La croix au loup

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Qui suis-je? Soixante six printemps, ex-prof, des dizaines et des dizaines de textes au compteur, des nouvelles courtes et moins courtes, des poèmes, une insatiable envie d'écrire depuis longtemps  [+]

Image de Hiver 2020

Roland Luxereau, assis à la droite du chauffeur, dévorait des yeux le paysage glacé qui défilait derrière les vitres embuées de la voiture. Thomas Castelnau, le conducteur, ne pouvait lui se régaler des monts et vaux couverts de neige et de sapins noirs qu’ils traversaient à petite vitesse, tant la route, sinueuse à plaisir, était glissante et dangereuse. Certes, la neige sur la chaussée n’était guère tassée, elle ne présentait même aucune trace de voitures l’ayant précédée, mais il fallait se méfier d’éventuelles et plus que probables plaques de verglas dissimulées sous le tapis blanc. Aussi, pendant que Roland se gavait des échappées sauvages et désertiques de la Lozère, ce département français perdu au cœur du Massif central, Thomas pilotait avec la plus grande prudence son véhicule, loué quelques heures plus tôt à Mende, l’une des rares villes de la contrée. Et la neige qui tombait toujours, drue et abondante, en flocons si serrés qu’il avait fallu allumer les phares, tant la visibilité était mauvaise et la lumière du jour faible, en cet après-midi du 24 décembre 20…
— Dis donc, fit Thomas sans quitter des yeux la route brouillée de neige, avec ce vent glacé qui souffle dehors, on risque de tomber sur des congères ! Tu vois d’ici le travail ! Je suis citadin, moi, parisien même, et je me demande ce qu’on est venu foutre dans une pareille galère !
Roland cessa un instant d’admirer les replis et déplis de la montagne blanche.
— Souviens-toi, Thom, c’est toi qui m’as réclamé un Noël hors du commun, un Noël hors du temps, selon ta propre expression. Alors quand j’ai eu connaissance, par ce vieil antiquaire de Mende, du Noël moyenâgeux donné dans ce lieu-dit « La croix au loup », j’ai sauté sur l’occasion, et ce n’est pas toi qui m’as démenti. Tu voulais même partir sur le champ. Je t’ai dit : attends un peu, nous ne sommes que le 20 décembre. Tu te souviens ?
Thom maugréa.
— Bien sûr que je me souviens. Mais il n’était alors pas question de congères !
— Écoute, Thom, tu sais comme moi qu’au Moyen Âge, le haut Moyen Âge surtout, les hivers étaient très rigoureux et les étés très courts. Ce n’est pas parce que maintenant l’on ne connait plus la neige qu’il faut râler quand on a l’occasion d’un Noël serti de vrais flocons, et non pas de faux comme sur les sapins sans racines de Paris.
Mais Roland termina sa phrase le nez sur le pare-brise, n’ayant pu amortir le violent coup de frein de Thom.
— Qu’est-ce qui te prend, de freiner comme çà ? T’as vu un billet de cent sur la route ?
— Qui te parle de route ?
— Comment ça, qui te parle de route ? Qu’est-ce que tu racontes ? Ton cerveau vire sa cuti, maintenant ?
— Mais puisque je te dis que je me suis arrêté parce qu’il n’y a plus de route !
— Plus de route ? Tu plaisantes ?
— Mais regarde donc, Monsieur-je-sais-tout !
Roland s’exécuta, en proie à une légère inquiétude. Et, en effet, au centre de l’étroit halo blanc des phares, à travers le pare-brise barbouillé de neige que les essuie-glaces chassaient à grand peine, il se rendit compte que le ruban d’asphalte s’arrêtait brusquement. La route était d’ailleurs barrée d’un vieux panneau tout rouillé qui mettait en garde contre d’éventuelles chutes de pierres. Mais un chemin, en terre, continuait et sur le bas-côté, une antique pancarte en bois indiquait : « la croix au loup, deux lieues »
— Tu te rends compte, fit Roland en riant, « la croix au loup, deux lieues » ! Ça fait vraiment Moyen Âge, non ? On se croirait revenu près de mille ans en arrière ! Et puis deux lieues, ça ne fait pas si loin, non ? Environ un kilomètre et demi, si je me souviens bien ?
Thom se retourna vers son ami, l’air pensif.
