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La course folle

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Tartofraiz

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Je cours. Dès qu'une pensée me perturbe. Dès que quelqu'un me froisse. Si ça ne peut pas être physique, je cours dans ma tête. Je vois les paysages qui défilent. Je commence le même chemin, parfois à l'envers, je me remémore toutes les odeurs.

Ça commence par l'entrée du canal. Deux petites barrières qu'on ne peut pas franchir à la hâte, au risque de s'éventrer. Ensuite, il y a les vieilles personnes, concentrées près de l'entrée. Je prévois aussi le chien détaché, les enfants à tricycles, le pêcheur qui laisse traîner le matériel sur le chemin.

Les connaissances que je vais rencontrer. Les amis qui veulent parler. Je pense aux vieilles rancunes, aux ennemis, aux gens qui ont émigré à l'autre bout du monde. Et là, je suis partie. Je commence par des petites foulées. Je m'imagine un professeur de sport qui me conseillerait des tactiques, des exercices de respiration. Je me menace si je songe à ralentir. Je me fixe des objectifs faciles, et parfois plus durs. Je suis tombée à terre, inconsciente, un jour, car je m'étais promis de continuer jusqu'au point B. C'est un inconnu qui a appelé les urgences en renfort. Je n'ai rien dit à ma mère, qui me trouve de mieux en mieux, plus ferme, physiquement.

J'imagine les gens en surpoids que je connais, et comment ils seraient sans leur graisse. Je me vois après énorme, comme je l'ai été deux ans de ma vie. Je me dis plus jamais ça, plus jamais. Le prof de sport imaginaire m'insulte, me motive pour avancer. Je suis une limace, un sac de féculents, une bonne à rien. Un couch potato, comme ils disent aux States.

Je sais que je me mens. Je suis une fille équilibrée, maintenant. Mais courir me procure un sentiment de puissance et de dépassement. Je ne me sens pas bien, comme dérangée par quelque chose, si je ne cours pas une fois tous les deux jours, au moins. Ma mère trouve que c'est trop. J'ai l'impression,vraiment, que ce ne sera pas de trop, tant que je ne ferai pas le vide dans mes pensées parasites.

Je pense encore à l'été, toujours l'été, je me fredonne l'air de la chanson en visualisant une plage blanche, mentalement. J'essaie de comprendre pourquoi je ne suis pas le batteur d'un très bon groupe de rock, pourquoi ça n'a pas marché avec Nicolas, pourquoi je reste sur le passé, alors que l'avenir est devant moi, le point B, dont mon seul but est la fusion.

Le professeur m'encourage aussi, je ne suis pas si sadique. Il me dit qu'après ces deux ans de laisser-aller, je suis une battante d'avoir voulu cet objectif corps de sirène. Il me dit qu'au fond, il a de l'admiration pour son élève, car lui n'a jamais connu l'obésité, le point de non-retour. Je le remercie, je pleure presque, en pensant que physiquement ça ne se voit pas, mais je lâche beaucoup de larmes en tête, et j'explique pour la énième fois au prof que c'est Nicolas et la rupture, en partie, qui m'ont poussée vers le fond. Je n'étais plus rien. Mon corps n'avait plus de raison de plaire, alors autant me faire plaisir en me bâfrant de bon sucre, qui lui, ne trompe jamais personne. On sait à quoi s'attendre, quand on mange du sucre : du réconfort et de la prise de poids. Le contrat est clair.

A cet instant le prof met un doigt sur ma bouche, il me dit : chut, cours. Je connais ton histoire et je m'en fous. Je suis pas là pour faire la causette.

A mi-chemin, j'ai un énorme point de côté, car je maîtrise encore mal la respiration, je pense à cette boule d'angoisse dans ma gorge. Je me dis qu'un jour, je ne pourrai plus respirer, et personne ne me sauvera. Je me rends compte à cet instant que je suis encore en train de me plaindre, alors que j'adore ça la course, et que ce n'est rien comparé aux travaux d'Hercule.

