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La créature de la 13e dimension

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Pourquoi on a aimé ?

Serez-vous aussi séduits que nous par Brad Bidosh et sa formidable (et hilarante) épopée sur Terre ? Brad Bidosh, c’est un steak géant tout ...

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À mon réveil, j’appris par le journal du matin que, selon une récente étude, la consommation de viande avait tendance à augmenter notablement le risque de certaines maladies comme le cancer du colon, les maladies cardio-vasculaires, l’obésité, le diabète de type 2, etc, occasionnant par conséquent une mortalité accrue.
— Hum ! tu devrais peut-être suivre mon exemple et renoncer à ton régime carné, suggérai-je à ma femme.
— Penses-tu ! haussa-t-elle les épaules en enfilant son peignoir en pilou.
— Je dis cela pour ton bien. Les journaux ne parlent en ce moment que de grippe aviaire, de vache folle, de peste porcine, de salmonelle, de listéria, de...
— Tu me donnes faim ! Je vais de ce pas me poêler un mignon petit steak.
C’est tout juste si elle ne courut pas à la cuisine. Méditant sur mon impuissance (mille fois constatée déjà par le passé) à lui faire entendre raison, je ne prêtai alors qu’une oreille distraite au vacarme des casseroles entrechoquées, jusqu’à ce que, tout à coup, elle hurla d’épouvante, tandis que lui répondaient, dans un registre nettement plus caverneux, les rugissements d’une sorte de fauve en colère.
Je me ruai au secours de ma bourgeoise et demeurai un bref instant frappé de stupeur à l’entrée de la cuisine. Figurez-vous (faites un effort) une masse de viande rouge sanguinolente, large comme une armoire normande et haute de près de deux mètres vingt, grondant plus fort qu’un Airbus au décollage et essayant tant bien que mal de s’extraire de notre réfrigérateur ! D’un geste salvateur, j’écartai ma femme tout en réclamant qu’elle me passe d’urgence le couteau à pain, la fourchette à gigot, n’importe quoi. Déjà le monstre lançait vers moi de longs tentacules tendineux qui claquaient comme des fouets autour de ma tête. L’un d’eux se referma sur mon bras gauche et l’arracha net en même temps que la manche du pyjama. Dans mon dos j’entendis s’effondrer à grand fracas le vaisselier. Puis une protubérance terminée par un énorme os à moelle chercha à m’assommer. Après avoir dévié le coup grâce au couvercle de la friteuse, je me jetai de tout mon poids en avant et parvins à refouler la créature à l’intérieur du frigo, dont ma femme et moi, unissant nos efforts, refermâmes la porte.

FIN
(du prologue)

La cuisine était dans un état indescriptible, avec du sang et des lambeaux de chair sanglante jusqu’au plafond, des débris de faïence jonchant le carrelage, et j’en passe. Quant au réfrigérateur, il bringuebalait follement sous les coups du monstre qui, à l’intérieur, rugissait de dépit et de colère. Mais, pour l’instant, la porte, que nous avions bloquée avec une chaise, tenait bon.
— Fichtre ! lâchai-je en m’asseyant sur l’autre chaise, celle qui est un peu bancale parce qu’il manque un petit patin de feutre à un pied. Qu’est-ce que c’était que cette... chose ? Aurais-tu déniché au supermarché une nouvelle marque de viande garantie hyper fraîche ?
— Mais non !
Étant donné que la créature avait emporté mon bras avec elle, je demandai à ma femme de me poser provisoirement un garrot, histoire de ne pas salir les murs et le sol encore davantage, et tandis qu’elle s’affairait avec empressement, consciente de ce que je lui avais vraisemblablement sauvé la vie, je lançai à tout hasard, en tambourinant en morse sur la tôle du frigo :
— Qui diable êtes vous ?

