La croisière s'enlise

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Il était une vraie fois, dans un vrai port du sud de la France, un vrai Russe, très mafieux, très riche, qui projetait de faire le tour de la Méditerranée, grâce aux services d’un capitaine français, très expérimenté. Je parle d’un yacht de luxe, soixante-douze pieds de long, bardé d’acajou, trois mille chevaux piaffant dans le moteur, cinq cents litres de gasoil à l’heure...
La première fois que Dominique avait rejoint le yacht où il avait été engagé pour l’été, il avait découvert un jeune homme qui mangeait du thon à même la boîte sur le ponton, face au bateau et qui tout de suite s’était figé au garde à vous lorsqu’il avait compris que “le Capitaine” était arrivé. Il parlait un peu français et un bon anglais.
- Welcome, Captain. Je suis Pacha. Patron arrive demain.
- Et bien, on peut manger à bord je suppose ? J’ai apporté mon repas...
- Non, pas possible ! Boss très fâché si la cuisine sale. Pas toucher machine à
café. Boss crier très fort !
Cela commençait mal.
Le lendemain, les armateurs arrivèrent : un couple hautain mal assorti. Lui, la
cinquantaine bien tassée. Elle, de trente ans sa cadette, portant des bagages Vuitton
avec style et aisance.
Le capitaine apprit vite à les connaître. Ils dormaient beaucoup le jour, sortaient
beaucoup la nuit. Arrogant comme un coq de combat, prêt à sortir les ergots à la
moindre contrariété, le Russe croyait que l’argent lui donnait toutes les permissions,
même celle d’écraser de sa suffisance le pauvre gars qu’il avait fait venir de Saint
Pétersbourg pour être à son service seize heures par jour, sans congé. Il lui avait
confisqué le passeport pour s’assurer de sa fidélité.
Un despote donc, qui avait divorcé après cinq ans de mariage parce que sa femme était
stérile. Depuis, il enchaînait les aventures. Sur ce yacht acheté récemment, il avait
embarqué une compatriote blonde, mince et pulpeuse qui parlait mieux anglais que lui,
ce qui facilitait les échanges à bord et à terre.

Vladimir avait extirpé cette Anastasia aguichante, yeux bleu pervenche et longs
cheveux blonds, du nid d’un copain compréhensif et moins généreux. Elle avait vite
réalisé qu’elle avait déniché la poule aux oeufs d’or. Belle, intelligente et issue d’un
milieu modeste, elle savait qu’elle vivrait avec cet élégant quinquagénaire dans le luxe
qui l’attirait.
Tandis que lui s’enorgueillissait de voir les regards les suivre lorsqu’ils sortaient
ensemble, elle faisait mine d’être très éprise de son “Vladimir tchêri”qu’elle prononçait
en roulant les r et en traînant sur le premier i . Elle le récompensait de mille faveurs
lorsqu’il réglait sans sourciller ses achats dispendieux avec une de ses nombreuses
cartes toutes plus Gold les unes que les autres.
Madame ne mangeait que bio, adorait le champagne et le caviar livré en droite ligne de
la Baltique. Elle plissait les yeux de manière irrésistible lorsqu’elle s’adressait au moujik de son amant ou au capitaine, obtenant d’eux qu’ils arpentent pendant des heures les ports d’étape, à la recherche d'une tarte aux myrtilles ou de fraises bio dont ils devaient au préalable lui envoyer la photo.
Sous le couvert d’aimer la mer et de vouloir arpenter tout le pourtour de la Méditerranée, Vladimir tremblait comme une poule mouillée dès que le vent atteignait force trois ! Et précisément, chaque jour apportait son lot de conflits à peine larvés avec l'armateur russe : qui a osé se préparer un Nespresso à la machine du salon ? Les chaussures du personnel ne se rangent pas dans le même placard que celui des patrons. Rangez-les dans votre cabine ! Et puis Dominique, pourquoi ne portez-vous pas les chaussettes blanches sur le pont ? Seul le boss peut se promener pieds nus à bord ! Mettez les chaussettes !
Et tandis qu'Anastasia glousse de plaisir mauvais, il jette ses baskets de marque à Pacha, l'homme de toutes les corvées :
- Tiens, nettoie ! Et aussi les semelles ! Et ensuite, tu grifferas la moquette avec cette
petite brosse de métal pour que le tapis soit usé uniformément. Les traces de passage intensif
ne peuvent plus se remarquer. Et je veux que tu manges ton sandwich ou tes sardines sur
le quai. La cuisine doit rester propre en tout temps !
Dominique, écœuré, a demandé une mise au point sérieuse avant de poursuivre la croisière.
- Vous savez Monsieur, c'est la France ici. Nous ne sommes pas d'accord. Le personnel a droit au respect. Nous pourrions avoir une deuxième discussion de ce type... mais pas trois. Je préfère être clair.
