La Croix de Pierre

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Mes thèmes de prédilection, les sujets de société, le fantastique, le "détournement de réalité", les histoires locales et abracadabrantesques, même si pourtant ... Nota Bene : « Les  [+]

Image de Printemps 2015
Quand il se glissa dans son lit, des gouttelettes de sueur froide perlaient le long de son front protubérant. Il vivait seul depuis des années déjà, pourtant cette sensation de rejoindre cette chose ne le quittait plus. Allongé de tout son long, il sentait cette présence se blottir tout contre son corps. Parfois, il semblait l’entendre respirer. La lumière crépusculaire l’entraînait dans une fausse somnolence car tous ses sens restaient en alerte. Le moindre frémissement d’air l’emportait dans une frénésie d’énergie catatonique où seule l’expression de ses yeux lui préservait une apparence humaine. Des cris étouffés émanant de rêves maléfiques résonnaient alors dans cette pièce minuscule où après minuit, autour de son corps venait se lover un tapis de rats affamés grignotant par minces lambeaux sa chair nauséabonde et violacée. Les cris devenaient hurlements et la porte des ténèbres s’ouvrait brutalement. Il s’engouffrait dès lors dans l’antre d’une folie démoniaque et sanguinaire, courant nu dans les rues d’une ville en feux où fantômes et zombies accompagnaient ses pérégrinations morbides, matérialisées par de nombreux meurtres à l’arme blanche et estocades sexuelles multiples. Ses victimes avaient beau le supplier de les épargner, il ne frappait que plus fort les jeunes hommes et poussait toujours plus loin ses immondes fantasmes avec les jeunes femmes qu’il séquestrait dans son cloître secret.

Pierre était un jeune prêtre, les traits tirés, le visage translucide, il avait toujours du mal à quitter son lit. Tous les matins étaient pour lui le même enfer, se remémorant par bribes des visions apocalyptiques de meurtres sauvages et de scènes de violences inhumaines. Tout cela ne serait resté qu’un mauvais rêve si malheureusement des séquelles réelles de ces nuits mouvementées ne revenaient subrepticement dans son quotidien. Ces traces de sang sur ses mains, ce sperme dans les draps et parfois également des cheveux par centaines retrouvés dans les plis de sa taie d’oreiller ou dans son lavabo, l’effrayaient davantage chaque jour. Il avait beau rechercher dans le journal des faits divers rapportant des évènements surnaturels ou des meurtres inexpliqués dans les environs, toujours rien de concret ne venait étayer ses soupçons d’épisodes schizophréniques chroniques. Le plus effrayant étant cette longue cicatrice en forme de croix démarrant du bas de son dos et remontant jusqu’au cou, témoin du passage d’une chose qui a cherché refuge pour libérer ses forces obscures. Elle était apparue il y a plusieurs mois dans des circonstances tellement étranges qu’il n’a jamais osé se confier à quiconque. D’ailleurs, le pouvait-il vraiment maintenant que le doute l’assaillait sur sa propre nature et sur la réalité de sa propre existence ?

Ce dimanche d’été ensoleillé laissait envisager une journée presque trop parfaite. La messe attira du monde. Les murs épais de cette église d’architecture gothique représentaient une protection divine contre la chaleur oppressante, incommodant les plus téméraires de ses ouailles. Son homélie fut grandiose, revigoré par cette foule dévote, il s’exprima avec concision et conquit son public par des mots simples et transcendants. Il reçut les félicitations de ses plus fidèles serviteurs mais aussi d’illustres invités surprises, notables de tous genres, voire peut-être de toute autre confession. Il est évident que son discours œcuménique avait touché au-delà de ses espérances. C’était donc un prêtre guilleret qui rentrait se restaurer au sein de son presbytère. Sur le chemin du retour, en proie à des questions d’ordre métaphysique sur le Bien ou le Mal « manger », eut lieu cette rencontre curieuse et fatale.

— Quelle merveilleuse messe mon père, d’une intelligence et d’une sensibilité remarquables, la bienveillance semble être votre credo, l’amour de l’autre un sacerdoce et l’envie de plaire votre priorité.

Pierre fut d’emblée troublé par la beauté de cette femme sublime, frêle et mystérieuse. Son cœur battait la chamade et tous ses sens étaient en ébullition.
Tout son être suscitait la concupiscence, de ses formes alléchantes jusqu’au choix de ses habits épousant un relief aux aspérités saillantes. Sa voix n’était pas réelle et ses mots sortaient d’une boîte à musique suave et sensuelle. Il crut la voir nue pendant quelques secondes mais il chassa cette image de sa pensée et tenta de se ressaisir.