Après un silence surpris, l’être de viande répondit de façon hésitante en tapotant à l’intérieur de sa prison, et bientôt un dialogue s’engagea. J’appris ainsi qu’il se nommait Bidosh, Brad Bidosh. Il venait de la 13ème dimension (en partant de la gauche) où vivaient des milliards de créatures semblables à lui. Chercheur en cosmologie quantique (avec un doctorat en physique des plasmas), il se trouve qu’il s’était penché sur le mystère de la matière noire et en avait déduit l’existence d’un autre univers (le nôtre, précisément), un univers en quelque sorte perpendiculaire au sien en chaque point de l’espace-temps (c’est fou, quand même, non ?) Seul les reliait ce qu’il appelait « le Pont », étroit ruban de particules à haute énergie qui, par le plus grand des hasards, débouchait au fond de mon réfrigérateur (juste derrière les yaourts Bifidus).
Sans méconnaître les périls que pouvait comporter cette entreprise, Brad n’avait pas résisté à l’ambition d’être le premier à emprunter ledit Pont et à fouler d’un tentacule circonspect la terra incognita que notre monde représentait pour lui et les siens.
— Je ne vous cacherai pas mon profond sentiment d’horreur, Monsieur, martela-t-il avec acrimonie, lorsqu’à mon arrivée ici je trouvai tous ces... ce... enfin, disons-le : cette abomination !
— Qu’est-ce qu’il raconte ? demanda ma femme qui ne connaît pas le morse.
— Il s’excuse de nous avoir effrayés, mentis-je.
Car j’avais compris aussitôt que Brad voulait parler des entrecôtes, faux-filets, bavettes, lardons, tripes, rognons, têtes de veau, jarrets de porc et autres blancs de poulet sous plastique, dont elle détient toujours dans le réfrigérateur un ample stock, et qu’il prenait tout naturellement pour les restes démembrés de quelques-uns de ses congénères. Je le détrompai, lui parlant de nos animaux de bouche. Ça ne le calma pas, bien au contraire ! Il argua que c’était exactement la même chose et me fit part de sa ferme intention (nonobstant la sympathie que je paraissais lui témoigner et qui était réciproque) d’alerter les siens sur-le-champ. Son peuple entier, il en était sûr, se lèverait d’horreur comme un seul monstre, et envahirait illico notre univers afin de mettre un terme à l’effroyable tuerie commise quotidiennement (et avec quelle effarante ingénuité !) par les humains.
Flûte ! me dis-je.

La perspective de me retrouver avec une guerre inter-dimensionnelle sur les bras ne me souriait guère (j’avais déjà assez de travail). Aussi m’empressai-je de lui faire voir que notre monde ne serait peut-être pas aussi facile à conquérir qu’il semblait se l’imaginer, mes semblables ayant maintes fois fait preuve, au cours de leur histoire, d’indéniables aptitudes belliqueuses et de solides dispositions à se trucider les uns les autres. J’évoquai les armements sophistiqués de nos états modernes, leurs complexes militaro-industriels florissants, les quelque quatorze mille têtes nucléaires (déclarées) dormant dans leurs silos. Surtout je mentionnai, pêle-mêle, les millions et millions d’Amérindiens, Africains, Juifs, Arméniens, Tutsis, Tziganes, Cambodgiens, Kurdes, etc, etc, que nous avions occis ces derniers siècles.
— Et notez bien que ça n’était même pas pour les manger. Alors vous pensez, un peuple de viande...
À ces mots, Brad demeura silencieux un si long moment que je finis par pianoter, inquiet :
— Êtes-vous toujours là ?
— Je suis là, Monsieur, répondit-il d’un tentacule pensif. Ce que vous m’apprenez là donne certes à réfléchir. Pour tout vous dire, mon peuple n’est pas non plus totalement démuni en matière d’armement, mais... Sapristi ! La violence engendrant la violence, il y a fort à parier que toute cette histoire se solderait par un épouvantable et bien inutile carnage !
— Vous m’ôtez les mots de la bouche, je veux dire : du bout des doigts.
— Dans ces conditions, Monsieur, je vais vous proposer autre chose...
Je l’écoutai me dévoiler ses intentions et frémis d’anxiété en songeant aux risques qu’il avait résolu de prendre.
— Ma foi, je... j’admire votre courage, Brad, balbutiai-je à la fin, la gorge serrée d’émotion. Ce ne sera pas facile.
— Je me dois d’essayer.
— Sachez bien, en tout cas, que mon aide vous est acquise, car j’estime que vous défendez une fort noble cause.
— Merci, Monsieur.
Alors j’ouvris la porte du frigo et, tandis que ma femme et moi retenions notre souffle, Brad Bidosh en extirpa timidement et maladroitement sa grande carcasse dégingandée. Les trois yeux disposés de guingois au milieu de son corps clignaient d’appréhension, mais j’y lisais cependant beaucoup d’intelligence et une grande détermination. D’un tentacule penaud il me restitua mon bras arraché et, toujours en morse, s’excusa pour la vaisselle. Il demanda pardon également pour les douze glaçons qu’il avait mangés, son peuple se nourrissant, je l’appris plus tard, à peu près exclusivement de glace.
— Notre bref pugilat m’avait donné faim, vous comprenez... Il va de soi que je vous rembourserai d’une manière ou d’une autre, pianota-t-il nerveusement sur le wok tandis que ma femme lui lançait des regards sévères en s’appliquant à recoudre mon bras à petits points réguliers, comme j’aime.
— N’y pensez plus, l’absolvis-je.
— Mais si, mais si ! reprit-il en me tendant son tentacule à serrer. J’insiste.
Ce fut le début d’une grande amitié. Je mis à son entière disposition mon bureau-bibliothèque, que j’équipai tout exprès pour lui d’un grand lit et d’un congélateur rempli à ras-bord de bacs à glaçons. Puis il me pria de bien vouloir lui enseigner les premiers rudiments de notre langue. Quel ne fut pas mon étonnement lorsqu’au bout d’une semaine à peine, je le trouvai en train de lire les œuvres complètes de William Shakespeare, dont il déclara avec feu qu’il lui rappelait un des plus impérissables poètes de son univers.