Le prof n'est plus là, je sais que je l'ai inventé et que c'est bête. Je me focalise sur la plage, je me laisse un peu de répit en me disant que si dans cinq minutes, j'ai encore le point, je fais une pause en marchant vite. Je repense au sport de l'école, quand nous n'avions pas le droit de faire cette pause, nous devions courir le temps imparti, pendant que le gros professeur nous regardait sur le côté, en nous criant dessus. Je me dis que mon professeur a plus de classe. Et que finalement, non. D'ailleurs je venais juste de le faire disparaître.

J'essaie d'imaginer pourquoi ma mère m'a mise au monde. Et toute la honte qu'elle a dû éprouver pendant ces deux ans. Ma mère a toujours été cynique envers les personnes trop grasses. Depuis toute petite, elle les fustige verbalement à la moindre occasion. Je me suis dit, quand j'ai commencé à me reprendre, que je lui avais fait changer son point de vue, car les docteurs lui avaient fait comprendre que c'était une maladie. Mais ça a empiré. Elle était juste contente que je maigrisse, mais si désobligeante envers les gens obèses. Je ne comprends pas qu'elle ne comprenne pas.

Mon point de côté s'atténue, je sens que je vais encore tenir dix minutes à ce rythme, et j'aimerais en rentrant prendre un bain aux plantes. J'aimerais prendre plus de temps pour moi, même si c'est égoïste. Nous sommes tous destinés à mourir, alors je ne vois pas où est le problème. Autant profiter de ce court passage.

Surtout quand on est célibataire... Quand Nicolas m'a quittée, j'essayais de trouver des points positifs. On me disait : tu es libre maintenant, Claire, ce sale type ne te fera plus tourner en bourrique. Il te prenait pour une idiote, ne te trompe pas dans l'histoire, ce n'est pas toi qui lui voulais tant de mal.
Je repense à ses cheveux noirs, aux messages de son amante, à nos disputes qui se finissaient bien. J'ai le cœur qui bat plus fort à ces moments, et je me dis que les urgences ne peuvent pas soigner ça.

J'arrive au bout de mon aller, je traverse le petit village de mon enfance, en imaginant tous ses habitants m'acclamant comme une championne. Claire, bravo, tu as tellement grandi. Nous ne t'avons pas oubliée, tu es la meilleure. Je fais coucou à une passante, prise par erreur pour ma nourrice, j'ai envie de saluer tout le monde de toute façon, je vais pouvoir m'arrêter, quand j'arriverai au banc de l'église.

Je ne sens plus les membres de mon corps. Je stoppe, à mon point B comme Battante, et je m'affale sur le banc en respirant à grand-peine. Le ciel est parsemé de points noirs, je presse mes yeux durant dix secondes, le prof est à nouveau là pour m'aider à respirer. Il compte les inspirations et les expirations dans ma tête, il me donne des petites claques pour que je réagisse. J'inspire, j'expire, j'inspire, j'expire. Un passant à vélo me regarde d'un œil coquin, il me sort « Eh, crève pas ! » en riant. Je le déforme dans ma tête, il vient de me dire « Eh, championne, whaou ! » et le soleil se montre par éclaircies. Je fais le vrai vide cette fois, il est temps de couper court à mes pensées, ne serait-ce que cinq minutes, car c'est le moment crucial où je vais recharger les batteries, où Nicolas n'existe vraiment plus, où je suis juste moi sans besoin de raisons pour respirer et vivre.

À ce moment, quand tout est construction mentale, je n'imagine pas la tête que je fais. Je n'essaie pas non plus d'expliquer le chemin parcouru aux amis qui m'entourent, et ont remarqué mon long moment de rêverie, alors qu'ils me parlent. Un plaisantin claque des doigts devant mes yeux, mais je vois réellement les points noirs. C'est ce qui se passe quand je ne peux pas faire le chemin physiquement, je me le repasse mentalement et ça me calme, mais j'y suis complètement, car j'ai vraiment comme une dépendance à la course.