- C'est une bonne mise au point Capitaine. Je comprends. Maintenant réservez-nous une
table pour quatre dans un excellent restaurant pas trop loin du port.
- Une table pour quatre... comme d'habitude. D'accord monsieur.
Pacha a révélé que le couple dîne toujours seul. En fait , chaque fois qu'ils se présentent dans un établissement, la belle, la bouche en coeur, explique dans son mauvais anglais que leurs amis sont malades. Ils bénéficient ainsi d'un grand espace, plus confortable que s'ils
avaient demandé une table pour deux !
Le capitaine est connu comme un vieux sou dans les rades où il accoste. A Portofino
par exemple, il est un établissement où il ne téléphonera plus jamais :
- Captain Dominique, semaine prochaine anniversaire Vladimir Tchêri. ( C'est Anastasia qui veut faire une surprise ).Téléphonez pour demander table pour quatre et gâteau avec "Bon anniversaire Vladimir". Da ?
Premier coup de fil à un bel hôtel à flanc de colline, où le préposé prend note de la réservation.
Le lendemain, nouvelle demande discrète à l'abri des oreilles du coq en pâte :
- Dominique, demandez gâteau aux fruits, pas chocolat.
- Bien, Madame.
Deuxième appel à l'hôtel. Mais quelques heures plus tard, il doit se faire violence pour
ne pas envoyer promener la donzelle qui lui susurre :
- Dire aussi "sans gluten", please.
Le capitaine est très gêné, hésite, se confond en excuses et arrache l'accord du chef de
la cuisine consulté en hâte.
- Voilà Monsieur, c'est d'accord : ces Messieurs-Dames auront une table pour quatre,
avec un gâteau aux fruits, sans gluten et portant l'inscription " Bon anniversaire
Vladimir".
Le jour dit, à une heure de navigation du petit port , le Chéri et sa poule de luxe font
trempette dans la baie de Lerici.
- Monsieur, si vous voulez être à temps, il est urgent de lever l'ancre ! J'ai déjà réservé
le taxi qui vous conduira en haut de la colline.
Le port, charmant mais tout petit ne permet pas au yacht d'accoster. Le capitaine
explique qu'il va les déposer en Zodiac sur le ponton.
- Votre chauffeur est prêt, il vient de téléphoner.
- What ? Zodiac ? Je n'aime pas Zodiac . Aller plus loin pour la nuit. On avance Dominique ! We won't go to that restaurant !
Dominique fulmine et se promet qu’on ne le prendra pas une fois de plus pour un c... !
Le taxi attend peut-être encore...
La deuxième discorde importante a lieu dans la foulée lorsque Dominique, encore irrité par le caprice qu’il vient de vivre, voit Pacha arriver sur le deck supérieur portant avec précaution un verre d’eau rempli à ras bord, qu’il dépose sur le poste de pilotage  :
Monsieur dit que l’eau ne peut pas sortir du verre : vous secouez trop le bateau !
Je vais aller lui dire ce que je pense, à Monsieur ! Attends qu’on arrive au port, Pacha .
Et là, une fois le bateau arrimé, le ton monte.
Vous avez acheté un bateau, pas un appartement ou une villa avec une belle piscine et des fauteuils confortables. La mer n’est pas pour vous, vous ne supportez pas les vagues. Faites-moi confiance ou cherchez quelqu’un pour vous promener sur un lac bien calme. Je vous ai prévenu...
Quelques jours plus tard, alors que le mois d’août s’étire sur une mer d’huile, la croisière se poursuit de cap à cap, dans un décor de rêve, entre Imperia et Cannes. La côte proche dessine une baie préservée où aucun bateau ne mouille. Un îlot rocheux tout proche permet aux goélands de nicher en paix. Des touffes de végétation indisciplinée garnissent la terre sableuse.
Allongé sur une banquette du pont, le millionnaire a cependant l’air nerveux. Il consulte sans arrêt son téléphone portable, scrute la mer aux jumelles. Et brusquement :
- Arrêtez boat, Dominique. Je veux nager ici. Stop !
Et sans attendre, il coupe les moteurs depuis le pont inférieur et plonge !
- Jette l’ancre, Pacha, crie Dominique depuis le deck supérieur.
- The boss said no !
- Le vent se lève très vite, c’est risqué sans ancrer et je vois des rochers pas loin. Dis-lui de revenir.
La brise s'enhardit et pousse le yacht vers les rochers.
- Remontez, c’est dangereux, crie Dominique qui se précipite vers les commandes du pont inférieur et relance les moteurs. Il sait que sans ancrage et sans moteur, c’est la catastrophe assurée : le bateau dérive entre une petite île et des hauts- fonds rocheux !
Anastasia, imperturbable, peaufine son bronzage et fait sécher son vernis à ongles. Son Vladimir s’éloigne encore de quelques brasses. Plus qu’une quinzaine de mètres et l’embarcation ira se fracasser sur les récifs !