Les premières conférences végétariennes de Brad Bidosh n’attirèrent qu’un maigre public. En fait, tout changea du jour où il renonça au costume trois pièces que je lui avais fait confectionner.
— Réfléchissez, Brad, lui dis-je à cette occasion. Sans vouloir vous faire de peine, je crains fort que votre physionomie pour le moins... insolite n’effraie certaines âmes sensibles.
— C’est un risque à courir, répliqua-t-il gaiement.
— Est-ce à cause de ces taches de gras que vous laissez lorsque vous avez le trac ? S’il ne s’agit que de cela, tranquillisez-vous, je paierai le blanchissage.
— Non, mon ami, vous n’y êtes pas. C’est simplement que je tiens désormais à me montrer tel que je suis, sans le moindre artifice ni trucage. Tel que je suis, vous comprenez ? Un morceau de viande. Mais un morceau de viande pensant et sensible.
Il avait vu juste et le succès, cette fois, fut au rendez-vous. Mais, bien sûr, ça n’était dû uniquement à l’apparence. Ses discours, qu’il rédigeait lui-même tard le soir, étaient de toute beauté. Lors du dernier auquel j’assistai, peu avant sa disparition, il m’arracha des sanglots d’émotion.
— Un être fait de viande n’a-t-il pas des yeux ? lança-t-il, avec des trémolos dans la voix, à son public médusé. N’a-t-il pas des tentacules, des organes, des sens, de l’affection, de la passion ? N’est-il pas blessé par les mêmes armes, exposé aux mêmes maladies, soigné de la même façon, dans la chaleur et le froid du même hiver et du même été que les êtres humains ? Si vous nous piquez, ne saignons-nous pas ? Si vous nous chatouillez, ne rions-nous pas ? Si vous nous empoisonnez, ne mourons-nous pas ? C’est pourquoi, mes amis, je vous le dis ici et maintenant : même si nous devons affronter des difficultés aujourd’hui et demain, je fais pourtant un rêve. Je rêve qu’un jour nos deux peuples se lèveront et s’écrieront d’une même voix : « Toutes les créatures vivantes sont créées égales et aucune ne mangera plus l’autre. » Je rêve qu’un jour les fils des êtres de viande et les fils des anciens mangeurs de viande pourront s’asseoir ensemble autour d’une salade de roquette bio à la table de la fraternité.
Ma femme aussi semblait comme en transe. Je la serrai contre moi et susurrai :
— Il est éblouissant, ce soir, n’est-ce pas ?
— Quoi donc ?
— Eh bien ! mais Brad ! mais son discours ! Cette intelligence, cette dignité, cette générosité, toutes ces qualités dont nous faisions à tort l’apanage exclusif de l’espèce humaine ! Et je ne parle même pas de cette sensibilité d’écorché vif que notre ami ne peut sans doute guère s’empêcher de laisser transparaître sous la viande.
— Oh, ça... grogna-t-elle sibyllinement.

