La côte 103

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J’aime la BD, la SF, l’histoire, la mécanique, les voitures anciennes et … inventer des histoires. Tout est prétexte, une humeur, une discussion, un objet, une rencontre, une ambiance. Je  [+]

A force d’aboyer, Néron réveilla Lucas qui sortit de son lit avec peine. Ses muscles endoloris par les coups de bâtons reçus la veille l’obligeaient à marcher le dos courbé. Ce salaud de contremaître ne manquait jamais une occasion d’asseoir son autorité par la force et il cognait dur, très dur. Pour une raison connue de lui seul, il s’en prenait souvent à Lucas qui refusait de se plaindre de peur d’être renvoyé.

Lucas vivait avec sa sœur Lily dans une maison en lisière de forêt. Arrivé dans la pièce commune il ranima le feu dans la cheminée. Néron le suivait sans prêter attention à la vingtaine d’animaux recueillis par Lily. Chats, lapins, renards, oiseaux, écureuils encombraient l’espace mais Lucas refusa de céder à la colère. Il savait combien ces animaux réconfortaient Lily quand elle était seule la journée.

Depuis la mort tragique de leurs parents dans un accident de voiture, Lucas subvenait aux besoins de Lily. Malgré ses longues journées de travail à l’usine, son maigre salaire leur laissait tout juste de quoi vivre, sans compter qu’il devait nourrir vingt petites bouches inutiles. Mais Lucas aimait sa sœur et ne voulait pas perturber davantage ce petit être fragile.

Réveillée à son tour, Lily s’approcha de l’âtre. Son visage rayonnait d’innocence. Comme chaque matin sa première caresse fut pour Néron. Elle salua ensuite ses petits compagnons et embrassa son frère. Elle sut aussitôt qu’il souffrait.

— Tu as encore été battu par ce méchant homme ?
— Ce n’est rien Lily, ne t’en fais pas, ce ne sont que des courbatures !
— Tu ne peux plus continuer à travailler là-bas.
— Voyons Lily nous en avons déjà parlé. J’ai besoin de ce travail et puis à part le contremaitre, je suis tranquille dans cette usine, personne ne me pose de question sur mon âge.

Comme cela lui arrivait parfois, Lily perdit soudain le fil de la discussion et parla d’autre chose.

— Crois-tu que nos parents vont bientôt revenir ?

Lucas préféra ne pas répondre. L’esprit de Lily refusait d’admettre la mort de ses parents. Son esprit, figé dans les souvenirs heureux d’une enfance douillette, entretenait le fol espoir de les revoir bientôt. Elle imaginait les pays qu’ils visitaient, recherchait dans des livres des images sur les animaux et les gens qui les peuplaient. Elle se persuadait qu’ils lui ramèneraient un petit singe de leur long périple.

— Reste-t-il un peu de cet excellent gâteau ? demanda Lucas pour ramener la conversation sur un sujet moins sensible.

Lily aimait cuisiner, elle préparait d’excellentes pâtisseries que Lucas dégustait avec gourmandise. Elle entretenait elle-même un petit verger attenant à la maison dont les fruits finissaient en tarte ou en confitures.

— J’ai un gâteau au chocolat et une tarte aux mirabelles, que préfères-tu ?
— Je veux bien un morceau de chaque.

Lily servit deux grosses parts à son frère tandis qu’elle se contentait d’une pomme.

— Au fait, le premier adjoint de mairie a déposé une montre à réparer hier après-midi. Le curé souhaite quant à lui que tu passes à l’église pour remettre en service l’horloge du clocher.
— Voilà d’excellentes nouvelles. Si ma réputation grandit, j’ouvrirai peut-être un petit atelier dans le cabanon du jardin, qu’en penses-tu ?
— Oh oui comme ça tu ne retourneras plus jamais à cette horrible usine.
— En attendant je vais me préparer. Si j’arrive en retard ce fumier de contremaitre va encore me tomber dessus.
— Le premier adjoint m’a aussi parlé de la guerre. Il craint qu’en l’absence de renforts le front ne tienne plus très longtemps.
— Ne t’inquiète pas, nos soldats sont les plus forts. Nos troupes ne peuvent pas être battues !