— Je ne vous reconnais pas, Dieu seul sait que j’apporte une importance à la physionomie, c’est certain, vous n’étiez pas présente à l’office de ce matin.
— Votre assurance est impressionnante mon père, j’étais bien présente et j’ai bien senti votre désir de me prendre sur l’autel de cette église. Lorsque nos yeux se sont croisés, j’ai perçu votre envie irrépressible de fornication à la vue de vos brebis égarés, avec une excitation plus vive encore à l’idée de le faire devant vos bigotes frigides en chaleur.
— Arrêtez, vous êtes folle ! Partez, je vous préviens que je porterai plainte si vous ne quittez pas ces lieux immédiatement !
— Voyons mon père, calmez-vous, reprenez-vous !

Pierre se pétrifia, en nage, il s’agenouilla. Un jeune enfant pré-pubère l’observait avec des yeux effrayés. Sa candeur le rassura.

— Je ne comprends pas, qui es-tu ? Où est passée cette femme possédée ?
— Je m’appelle Aron, je suis ton fils.
— Mais je n’ai pas de fils, je suis prêtre, éructa Pierre plus fatigué qu’irrité de la tournure des événements.
— Tu as fait l’amour avec mille vierges avec le vœu de m’accueillir, de m’héberger et de m’élever si par malheur l’une d’elle tombait enceinte.
— Mais que racontes-tu, tu es en plein délire, j’ai fait le vœu de chasteté, je suis un bon prêtre et rien ni personne ne pourra me dévoyer de ma vocation.
— Aucune de ces vierges n’était consentante, ton âme est damnée, tu périras dans les feux éternels de l’enfer ! hurla l’enfant dont les formes prirent rapidement l’allure d’une bête immonde aux dents acérées et aux griffes tranchantes.

La bête se rua sur Pierre qui n’eut pas le temps de se dégager. Le ciel s’ouvrit soudainement. Une fresque dantesque mélangeant monstres et personnages aux formes inhumaines caracolait au-dessus de sa tête. Il se sentit aspiré dans un abîme noirâtre et vide puis projeté violemment dans la fresque où il déambula durant un temps qu’il ne maîtrisait plus.

Ces secondes d’éternité le marqueront à tout jamais avec comme seul souvenir cette croix au fer rouge incrustée dans la peau.

Epilogue

— C’est un cas très intéressant, vous savez, professeur Maurier. Quand on l’a retrouvé au milieu de cette forêt, nu comme un vers, dans un état post-traumatique comme si il avait été catapulté, on était bien loin d’imaginer ce qui avait pu se passer.
— Je me souviens effectivement de ce fait divers, une histoire vraiment tragique.
— Oui, une histoire banale de jeune prêtre défroqué qui a mal tourné. C’était un ecclésiastique si dévoué, ses supérieurs n’eurent jamais le courage de l’excommunier voir même de le blâmer. Comment réagir autrement d’ailleurs quand on connaît réellement les faits ?

Il tomba amoureux de manière totalement inopinée. Tout son être aspirait la bonté, elle était joyeuse, pimpante et tellement heureuse. Le jour où il lui avoua son amour, elle en fut toute réjouie mais ne concéda pas le statut de « bonne du curé ». Il en était pour elle hors de question, il devait choisir. Dans un premier temps, il préféra s’isoler pour prendre sa décision dans la stricte intimité de sa foi. Il vécut quelques temps reclus dans un monastère avec comme seule relation celle du Père Galot, davantage dans un souci d’intendance que dans un rôle de guide dans ce moment d’introspection. Certains diront qu’il a dû s’approcher de ses démons pour prendre sa décision. Ses voisins de cellule racontent bien volontiers des rumeurs de bruits effrayants mais aussi d’ambiance mystique et surnaturelle, d’aucuns certifient avoir aperçu une croix dessinée avec du sang sur son dos symbolisant un pacte secret avec Dieu pour qu’il accepte son choix, des bobards de moines esseulés voulant se rendre intéressants. Toujours est-il qu’il décida de quitter les ordres et de se marier avec sa jeune dulcinée.

Quand il prit la route ce soir-là, le ciel était menaçant, l’orage était imminent. La radio lançait des messages de prudence sur les ondes, invitant les automobilistes à éviter de prendre la route dans la mesure du possible. Pierre et Léa n’entendirent pas ces messages de précaution, tout emportés qu’ils étaient dans leur violente dispute. Elle était enceinte, Pierre ne comprenait pas qu’elle ait pu oublier son moyen de contraception. Il la soupçonnait de l’avoir fait sciemment bien qu’ils en aient si souvent discuté. Pierre pour le moment était resté ferme sur sa position, non il ne voulait pas d’enfant. Déjà, il avait été très surpris au début de leur relation intime que Léa était encore vierge. Pour lui c’était inimaginable, elle avait presque trente ans et un physique très agréable. Pierre culpabilisait beaucoup depuis cette découverte sans que Léa n’ait pu jamais réellement en comprendre la raison. Le fait d’apprendre qu’elle était enceinte du fruit de sa semence le rendait encore plus nerveux et sa colère explosa. Y avait-il un rapport avec ses négociations avec l’au-delà, comme le supputaient les moines qui l’ont fréquenté durant sa retraite ? La situation devenait intenable, les cris montaient dans la voiture au fur et à mesure que l’orage grondait dans une furie grandiloquente.