En l’espace de quelques semaines, Brad devint une star de renommée mondiale, dont la moindre apparition en public drainait des foules colossales. Fatalement, je le voyais de moins en moins à la maison, et j’avoue que nos passionnants tête-à-tête des premiers jours, lorsque nous devisions au salon, moi sirotant une fine, lui croquant de temps à autre un glaçon, me manquaient énormément.
En revanche, je le « voyais » en quelque sorte partout ailleurs puisqu’il faisait la une de tous les journaux, que les gens portaient dans la rue des tee-shirt à son effigie et que les enfants de la planète entière jouaient avec des figurines Brad Bidosh™ en plastique. Le végétarisme comptait soudain des centaines de millions d’adeptes. Face à cet engouement, le magazine Time élut Brad « créature de l’année » et il fut mis sur pied une rencontre télévisée en direct avec l’illustre prix Nobel de physique James U.C. Debbitt, lequel se déclara, chacun s’en souvient, « stupéfait par l’érudition et la vive intelligence de ce jeune... euh... individu ». Brad n’avait en effet pas trente ans, selon le calendrier en vigueur dans son monde.
Il croisa ensuite Brigitte Bardot en marge du Festival de Cannes et on les vit échanger quelques mots.
— Brad et moi défendons les mêmes valeurs et avons de surcroît les mêmes initiales, expliqua Bardot le lendemain aux journalistes venus l’interroger sur ce bref entretien. C’est peut-être un signe...
Il n’en fallut pas davantage pour que tous les tabloïds de la terre bruissent des rumeurs d’une idylle naissante entre ces deux êtres à la fois si différents et si proches. Pendant ce temps, mon ami était reçu en grande pompe à l’Elysée par le président Macaron qui lui épinglait la légion d’honneur à même la viande (un peu à droite des yeux) tout en lui promettant une circulaire destinée à encourager la réduction de 5% (étalée sur dix ans) de la quantité de viande servie dans les cantines des ministères.
— Merci, Monsieur le Président. C’est un grand pas en avant, l’assura poliment Brad.