Lily se plaignit soudain de douleurs dans le dos, elle s’agenouilla les bras croisés sur sa poitrine et pleura.

— Qu’est-ce qui m’arrive ? Je sens des choses pousser dans mon dos, Lucas aide-moi j’ai peur.
— Je suis là Lily reste calme, je vais chercher le médecin. Néron va rester avec toi.
— Non ne t’en vas pas, je ne veux pas rester seule. Dis-moi ce que j’ai !

Lucas souleva la chemise de Lily et découvrit deux petites protubérances blanches et duveteuses tachées de sang entre ses omoplates. Il nettoya le dos de sa sœur avec de l’eau chaude tout en la réconfortant. Néron, la tête penchée sur le côté, se demandait s’il devait aboyer.

Au même instant de violents bombardements ébranlèrent le sol. Les canons ennemis inondèrent la forêt d’une pluie d’obus. Réfugiés sous la table, Lily pleurait dans les bras de son frère et Néron hurlait à la mort.

Le déluge d’acier et de feu dura une heure. Quand enfin le tumulte cessa, Lucas conduisit Lily dans sa chambre pour qu’elle se repose. Il attendit qu’elle s’endorme pour sortir. Une partie de la forêt brûlait ainsi que toutes les fermes avoisinantes.

Quelques heures après le bombardement Lucas vit arriver un groupe de soldats qui battaient en retraite pour échapper à l’ennemi.
Lily prit en charge les blessés qu’elle soigna avec courage malgré les excroissances dans son dos qui la faisaient souffrir. Les soldats l’aimèrent aussitôt. Les plus gravement atteints oubliaient leurs douleurs et trouvaient la force de sourire à cette ange charitable qui les secourait.

Très en retard, Lucas emprunta la motocyclette d’un soldat blessé pour se rendre à l’usine.
Alors qu’il roulait à pleine vitesse la tête rentrée dans les épaules, la moto se mit à guidonner dangereusement. Possédée par un esprit démoniaque, la machine ne répondait plus aux sollicitations de son pilote.
Animée d’une vie propre, le cadre s’étira en tous sens, le phare s’allongea pour former un bec chromé, les échappements se déployèrent en ailes membraneuses et se mirent à battre l’air violemment. Profitant de sa vitesse, l’oiseau de métal prit de la hauteur, et survola la forêt emportant Lucas sur son dos.
Au risque de se rompre le cou, Lucas attendit de survoler l’étang pour plonger au milieu des nénuphars et des grenouilles qui se réfugièrent sous la vase.
L’oiseau de fer fit aussitôt demi-tour. Il repéra sa proie qui nageait en surface et fondit sur elle toutes ailes repliées. Parvenu in extremis sur la berge, Lucas se précipita à couvert pour parer à une nouvelle attaque. Cherchant une cachette dans les taillis il trébucha sur le corps d’un soldat endormi qui se réveilla en sursaut. A peine réveillé, celui-ci crût qu’un avion ennemi s’apprêtait à le mitrailler, il saisit son fusil, se campa droit sur jambes et ouvrit le feu. Ses balles ricochèrent contre la carapace métallique du monstre qui le broya d’un seul coup de bec avant de reprendre de l’altitude.
Le pauvre soldat n’avait pas même eu le temps de boucler son ceinturon qui traînait par terre à côté de son casque. Dans ce barda abandonné, Lucas aperçut un chapelet de grenades au fond d’un sac. Il en dégoupilla une et attendit une nouvelle attaque pour lancer le sac en direction du monstre puis se jeta à terre. Touchés à mort en plein vol par la déflagration, l’oiseau disloqué s’abattit au sol dans une gerbe de flammes.

Lucas rentra chez lui démoralisé. Il était persuadé que la métamorphose de la moto avait un rapport avec ce qui arrivait à Lily.