Les éclairs transperçaient le ciel et des veinures phosphorescentes frôlaient dangereusement l’habitacle de leur véhicule. Pierre accélérait sans s’en rendre compte, pris dans le feu des échanges acerbes. Les visages des deux protagonistes changeaient de forme sous la violence des débats qui prenaient une tournure malsaine. Ces deux personnes, si douces à l’accoutumée, s’insultèrent des maux les plus vils qu’il ait été possible d’imaginer. Le ton montant crescendo, les mots dépassèrent les pensées et les actes dépassèrent les pensées. Dans la violence du moment, elle plaqua la nuque de Pierre contre le siège et le griffa jusqu’au sang dans le dos, démarrant l’incision du haut du cou pour la terminer comme une signature macabre dans le bas du dos. Dans le même temps, elle prit sa bouche comme pour le faire taire. Dans sa fougue, sa langue encercla celle de Pierre comme un serpent délivrant un baiser mortel dans le but de l’ingérer tout entier, s’il ne déposait pas immédiatement les armes.

Ce geste impromptu provoqua chez Pierre une érection pour le moins inattendue. La situation l’excitait au plus au point et tout son être tremblait à l’idée de lui faire l’amour instantanément dans cet état de violence et de soumission extrêmes. Les plus viles pensées traversèrent son esprit et sa main se dirigea à tâtons vers le sexe de Léa qui l’attendait dans un état de combustion passionnée et rageur. Des trombes d’eau ruisselaient partout, Pierre ne voyait plus à cinq mètres, les balais d’essuie-glace ne suffisaient plus à repousser le ressac de cette soudaine montée des eaux venue des cieux. C’est alors que Léa cria à la mort en voyant la tête d’un monstre immonde traverser le pare-brise qui éclata en mille morceaux. Pierre tenta vainement de freiner brusquement pour amortir le choc mais n’obtint comme résultat qu’une sortie de route désespérée. La voiture s’encastra dans un hêtre centenaire encore fréquent dans cette forêt de l’Isère. Pierre sortit avec grande difficulté de la voiture, tout ensanglanté. Le sanglier était couché sur le corps de Léa sans vie, cette scène de fornication funèbre provoqua chez lui un sourire sardonique. Les éléments se déchaînaient autour de lui, il se déshabilla et courut à perdre haleine en invoquant des forces obscures salvatrices témoins de ces évènements funestes mais tellement prévisibles.

Cela fait plusieurs mois que l’accident eut lieu, provoquant la mort de Léa et du bébé qu’elle portait. Toutes les nuits, Pierre se couche auprès de Léa et peut-être d’Aron, cet enfant qu’il s’est inventé et qui hante également ses nuits. Il se lève, déambule dans les couloirs de notre institution, parfois crie des obscénités avec un couteau, un glaive ou peut-être un stylet imaginaire à la main, on ne sait pas, ses lèvres bien qu’en mouvement n’émettent plus aucun son. Plus étrange encore, il arrache sans douleur les cheveux de nos infirmières qui se prêtent au jeu, ce geste n’ayant jamais revêtu à leurs yeux de caractère violent. Cette croix dans le dos reste pour nous cependant un mystère, la cicatrisation ne s’est jamais réellement faite, certainement une conséquence psychosomatique de la tragédie dont il a été victime. A chaque réveil, on le retrouve les mains ensanglantées, la tête hirsute, les yeux exorbités, comme s’il reproduisait dans son sommeil le parcours de cette fameuse nuit qui l’a conduit jusqu’aux affres de l’oubli.

Ces secondes d’éternité l’ont marqué à tout jamais avec comme seul souvenir cette croix au fer rouge incrustée dans la peau.

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Image de DANY 14
DANY 14 · il y a
histoire diabolique,très agréable à lire,un style aéré
Image de Pensées Légitimes
Pensées Légitimes · il y a
merci , à bientôt dans d'autres lectures
Image de François Duvernois
François Duvernois · il y a
Vous avez bien su trouver l'écriture pour raconter cette histoire diabolique. Mon vote.
Je lis prochainement la 2e partie.

Image de Pensées Légitimes
Pensées Légitimes · il y a
Merci pour votre encouragement
Image de Ophelie F.
Ophelie F. · il y a
Une écriture diabolique qui vous fait traverser avec émotion les tourments d'un homme coupé en deux. +1

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