C’est alors qu’il disparut brusquement de la circulation.
Comble de malchance, étant moi-même à l’époque fort occupé à démêler le conflit latent avec les Staturniens, je ne m’en aperçus qu’au bout d’une semaine. J’interrogeai toutes mes connaissances. Nul ne savait où était passé Brad.
— Mais enfin, m’écriai-je exaspéré, une créature pareille ne s’évapore comme ça !
Je m’étonnai aussi qu’il ne m’ait pas laissé le moindre mot d’explication. En outre, en examinant attentivement le chambranle de sa chambre, je relevai des taches de gras qui me firent penser que Brad avait dû quitter la pièce en proie à la plus vive émotion. Ma femme, enfin, qui affirmait haut et fort n’avoir pas vu le bout d’un tentacule de mon ami depuis des jours, manifestait un comportement tout à fait étrange : d’ordinaire dotée d’un appétit gargantuesque, voilà qu’elle chipotait à table !
Une nuit, réveillé sans nul doute par quelque pressentiment, je la surpris se glissant hors de notre lit conjugal et s’habillant en silence. Tiens, tiens, me dis-je par devers moi. Cela cache quelque chose...
Et, ni une ni deux ! je me changeai en puce (ça n’est pas très compliqué, je vous montrerai si vous voulez) afin de la suivre en catimini. Elle quitta l’appartement, sauta dans un taxi qui la déposa dans les bas-fonds de la ville, puis marcha encore un bon moment à travers un dédale de ruelles toutes plus borgnes les unes que les autres. Il faisait chaud, cette nuit-là. Un orage, semble-t-il, se préparait. Bercé par son pas chaloupé et sa chaleur corporelle, je m’assoupis dans les plis adipeux de sa nuque et ne repris mes esprits qu’un peu plus tard, au fond d’une sorte d’entrepôt mal éclairé et visiblement désaffecté où des voix d’hommes et de femmes s’apostrophaient jovialement :
— Exquis !
— Succulent, absolument succulent !
— J’en reprends !
— Quelqu’un aurait-il l’obligeance de me passer le bol de sauce béarnaise ?
— Buvons !
— Où est le ketchup ?
— Régalons-nous !
— Quelle chair tendre ! Et quel goût, sacrebleu ! Du premier choix !
Ils étaient environ une trentaine autour d’une table au centre de laquelle bouillonnait un grand caquelon rempli d’huile.
— Mes amis ! mugit soudain d’une voix avinée l’un des convives en qui je reconnus, éberlué, Jean-Gérard, l’inepte ami (et de longue date amant attitré) de ma femme. Remercions encore une fois celle sans qui ces festins aussi fameux qu’inoubliables n’auraient pu avoir lieu !
— Oui ! Oui ! beuglèrent en chœur tous les autres. Mille mercis pour cette invitation !
Ma femme gloussa de plaisir tandis que, sous mes pattes, rosissait la peau de son cou.
— C’est tout naturel, répondit-elle. D’ailleurs, ça faisait trop pour moi toute seule...
— Merci quand même ! Merci ! braillaient-ils la bouche pleine.
— Un toast à notre bienfaitrice !
Et, après avoir lampé bruyamment de grandes rasades de bourgogne, ils se remirent à claquer des mâchoires à qui mieux mieux. Puis, dans le calme revenu, une femme (en qui je reconnus, estomaqué, ma propre secrétaire, Madame Grumbert) lâcha morosement :
— Dommage qu’il n’y en ait presque plus...
— Ah ! quelle tristesse ! quel malheur ! geignirent-ils de conserve. Dire que nous ne retrouverons plus jamais de cette viande si délectable...
— Hum ! ça n’est pas sûr, glissa alors un vieillard en qui je reconnus, abasourdi et horrifié, le célèbre Professeur Debbitt. D’après les informations que je tiens de notre plat de résistance lui-même... Hé ! Hé ! Des milliards et des milliards de ces savoureux bestiaux vivraient en toute quiétude, sans prédateur aucun, dans un autre univers, quelque part. L’animal n’a pas voulu me révéler par quel moyen l’on peut se rendre là-bas, mais faites-moi confiance : je trouverai !
— À la bonne heure, Professeur !
— Vive le prof !
— Un toast pour le vieux !
— Hourra !
— Bâfrons à pleine gueule !
— Faisons bombance !
— Soûlons-nous de bonne chère et de vin !

À ce moment je perçus un gémissement pitoyable et me retournai. C’était Brad. Ou plutôt ce qui restait de lui. Ils l’avaient fixé sur une espèce de cadre en bois et l’un des convives, un individu obèse à la laideur effroyable, découpait paisiblement au couteau de grands lambeaux de sa chair frémissante. J’aurais bien tourné de l’œil, seulement (tout siphonaptérologue vous le confirmera) les puces ne possèdent pas cette faculté. Aussi décidai-je qu’il était grand temps de mettre fin à l’immonde orgie en reprenant ma forme humaine.
Shazam !
À ma vue, les carnivores fanatiques ouvrirent de grands yeux, poussèrent les hauts cris, avalèrent de travers, levèrent les bras au ciel, pétèrent de surprise, renversèrent chaises et bouteilles, s’étouffèrent, pâlirent, rougirent, verdirent, se décomposèrent, aboyèrent à la lune, hurlèrent à la mort, se répandirent en imprécations, rotèrent d’angoisse, rugirent qu’ils étaient découverts, glapirent qu’ils étaient faits, couinèrent qu’ils étaient refaits, crachèrent leur venin, grondèrent comme des lions en cage, battirent la campagne à défaut de leur coulpe et, pour finir, déguerpirent en tous sens et dans la plus grande confusion.
Seule ma femme resta posément assise à sa place, la fourchette à la main, son hideux sourire dévoilant des morceaux de viande pris entre ses dents.
— Chérie ! m’écriai-je en pointant d’un index écœuré la table et les divers bols de sauce. Comment as-tu pu tremper dans quelque chose d’aussi abject ?
— Mais, mon Didou, il était si appétissant, répliqua-t-elle, candide.
Après quoi elle posa sa fourchette, s’essuya les lèvres le plus délicatement du monde et s’en fut en sifflotant dans la nuit déchirée d’éclairs.