— Tu as fait tout ce chemin pour ce sacré Noël et maintenant, à mille cinq cents mètres du but, tu voudrais renoncer ? Tu n’y penses pas sérieusement, voyons ! Nous avons des anoraks de ski, des capuches, des cache-nez, des gants et des bottes fourrées, qu’est-ce qu’on risque ? Rien du tout, Thom ! Et puis si tu as top froid, nous ferons demi-tour, et nous repartirons à Mende, tout simplement !
Thom, visiblement surpris par cette somme d’efforts à accomplir à laquelle il n’était plus guère habitué, bougonna qu’il était d’accord. Il éteignit les phares, stoppa le balai des essuie-glaces, coupa le contact, enroula sa ceinture de sécurité, prit une torche, son portefeuille et sortit de l’habitacle étroit de sa voiture. Puis, en claquant des dents par avance, il verrouilla les portes, rabattit profondément son bonnet sur ses oreilles, et les deux amis se mirent en marche dans la tourmente.


Thom marchait derrière Roland lorsqu’il le percuta brusquement, celui-ci s’étant arrêté pile au détour dernier du chemin qu’ils suivaient péniblement depuis un bon bout de temps déjà.
— Regarde ! souffla Thom à Roland en lui serrant le bras droit.
Le chemin s’était depuis longtemps déjà réduit à sa plus simple expression, une sorte de sente à peine visible à flanc de montagne. La nuit tombait rapidement, le soleil défaillant aurait bien du mal à être remplacé par l’éclat blafard de la lune tant la neige floconnait encore, mais moins densément. Quant au vent, ses rafales glaciales persistaient à balayer violemment le sol poudreux et sifflaient dans les grands sapins noirs de façon sinistre. Quelques rochers ressemblant à du basalte émergeaient de-ci-delà. Thom et Roland se trouvaient à l’orée d’une sorte de cirque naturel, piqueté de sapins décharnés et entouré de versants à faible pente. Un paysage en noir et blanc qui faisait frissonner, nonobstant le vent furieux.
Au centre du cirque, une vingtaine de maisons, écloses apparemment au hasard du champ de neige, formaient vaguement une croix aux branches approximativement perpendiculaires. Ces masures noires fort anciennes étaient construites entièrement en pierres plates, toit compris, et rappelaient nettement les primitives bories de bergers que l’on peut encore voir en Provence. Toutes ces maisons étaient éclairées de l’intérieur, et toutes leurs cheminées fumaient péniblement. Il devait s’agir de bougies, car les lueurs aux fenêtres vacillaient souvent, et aussi car aucun fil n’aboutissait à ce village. Ni électricité, ni téléphone donc. Et pour les portables, nul réseau.
Roland pensa un instant qu’un tel isolement n’était pas de bon augure, mais une nouvelle pensée s’imposa : du feu, de la chaleur, des hommes ! Un ilot de civilisation perdu dans ce milieu inhospitalier.
— On y va, Thom ?
— Bien sûr, Roland, et vivement qu’on se réchauffe un peu !
Ils coururent presque jusqu’à la première maison, un tant soit peu gênés par la couche poudreuse qui s’épaississait de plus en plus. Roland toqua à la lourde porte de bois vermoulu, aux planches grossièrement équarries. Mais personne ne répondit. Il récidiva, puis colla son oreille contre le bois humide. Malgré le hululement persistant du vent, il n’entendit rien. Pas un bruit dans la maison.
— On entre ?
— On entre !
La porte ne possédait pas de serrure. Un simple loquet de fer rouillé la maintenait close. Roland le leva, et l’huis s’ouvrit violemment, à cause d’un coup de vent inopiné. L’appel d’air projeta littéralement les deux hommes à l’intérieur de la masure. Ce qu’ils y virent les stupéfia.
Ils se trouvaient dans une grande pièce aux murs de pierres non revêtues. Au fond, du bois sec brulait en craquant dans une grande cheminée noircie par le carbone. Le mobilier, en bois brut, était extrêmement fruste et des plus réduits : deux grands coffres placés de chaque côté d’une toute petite fenêtre, une très longue table à la surface inégale dont la polissure extrême trahissait le grand âge, quelques tabourets trépieds en bois tout échardés, et sur la table le couvert mis pour le repas du soir, avec de grandes cuillères en bois poli, six écuelles remplies d’une soupe épaisse et fumante à base de pois et de lardons, des timbales remplies à ras bord de vin noir, et de grandes cruches en terre cuite à la symétrie douteuse. Un tel spectacle aurait dû normalement faire naître un irrésistible appétit immobilier chez un Parisien comme Thomas, épris comme nombre de ses congénères de rusticité et de retour à la terre, mais pas en ce moment précis. En effet, il manquait un élément essentiel à ce décor étrange : dans cette grande pièce, où il faisait agréablement chaud, il y avait beau avoir un repas tout chaud et très accueillant, il n’y avait absolument personne pour le consommer.
