s’absenta, puis revint. Alors elle sourit. Un sourire alourdi par l’alcool. Elle se leva à nouveau en repoussant sa chaise, et se claqua une fesse : Et ça ?
- Tiens, voilà du boudin, voilà du boudin, voilà du boudin, dit l’ami au format pochard qui était revenu parmi les vivants. Pour les Alsaciens, les Suisses et les Lorrains. Pour les Belges, y en a plus, Pour les Belges, y en a plus. Ce sont des tireurs au cul. Ce sont des tireurs au cul. Il avait parfaitement respecté la tonalité. Un soldat de la Légion étrangère n’aurait pas fait mieux.

L’intempérante fit les deux pas qui la séparait de son voisin anglais : Monsieur, maintenant je vais danser pour vous.
- Ce ne sera pas nécessaire.
- AAAah si ! Elle trébucha. Si je vais danser. Et regarde maman toi !
- Maman s’il-te-plait...

Un couple de japonais format touristique entra sur la terrasse. Elle en jupe courte et plissée. Lui avec un gros appareil de photographie et son trépied.
- Je suis sûr que tous les mecs ici regardent mon cul. Elle est belle ta mère tu sais. Ils aimeraient bien mettre leur zigounette à ressort dans mon pilou-pilou tout frais. Ils voudraient bien. Elle se claqua encore une fesse. Je suis ta mère. Mais je suis aussi une femme. C’était vrai qu’elle avait un beau cul se disaient tous les types.
La japonaise s’était assise dans le champ de vision du garçon à mèche, précisément en face de lui. Elle ne croisait pas les jambes qu’elle avait jolies. La lumière iodée laissait ainsi deviner la culotte. Mais pas sa couleur.
- Je pourrais passer demain à votre club. Vous me montrerez ce que vous faites. Et nous parlerons couleur. C’est OK ?
- Génial ! Je vais vous indiquer où il est. C’est pas loin. Il est là-bas. Et il désigna une direction plutôt vague, près de la plage. 15 heures, c’est OK ?
- Moi aussi je viendrai avec mon harmonica, dit la danseuse qui ondulait entre deux rangées de table. Nous serons entre artistes. Et on mangera liquide !

Le garçon à mèche et paille cherchait les couleurs à choisir pour peindre la japonaise sous la lumière particulière du rivage. Car le british avait ouvert devant lui tout un nouvel univers d’investigation. Quant à la culotte, il se disait qu’il serait plus simple de la mettre sur la tête pour en connaître définitivement la couleur, et la coucher plus aisément sur la toile ; la culotte pas la fille. Parce que l’entre-jambe où elle se cachait tout en se montrant était bien trop sombre ; la culotte pas la fille. Et qu’il n’avait jamais su restituer le jeu subtil et la profondeur des ombres.
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