- Pacha, help ! Dis-lui de remonter !
En arrière, toutes...
Le boss, accroché en hâte à l’échelle, remonte à bord, furieux. Il crache dans un sabir
inspiré du capitaine Haddock :
Ici, mon bateau. Moi crier, personne d’autre. Moi chef, not you !
- A bord, c’est le Capitaine qui est responsable de la navigation ! Je vous avais
prévenu : on rentre au port et je vous quitte. Cherchez un autre capitaine !
Pacha, tout tremblant rejoint Dominique aux commandes. Il le supplie de rester, lui dit que sans sa présence les patrons abuseront encore davantage de lui. Mais le capitaine ne décolère pas. Il fait trembler le yacht, le jette dans les vagues. Il sait que le Russe ne supporte pas le roulis et se sent mal dans son beau salon de bois précieux.
Le bateau arrive au port. Moteur coupé. Pacha entraîne Dominique vers leur cabine commune. Il explique pourquoi le boss est fâché : l’endroit était repéré avec sa montre connectée ou son téléphone. Des coordonnées exactes. L’année passée aussi, il a plongé sans prévenir et il est remonté avec un paquet bien fermé. Il a dit : j’ai trouvé sac. Pacha ne sait pas ce qu’il y avait dedans.
Cela expliquerait pourquoi il était si en colère de devoir revenir sur le bateau...
Toi et moi, retourner ce soir avec Zodiac ? Vent plus calme...
D’accord Pacha. On attend qu’ils partent au restaurant et à l’hôtel qu’ils ont réservé. On les quittera demain.
Les patrons désertent le yacht. Le soir descend doucement sur les flots rassérénés. Le Zodiac glisse vers la crique repérée l’après-midi tandis que le coucher de soleil installe mille feux sur la mer. La nuit tombera bientôt mais on distingue encore bien l’îlot et les rochers. La puissante torche balaye les buissons de myrte et les arbousiers. Des oiseaux se réveillent, se mettent à jacasser.
Là, le paquet rouge...
Dominique plonge, atteint la calanque en quelques brasses et s’empare du colis repéré. Alors qu’il va se remettre à l’eau, une voix lui parvient qui lance en anglais :
Monsieur, nous sommes là. On vous attendait. Please, wait !
Trois silhouettes surgissent de l’ombre, un adolescent et deux hommes plus âgés. Mouettes et goélands les survolent agressivement, prêts à défendre leurs petits.
Le plus jeune explique qu’ils avaient mis l’argent dans le sac. Ils attendent depuis la veille le passeur qu’un monsieur Russe devait leur envoyer.
Ils disent leur peur qu’on les ait oubliés. Un bateau est venu mais n’a pas pu approcher...
A quelques encablures, Pacha a compris ce qui se tramait. Il manoeuvre au plus près pour embarquer trois Libyens apeurés et affamés. L’un d’eux tremble sans discontinuer : de peur ou d’épuisement ? Il serre très fort un maigre sac à dos. Dominique les rassure, leur explique où ils sont et leur remet le prix de leur passage. Alors les sourires reviennent avec la confiance. C’est un beau moment d’échange qui les unit. L’ado recharge son téléphone à la prise du canot. Il y a de l’eau et quelques biscuits dans la réserve. Les fugitifs mettent la main à la poitrine pour remercier Allah et leurs sauveurs. Avec la complicité des étoiles, ils débarquent sur une plage désertée.
Par là, deux cents mètres, vous trouverez à manger et à boire. Good luck !
Le Zodiac fait demi-tour. Geste d’au-revoir des candidats à l’exil qui se fondent dans le paysage.
Le canot pneumatique retrouve sa quiétude dans son berceau de bois, sur la plage de bain du bateau. Tout est bien. Pacha et Dominique savourent leur vengeance et leur bonne action.
Lorsqu’en fin de matinée, le lendemain, Vladimir Tchéri et Anastasia remontent à bord, les complices ont déjà rassemblé leurs effets personnels. Négligeant d’enfiler les chaussettes blanches, ils rejoignent au salon supérieur les patrons qui sirotent leur première vodka devant une boîte de caviar béante.
Un regard furieux les accueille mais ils n’en ont cure. C’est le Capitaine qui prend la parole.
- Voilà Monsieur, nous vous quittons. J’ai appelé la société qui m’a engagé à votre service. Ils ne s’étonnent pas de mon départ. Ils sont même surpris que je sois resté si longtemps à bord. Ils vous envoient la facture de mon salaire. Payez Pacha tout de suite et rendez-lui son passeport ou je préviens la police maritime.
Et ils sont partis tous les deux, laissant le couple se débrouiller pour dénicher un autre équipage. Ils imaginent la rage qui étouffera le commanditaire du trafic d’êtres humains lorsqu’il découvrira qu’il a été devancé .
Moralité : Tant va le Russe à l’eau qu’à la fin il dégrise !
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