— Mais où sont-ils, Roland ?
Roland avait de la ressource :
— Peut-être à la messe de Noël. On nous a bien dit à Mende qu’il s’agissait d’une sorte de crèche vivante, non ? Viens, on va chercher l’église…
Thomas attrapa son ami par le bras.
— Écoute une minute ! Tu crois qu’on s’en va à la messe juste après avoir servi la soupe, sans même y avoir touché ?
Roland le regarda fixement.
— Tu as raison, Thom, ce n’est pas logique. Raison de plus pour chercher l’église.
Mais Thomas le retint par la manche.
— Attend un peu. Il y a d’autres petites choses qui me reviennent en mémoire. La route, tu te souviens de la route d’accès ?
— Qui s’arrêtait brusquement ? Cela n’a rien d’anormal !
— Non, je veux dire avant son arrêt brusque. Le long de cette route, je n’ai vu aucun panneau indicateur.
— Et alors, nous sommes dans le Gévaudan, tu sais, et le trafic n’est pas des plus importants
— Attends, laisse-moi t’expliquer. Avant de partir, j’ai consulté sans te le dire une carte de l’IGN, la plus précise et la plus détaillée qui soit. La route que nous avons prise au départ de Mende mène à Saint Amans, pas à la Croix au loup. À un moment, nous avons donc bifurqué sans nous en rendre compte. Et depuis, plus aucune indication, plus rien. Or, sur la zone correspondante, la carte de l’IGN n’indique aucune bifurcation, et ne mentionne nulle part aucune « Croix au loup » !
— Tu ne vas quand même pas soutenir que le lieu où nous nous trouvons n’existe pas !
Thomas leva les yeux au plafond.
— Ne t’énerve pas, mais je trouve qu’il y a là quelque chose de bizarre.
— Alors, que veux-tu faire ?
— Retourner à la voiture et repartir à Mende, si on le peut.
— Tu sais que tu foutrais la trouille à tout un régiment, toi ! Bon, on va d’abord chercher l’église, ou la chapelle, ensuite si on ne trouve pas âme qui vive, nous repartirons tranquillement. D’ac ?
Roland avait prononcé « tranquillement » avec un tremblement dans la voix, ce qui fit tristement sourire Thomas.
— D’ac, en route !
Les deux amis quittèrent la baraque et remontèrent l’une des deux rues de la Croix au loup. En passant, ils durent se rendre à l’évidence que tous les intérieurs des maisons étaient allumés, la table y était dressée, mais aucun signe de présence humaine.
— Tu as remarqué, souffla Thomas à Roland, il n’y a aucune trace de pas dans la neige.
— Ah tais-toi, hein, tu ne vas pas recommencer avec tes histoires d’horreur de bazar ! cria Roland en réponse à travers les hurlements du vent.
Lui aussi, sans le dire, avait remarqué l’absence de traces dans la neige. Mais il en était tellement tombé, elles devaient disparaitre rapidement, si traces il y avait eues.
— Regarde là-bas ! s’écria soudain Roland en pointant son doigt ganté vers une masse sombre plus imposante que les autres.
Thomas ne distinguait pas grand-chose, tant la clarté de la lune était contrecarrée par des passages nuageux roulant de la neige sur ces contreforts désolés du Gévaudan.
— Qu’est-ce que c’est ? cria-t-il.
— La chapelle, certainement ! répondit Roland.
— Mais il n’y a pas de lumières, ce doit être une grange à bestiaux !
— Viens, on va voir quand même.
Le portail en bois, éventré, béait comme les battants décharnés ouvrant sur un vieux château oublié. Roland balaya l’intérieur de sa torche.