Le lendemain Lucas reprit la route vers l’usine d’un pas lourd et l’humeur sombre. Il redoutait la réaction du contremaitre qui se moquerait comme d’une guigne que la forêt où il vivait eut été bombardé. Bien au contraire, ce genre d’excuse ne ferait qu’aiguiser sa méchanceté.
Heureusement la marche à pieds chassa peu à peu ses idées noires. Après tout qu’importe ce qui arrivera, se dit Lucas qui décida à cet instant de ne plus se laisser battre sans réagir. Ne venait-il pas de triompher d’un ennemi bien plus redoutable que tous les contremaitres de la terre ?

A mi-chemin de l’usine il croisa une automobile, garée au bord de la route. Le capot ouvert, le chauffeur-mécanicien tentait de diagnostiquer la panne tandis qu’un jeune officier assis à l’arrière lisait un journal.

— Je peux vous aider ? Les autos ça me connaît !
— Ma foi, dit le chauffeur, je ne refuse pas un coup de main. Je ne comprends pas ce qui se passe, elle s’est mise à ratatouiller avant de s’arrêter et impossible de la remettre en route.
— Laissez moi regarder, dit Lucas qui se pencha sur le splendide 6 cylindres Minerva.

Lucas inspecta les gicleurs, les contacts de la magnéto. Il nettoya les bougies et le filtre à essence puis demanda au chauffeur de donner un tour de manivelle. Le moteur démarra au quart de tour.
Pour le remercier de son intervention, l’officier proposa à Lucas de le déposer en ville. Trop heureux de monter dans une aussi belle voiture, Lucas accepta avec enthousiasme cette promenade improvisée.

— Tu m’as l’air bien jeune et pourtant tu sembles t’y connaître en mécanique, lui dit-il.
— Mon père possédait une Bugatti. C’est lui qui m’a tout appris. Les voitures vont révolutionner le monde, elles représentent l’avenir. Plus tard, je serai coureur automobile ou garagiste, peut-être même les deux.
— Tes parents sont d’accords ?
— Ils sont morts, je vis avec ma petite sœur en lisière de forêt.
— Sans adultes pour veiller sur vous ?
— Depuis la mort de mes parents, ma sœur a perdu la raison. J’ai dû la protéger contre ceux qui voulaient l’enfermer dans un asile. Nous nous sommes réfugiés dans les bois, assez loin de la ville pour vivre tranquillement. Ma Lily n’est pas folle, vous savez, elle vit juste dans un univers différent du nôtre.

La Minerva stoppa devant l’usine. Lucas remercia l’officier et franchit la grille avec un jour et dix minutes de retard. Dans l’atelier il croisa un collègue qui le prévint que le contremaitre l’attendait de pied ferme, bâton à la main.

— Ah te voila mon gaillard ! Attend un peu, je vais t’apprendre à arriver à l’heure ! Tiens prends-ça !

Le contremaître manqua son coup. Emporté par son élan il perdit l’équilibre et chuta la tête la première sur le sol carrelé. Le nez brisé, il se précipita ivre de colère sur Lucas, hurlant qu’il allait le tuer. Pour se défendre, Lucas saisit une grosse masse d’acier et frappa son adversaire à la tête qui s’écroula lourdement par terre sans un cri.

— Bravo, tu as saigné cette charogne ! le félicitèrent ses collègues. Nous allons maquiller le crime en accident, ne t’inquiète pas. Tiens prends donc le camion atelier, j’inscrirai dans le livre que tu as été missionné pour un dépannage loin d’ici et que tu es parti pour la semaine. Allez file !

De retour chez lui, Lucas prit le temps de s’occuper de sa petite sœur dont l’esprit basculait de plus en plus vers un autre monde.

Trois jours après l’incident de l’usine, Lucas promenait Néron dans un coin de forêt épargné par l’incendie quand il découvrit l’épave d’un biplan abattu lors d’un combat aérien. Dans l’avion, le pilote gravement blessé agonisait. Lucas tenta de le secourir mais ce dernier fit comprendre d’une voix à peine audible qu’il allait mourir. Il retira péniblement une lettre cachetée du revers de sa manche et demanda à Lucas de la remettre en main propre au capitaine de Saint Avis avant de s’éteindre.