Dans un sens, je suis passée d'un extrême à l'autre, dépendance à la nourriture et dépendance au sport. Je pense que j'ai un problème avec la notion de danger, qui m'excite. Quand j'étais obèse, les docteurs n'avaient qu'un mot qu'ils brandissaient comme des zombies : crise cardiaque. « Vous verrez, mademoiselle. » me prévenaient-ils d'un ton de reproche. « Un jour, votre rythme cardiaque ne suivra plus, à cause de tout ce sucre que vous accumulez dans votre sang. »

Mais ça n'a pas été le déclic, pas du tout. J'ai décidé de changer mes habitudes après une dispute violente avec ma mère, qui s'était enfermée dans les toilettes. Je ne suis pas violente, mais ma masse corporelle l'impressionnait à l'époque, et je crois que ça vient d'un moment violent avec une personne plus forte qu'elle, son mépris pour les gens en surpoids.

Bref, ça a été à ce moment précis. Je suis partie dans la salle de bain me regarder dans la glace, et je me suis fait peur aussi. J'ai pleuré et tâté les plis de mon ventre, mon triple menton. Je n'avais pas pris conscience, avant cela, que mon corps était si déformé et moche. Pourtant on m'insultait à l'école, mes amis de l'époque prétextaient des excuses pour ne pas me voir. Je leur assurais toujours que c'était passager, mais ils y voyaient mon destin scellé, à la manière des docteurs, dans une tombe très prochainement.

Je me suis endormie dans ma chambre, après avoir pleuré toutes les larmes de mon corps, soit cent quatre-vingts kilos de pleurs déconfits. J'ai rêvé d'un professeur de sport, gentil et bourru, qui comprenait mon mal-être et avait aussi vécu le déchirement amoureux, une mère qui ne supporte presque rien. Qui me criait néanmoins qu'il se fichait de tout, il n'avait qu'un seul objectif : m'aider à redevenir cette jeune femme souriante à la taille de guêpe, avant Nicolas. J'ai ouvert les yeux, grâce à lui, en me répétant ses paroles : Il y a un après Nicolas, un APRES NICOLAS.

Aujourd'hui, ça va faire un an que je cours intensivement dès qu'un rien me perturbe. Je n'ai pas revu Nicolas, depuis trois ans, mais j'imagine toujours le choc si on se recroisait, s'il me trouvait plus belle qu'avant, et qu'il regrettait. Je sais que c'est la véritable dernière étape de ma cure, d'oublier son fantôme, et que le professeur ne m'aidera pas là-dessus. Je dois faire le deuil d'un type qui a changé ma vie et m'a apporté du bien-être pendant deux ans, malgré les épreuves et la trahison.
Ce brigand qui m'a pris mon cœur, me dis-je au retour. Je l'imagine souriant, et ça me donne envie de me dépasser. Il est toujours cette flamme au fond de moi, mais je n'en parle à personne. Ma mère ne veut plus entendre son nom.

Arrivée à la maison, je me dis que c'est assez fou, comme d'habitude. Je suis toujours plus excitée et rapide au retour, alors que ce n'est pas logique. Je ne me sens pas exténuée, mais j'ai très envie de ce bain aux herbes, l'instant de décompression, où je vais masser toutes les parties de mon corps qui me tirent avec des huiles.

Je vais peut-être aussi répondre à ce garçon rencontré à la piscine, qui veut m'inviter au cinéma. Je l'ai impressionné de ma vitalité et de mes abdominaux, et j'en suis fière, même si je ne pense qu'à Nicolas.

Mais pour l'heure, je relâche tout, et je vais enfin plonger dans ce bain merveilleux de senteurs...

PRIX

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Nathalocestplusrigoloquenathalie · il y a
Quelle course, quel combat mon cœur en bat encore.
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Le destructor · il y a
Texte très agréable à lire !!! j'ai voté ! si vous avez 5 minues venez
lire ma nouvelle Jazz qui concourt pour la finale automne !

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Guest · il y a
Merci, je vais lire votre nouvelle :)
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Utilisateur désactivé · il y a
Très bien pensé, je vote...
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Tartofraiz · il y a
Merci :)
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