Il s’agissait bien d’une ancienne chapelle, qui semblait désertée depuis longtemps. Les bancs en désordre étaient recouverts d’une épaisse couche de poussière, et ce lieu semblait bien plus habité par les araignées que par Dieu. L’autel, un bloc de pierre grossièrement taillé, était maculé de graffitis obscènes. Un Christ en plâtre gisait dessus, bras et jambes brisés, le corps tout piqueté de clous rouillés. Roland leva sa torche vers la croix qui devait surmonter l’autel, et ce qu’ils virent les fit frissonner d’horreur. Sur la croix de bois, en lieu et place du Christ en plâtre qui devait s’y trouver jadis, était cloué un squelette humain, ou tout le moins ce qu’il en restait. Au cou de ce squelette pendait une chainette en argent, à laquelle était suspendue une croix.
— Le curé, souffla Thomas, ils ont crucifié leur curé !
— Ah non, ça suffit ! cria soudain Roland. S’il y en a ici qui cherchent à me faire peur, eh bien c’est raté ! C’est beaucoup trop gros, ça ne prend pas ! Non mais, c’est quoi, cette mise en scène de pacotille ? On dirait un film de série B de la Hammer, avec Christopher Lee et Peter Cushing dans le rôle du squelette ! Tu as peur, toi ? Eh bien moi, plus du tout ! Allez viens, fichons le camp d’ici, la plaisanterie a assez duré !
Thomas claquait des dents, le teint livide, ne cessant de fixer le squelette à la chainette argentée. Roland le secoua comme un prunier et le tira dehors.
— Mais viens donc, espèce de mauviette, tu ne vois donc pas que tout cela n’est qu’une farce ?
Les deux amis refirent en sens inverse le même chemin que tout à l’heure, retraversant le village toujours éclairé et toujours désert. Sans s’arrêter, ils reprirent le petit chemin d’accès à la Croix au loup et se mirent en devoir de retrouver leur voiture.


— Dis donc, fit Roland au bout d’une heure environ de marche exténuante dans la poudreuse et le vent, tu es sûr du chemin ?
— Bien sûr, répondit Thomas le souffle court, on n’a rencontré aucun embranchement.
— Parce que je te signale que nous sommes revenus au village…
Thomas, incrédule, écarquilla les yeux emmitouflés de neige.
— Mais c’est pourtant vrai ! Nous avons tourné en rond, alors ?
— Exactement, vieux ! Viens, on repart en arrière, on va bien retrouver l’endroit où l’on s’est trompé.
Une deuxième heure de marche n’arrangea guère les choses, car ils se retrouvèrent de nouveau à l’entrée du village, un peu plus transis que précédemment.
— J’ai faim, pas toi ? fit Thomas d’un ton las.
— Alors, tu n’as plus peur ?
— Si, mais j’ai diablement faim !
— Bon, d’accord, on va descendre manger leur soupe au lard, et puis on attendra demain matin pour retrouver cette damnée voiture, la nuit ce n’est guère facile. D’ac ?
— D’ac !
— Et j’espère que je trouverai une explication à toutes ces bizarreries.
— Ah, ne recommence pas avec tes sornettes, Thom, je n’aime pas qu’on se moque de moi, tu le sais bien ! Allez viens, on va bouffer !
Le village était toujours désert, les intérieurs toujours allumés. Ils engloutirent la soupe toujours chaude, qui était épouvantable. Quant au vin, il était du même tonneau, exécrable. Thomas, repu, se leva de table, alluma une cigarette, puis s’approcha de la petite fenêtre où une sorte de peau transparente tenait lieu de vitre. Soudain, il se mit à crier.
— Hé, Roland ! Viens voir, viens vite !
— Quoi encore, Thom ?
— Mais viens voir, là-bas dans la montagne !
Roland se leva en maugréant et rejoignit Thomas près de la fenêtre. Et il vit. Dehors, très loin encore, une demi-douzaine de lueurs falotes se déplaçait lentement. Thomas exultait.
— Des gens, Roland, nous ne sommes plus seuls !
— Tant mieux, on va enfin savoir ce qui se trame dans ce trou perdu. Viens te rassoir, nous allons les attendre.
Mais Thomas tenait beaucoup à suivre la progression des torches, pour voir si elles se rapprochaient bien du village. Il n’eut pas à attendre bien longtemps.