Pauvre Brad...
Ils l’avaient découpé des deux côtés à la fois, de sorte que, n’étaient plus que les trois yeux au milieu du ventre ; sa silhouette sanguinolente évoquait à s’y méprendre celle d’un homme debout, les bras en croix.
— Mon ami, bredouilla-t-il d’une voix faible. Je savais que vous viendriez.
— Ne parlez pas, ne vous épuisez pas, Brad. Je vous ferai admettre dans le meilleur hôpital et...
— Inutile, inutile... Il est bien trop tard... Voulez-vous me rendre un service en... transmettant mon bon souvenir à cette charmante dame... vous savez ?
— Brigitte Bardot ? Bien sûr, Brad, je n’y manquerai pas.
— Quant à vous, mon très cher ami, vous êtes... Vous êtes la preuve vivante qu’une entente est possible... Entre nos deux peuples.
Fermant les yeux, je secouai la tête avec aigreur.
— Non, Brad !
— Mais... Un jour peut-être...
— Jamais, Brad ! Jamais ! Vous les avez vus, mes semblables ! Ce sont des bêtes féroces ! Des barbares ! Ma propre femme, Brad !
— Pardonnez-leur, ils... Ne savent pas ce qu’ils font.
Ce furent ses dernières paroles. Tandis que je m’évertuais à le déclouer, il rendit dans mes bras son âme de viande pensante et sensible. Pris d’une fureur soudaine, je renversai le caquelon et embrasai l’entrepôt avant de rentrer chez moi au plus fort de la tempête, le cœur ravagé de chagrin et d’amertume, hurlant des imprécations à la face des éléments déchaînés. Brad ! songeai-je, le visage baigné de larmes auxquelles se mêlaient de grosses et chaudes gouttes de pluie. Quelle folie t’a poussé ? À quoi aura servi ce sacrifice inutile ? Les hommes ne changeront jamais...
Une fois à la maison, mon premier soin fut de faire sauter à la dynamite le Pont de particules reliant nos univers, afin que nul de ses semblables ne s’aventure plus parmi nous.
Depuis lors, ça sent un peu la poudre quand on ouvre le frigo.

PRIX

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Image de Eric Lelabousse
Eric Lelabousse · il y a
Un récit prenant, original et très bien mené. Bravo !
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RAC · il y a
Y'a comme un brin d' "Attaque des tomates tueuses" & "Attaque de la moussaka géante" au début... bien barré !
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cath44 · il y a
C'est beaucoup plus calme dans ma cuisine ! :-)
Votre texte est tellement endiablé qu'il se lit, d'une traite ; Du coup, je l'ai relu, mais à voix haute : c'était encore mieux !

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Fred Panassac · il y a
Jouissif dans la goritude !
Et bien écrit.
Je soutiens !
*****

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Michaël ARTVIC · il y a
Vous avez cette façon de décrire ! ces descriptifs sont excellents ! bravo ! je ne reste pas indifférent !
je vote cinq étoiles et bonne chance
je vous invite à me lire

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Marc Cambon · il y a
Bonne chance
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Jean Calbrix · il y a
Pour du fantastique, c'est du fantastique et du bon ! Bravo, Jemal ! Vous avez mes cinq voix !
Si vous avez le temps, je vous invite à lire mon sonnet "Indian song" en finale été : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/indian-song Belle journée à vous !

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Ghislain Tshalwe · il y a
Vraiment Intéressant votre fiction Jemal. Bravo et bonne chance pour la suite.
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Parfumsdemots Marie-Solange · il y a
Un texte fantastique qu’on lit d’une traite sans s’arrêter
J’aime ce côté mystique ,ce « ils ne savent pas ce qu’ils font »en écho à un Jésus venu sauver les hommes qui le tuent ,oui,bravo !
(Cela me ferait plaisir que vous fassiez un tour sur ma nouvelle « Conforme à la volonté du Ciel » et ma poésie « les Roussalki »
J’espère que mon univers vous séduira autant que le votre l’est pour moi!

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Sylvie Neveu · il y a
Une très belle découverte et une immersion loufoque dans votre cuisine hors du commun, ça fait du bien de lire un texte aussi riche en délectations verbales.
Merci à vous
sylvie

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