Les deux amis étaient assis face à la porte d’entrée, lorsque celle-ci s’ouvrit violemment, laissant s’engouffrer dans la pièce une dizaine d’hommes barbus, sales et vêtus de hardes crasseuses et mal taillées. Leurs visages n’inspiraient guère confiance. L’un d’eux, prenant la parole, leur posa à plusieurs reprises une même question, dans une langue qui ressemblait vaguement à du français.
— Tu comprends ce qu’il veut, toi ? fit Thomas à Roland.
— Pas tellement. On dirait du vieux français, dans les années 1500, je crois.
Thomas frissonna. Que cela signifiait-il ?
Après quelques instants d’incompréhension mutuelle, un homme se fraya un chemin dans le groupe et prit la parole, dans un français cette fois impeccable.
— Bonsoir messires, je me nomme Noël Lacroix. Nous comptions sur votre présence.
— Ah, enfin ! s’exclama Roland, quelqu’un de civilisé qui va nous expliquer ce que tout ceci signifie…
— Tout ce que vous voudrez, messires, par quoi voulez-vous commencer ?
— Pourriez-vous nous guider sur le chemin menant à notre voiture ?
— Votre quoi ?
— Voiture ! Quatre roues, un moteur, quatre vitesses, volant, pare-brise, et cetera…
L’homme eut une mine étonnée.
— Je ne comprends rien du tout à ce que vous décrivez là. Ce genre d’objet n’existe pas, voyons !
Roland était suffoqué.
— Écoutez, nous sommes bien venus en voiture et…
— Peu importe comment vous êtes venus, coupa Noël, mais en tout cas vous ne repartirez plus jamais de cet endroit, sachez-le bien tout de suite !
Roland prit très mal cette étrange affirmation.
— Ah vous croyez ? siffla-t-il. Les gendarmes vont nous rechercher…
— Les quoi ?
Roland commençait à trouver cette conversation parfaitement ridicule ; soudain il eut l’idée de poser une question apparemment idiote.
— En quelle année sommes-nous ?
— Mais, en 1216.
— Mais non, voyons, explosa Thom, nous sommes en 20.., le 24 décembre 20.. , dans quelques heures ce sera Noël, la fête de la joie, la naissance de Jésus, et… dites, vous entendez, 20.. !
— D’après la légende, reprit tranquillement l’inconnu, vous prétendez venir de 20.., mais vous êtes ici en 1216, le 24 décembre 1216. Dans ce village, chaque année, la nuit de Noël, un étranger vient. Il fait toujours des déclarations extravagantes, dans un français bizarre, prétendant venir du futur ou du passé. Cela nous amuse beaucoup, mais peu importe. Ce qui compte est ce que raconte la légende. Elle dit qu’il y a bien longtemps fut fondée la Croix au loup par des hérétiques fuyant les persécutions chrétiennes. On leur envoya bien un évangélisateur qu’on laissa seul construire sa chapelle, puis les habitants d’alors, lassés de ses sermons diaboliques, lui plantèrent une de ses croix dans le cœur, puis le clouèrent au-dessus de l’autel en lieu et place d’une image de plâtre nommée Christ. Vous l’avez peut-être vue tout à l’heure.
Thomas frissonna à cette évocation lugubre.
— C’est ce prêtre infernal qui avait imposé la disposition en croix du village pour que, disait-il, la foi de ses habitants soit visible du ciel. Il avait pour cela fait raser quelques maisons, et fait empaler les habitants réfractaires. La nuit de Noël où ce prêtre fut crucifié, un loup de forte taille vint réclamer aux habitants un tribut humain pour expier leur crime. Et il revint chaque année, exigeant toujours le même dû. Or, précisément, chaque nuit de Noël depuis cette époque reculée, un étranger vient jusqu’à notre village on ne sait comment, et bien sûr c’est lui que nous voulons choisir pour être sacrifié. Il est notre sauveur, en quelque sorte ! On tire à la courte paille, et lui seul tire comme par hasard la plus petite. Mais il est notre malheur aussi ! Puisqu’il s’agit d’un étranger et non d’un habitant du village, la malédiction qui pèse sur nous, dont nous pensions être débarrassés, se perpétue. Donc le jeu de la courte paille n’est pas truqué, il se pourrait qu’un habitant du village soit désigné, mais non, cela n’est jamais arrivé. Ce qui est curieux, c’est que l’on ne retrouve jamais les cadavres, hormis le premier, celui du prêtre.
— Eh minute, interrompit Thomas, le visage blême de peur. Nous sommes deux, vous en avez un de trop !
Noël sourit doucement.
— L’an dernier, c’était moi l’étranger, ce qui explique que vous me comprenez bien. Je venais de l’année 1832, et je n’ai pas tiré la plus courte paille. La victime désignée par le sort a refusé d’aller dans la gueule du loup. Nous sommes restés cloitrés plusieurs semaines, le grand loup tournant autour des masures en hurlant à la mort. Il a fini par partir, mais plusieurs d’entre nous, des enfants, étaient morts de faim. Ça ne peut pas recommencer ! Donc cette année, le loup va réclamer deux proies…
— Cette histoire est idiote, hurla Roland. Nous sommes en 20... Et nous allons tous vous faire coffrer !
— Nous faire coffrer ? répliqua Noël interloqué. Comment voulez-vous que l’on vous trouve en 20... Alors que vous êtes en 1216 ?
— Nous ne sommes pas en 1216 ! C’est impossible !
Lacroix ignora cette protestation et, se tournant vers le groupe d’hommes derrière lui, en interpella un en vieux français :
— Lecerf ! Va chercher les pailles !
Un grondement de joie mauvaise illumina les yeux noirs de ces curieux sauvages. Le dénommé Lecerf revint bientôt avec deux paquets de pailles, un gros et un petit ne comptant que deux brins.
— Tenez, fit Lacroix en leur tendant les deux pailles dans son poing fermé, tirez !
— Non !
— Tirez, par le diable !
— Qu’est-ce qu’on risque, fit Roland. Puisqu’il s’agit d’une plaisanterie, elle prendra bientôt fin…
Roland tira, puis Thomas. Les deux pailles étaient de longueur absolument identique.
— À vous, messires, fit Lacroix en se tournant vers le groupe d’hommes.
Chacun tira avec ardeur une paille, puis vint à tour de rôle la comparer avec celles des deux amis. Lacroix claironnait les résultats au fur et à mesure.
Lebigre, plus longue ! Leloutre, plus longue ! Lemoine, plus longue ! Lesimple, Lheureux, Loiselet, Lusurier, Lavigne, plus longues ! Lebouc, Lecuyer, Le Faucheux, Lefrère, Lejars, Leleu, Lainé, plus longue, plus longue, plus longue !
Lacroix tira lui-même la dernière paille du paquet, qui était démesurément longue.
— Lacroix, plus longue ! Messires, le sort vous a désignés, nous allons vous emmener au bon endroit.
Un cri fusa de l’assistance bourdonnante et visiblement satisfaite.
— Faites vos prières, manants !
Une volée de rires gras salua cette sauvage recommandation. Thomas, en un sursaut d’énergie, bondit de son trépied.
— Je proteste, hurla-t-il, laissez-moi passer !
Mais comme il s’élançait, une dizaine de mains le saisirent, le bâillonnèrent, le ligotèrent en un clin d’œil. Roland, accouru défendre son ami, fut pareillement garrotté en un tournemain. Puis tous ces hommes bizarrement vêtus les poussèrent dehors sans ménagement.


Le vent s’était enfin calmé, et la neige avait cessé de s’amonceler sur le sol. Thomas et Roland, ligotés dos à dos et assis au centre de la place du village, grelottaient. Les furieux de la Croix au loup leur avaient ôté presque tous leurs vêtements et pris leurs papiers qu’ils avaient brûlés. Thomas surtout avait la peau bleuie de froid, tandis que Roland résistait mieux.
— Tu crois que le loup viendra ? fit Thomas d’une voix toute cassée.
— Mais non, espèce d’idiot ! Nous sommes au vingt-et-unième siècle, je n’en démordrai pas, et il n’y a plus de loups depuis longtemps dans cette contrée. Tu sais, il s’agit sans doute d’une secte religieuse de cinglés, il y en a tout un tas en France qui prolifèrent depuis quelques années.
— Quelle bande de dingues ! Dis donc… elles étaient chouettes les femmes avec qui ils nous ont forcés à faire l’amour.
— Des chattes en folie, oui ! Tu te rends compte, il fallait que nous soyons en état de péché pour mourir ! Des dingues, oui !
— Roland, écoute !
Il prêta l’oreille.
— Je n’entends rien. Tu ne vas pas me dire que tu as entendu un loup hurler, non ?
— Non, j’entends marcher, tout près de nous…
— Ton imagination te joue des tours, Thom ! Ce qu’il faut, c’est…
— Roland, là, devant moi, là !
— Quoi devant toi ? Tourne-toi, je ne peux pas voir ! Mais tourne-toi donc !
Mais Thomas ne bougea pas d’un millimètre, paralysé par la peur.
— Thom, qu’est-ce que tu vois ? Thom, réponds-moi !
— Un loup, Roland, fit Thomas d’une voix blanche, presque inaudible. Un grand loup gris qui me regarde. Ah, ces yeux rouges, c’est affreux ! Et cette gueule ! Il va bondir, je crois… Rolaaaand !
— Thom, qu’est-ce qui se passe ? Thom ?
Roland entendit un cri horrible, puis une galopade effrénée ; un rugissement rauque, un cri encore pire que le précédent qui lui glaça encore plus les sangs, puis un craquement d’os broyés et un bruit de succion épouvantable. Il tira sur les cordes de toutes ses forces, mais en vain. Ses efforts ne faisaient que resserrer les nœuds. Et Thomas qui dans son dos se débattait, aux prises avec ce monstre !
— Thom ! Thom, réponds-moi !
Mais il ne répondait plus, ne râlait même plus. Et cependant la bête s’acharnait sur le corps de son ami, lui rompant les os pour les croquer à beaux crocs. Il sentit même un liquide chaud lui couler dans le cou et dans le dos. D’écœurement, il vomit tout ce qu’il avait dans le ventre, et ferma les yeux.
Lorsqu’il les rouvrit, plus rien ne bougeait dans son dos. Devant lui, à deux mètres environ, le loup était assis, le regardant fixement de ses yeux rouge carmin en se pourléchant les babines. Il avait le museau recouvert de sang déjà coagulé. Roland sentait son dos tout poisseux des giclures de sang de Thom.
Puis le loup cessa de se pourlécher, se mit debout sur ses quatre pattes, grogna en découvrant une enfilade de crocs acérés, et se jeta sur lui en un bond prodigieux.
Roland hurla de douleur en sentant l’étau se refermer sur son bras. Le sang jaillit abondamment, excitant d’autant le monstrueux animal. Celui-ci secoua tellement son bras qu’il parvint à l’arracher du reste du corps. Roland hurla tellement fort que la bête recula, surprise. Alors, pour le faire taire et le dépecer à son aise, elle se jeta sur son cou et y planta ses crocs. Un voile rouge, puis noir, descendit sur les yeux de Roland. La dernière chose qu’il vit fut son bras déchiré rougissant la neige pure du Gévaudan.


Le lieutenant des chasses François Antoine de Beauterne soupira. Encore deux victimes de la mâle bêste qui mange le monde en pays de Gévaudan, depuis ce funeste Noël 1765 où l’on avait retrouvé un jouvenceau inconnu de quinze ans à demi-dévoré, près du lieu-dit « La Croix au Leu », un ancien village abandonné depuis très longtemps, dont plus une seule masure n’était habitable. Même les bergers ne se risquaient pas dans ce lieu désolé, qui avait fort mauvaise réputation auprès des gabalitains. Personne ne savait d’ailleurs pourquoi.
Il lui faudrait rédiger une fois de plus un rapport à la capitainerie générale, un nouveau constat d’échec dans sa longue lutte contre ce fléau. Voici deux ans, Louis XV le bien-aimé, troisième fils de Louis, duc de Bourgogne et de Marie-Adélaïde de Savoie, et présentement roi de France, l’avait personnellement envoyé en Gévaudan en raison de ses grands talents de chasseur, mais il n’avait pu jusqu’à présent que comptabiliser les cadavres homicidés par la bête féroce, dont il n’avait d’ailleurs jamais aperçu, ne serait-ce que le bout de la queue.
Les deux restes humains qu’il avait devant lui, découverts il y a quelques heures par un de ses piqueurs, lui posaient de plus une énigme : pourquoi étaient-ils dos à dos ? Y aurait-il deux bêstes ? Ou était-ce bien une bêste à deux têtes, comme le prétendaient certains paysans de Saint Chely d’Apcher ? De Beauterne frissonna. Tout cela ne lui paraissait pas très catholique.

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