Profitant du camion-atelier, Lucas se rendit au haut commandement et demanda à voir le capitaine de Saint Avis. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il reconnut l’officier qu’il avait dépanné une semaine auparavant !
Le capitaine Armand de Saint Avis parut soucieux à la lecture de la lettre. Il questionna Lucas sur les circonstances de sa rencontre avec l’aviateur et s’inquiéta surtout de savoir si ce dernier avait révélé quelque chose avant de mourir.

— Non, il m’a juste demandé de vous remettre cette lettre.
— Merci. Je dois me rendre immédiatement sur le front et mon chauffeur est en permission.
— Je peux vous emmener si vous le désirez ?
— Tu as ton permis ?
— Non, juste un camion mais je suis disponible.
— Ok allons-y répondit Armand, tu vas me conduire à la côte 103 !

Lucas et Armand discutèrent en chemin. Armand se montra intéressé par Lily. Il posa de nombreuses questions à son sujet et ne montra aucun étonnement lorsque Lucas, évoquant les protubérances dans le dos de sa sœur, les compara à de petites ailes. Quand Armand lui demanda des précisions sur les circonstances dans lesquelles elles étaient apparues, Lucas répondit qu’il ne savait pas, qu’elles avaient poussé soudainement, comme ça, sans prévenir. S’agissant de Lily, il n’était pas autrement surpris du phénomène mais n’avait aucune explication.
Arrivé à l’emplacement de la côte 103, Armand de Saint Avis fit jurer à Lucas de ne parler à personne de sa sœur. Il descendit ensuite du camion et se dirigea rapidement vers l’entrée de la tranchée menant à ligne de front.

Lors d’une ultime offensive avant les premiers frimas pour regagner le terrain perdu, l’ennemi fut repoussé derrière la rive orientale du canal du Nord, et l’hiver figea les positions.

Lucas passait le temps dans son atelier à bricoler des montres, des horloges et autres mécaniques de précision. Il restaurait aussi pour son plaisir une vieille Hotchkiss accidentée. Quand Lily lui demandait si le travail avançait, il répondait qu’il manquait d’outils et qu’il regrettait de ne pas pouvoir retourner à l’usine pour en emprunter quelques-uns.
Une après-midi, alors qu’il rageait depuis plus d’une heure sur un boulon inaccessible, sa main prit spontanément la forme de l’outil qui lui faisait défaut. Incrédule, il testa de nouvelles situations. Marteau, tournevis, clés, ses mains s’adaptèrent chaque fois à son besoin.
Après quelques heures d'utilisation, Lucas s'assura de la force et de la précision de ses mains-outils dont le champ d'investigation paraissait sans limite. Ce n'est qu'au soir, après le repas, lorsqu'il s'assit devant la cheminée où brûlaient de grosses buches qu'il prit le temps de la réflexion. Il observait avec tendresse sa sœur qui jouait aux échecs avec un écureuil. Le monde n'était-il pas en train de changer ? Aujourd'hui Lily parlait aux animaux, ses mains se métamorphosaient en outils selon sa volonté, et demain que se passera t-il ? Il imaginait que son corps acquerait peu à peu les mêmes pouvoirs que ses mains. Ce serait alors l'alliance de l'intelligence humaine associée à l’efficacité d'une machine : l'homme-machine ! Etait-ce aussi cela que pressentait Armand ? Voilà qui expliquerait en tout cas pourquoi celui-ci n’avait pas paru surpris des révélations de Lucas concernant sa sœur.

Début avril, Lucas se rendit à une convocation de l’état-major au volant de son Hotchkiss. Le printemps offrait ses premiers bourgeons, salués au loin par le vacarme des canons qui tonnaient sans discontinuer. Avec les beaux jours une guerre d’usure implacable s’installait qui s’annonçait longue et meurtrière.
Une fois franchi le poste de garde à l’entrée du château qui abritait le haut commandement des armées, Lucas gara son auto à côté de la Minerva du capitaine de Saint Avis. Il fut presque aussitôt introduit dans le bureau du colonel Deloffre qui l’attendait en compagnie d’Armand. Le colonel invita Lucas à s’asseoir et prit la parole.

— Je suis le chef du bureau des renseignements, le capitaine de Saint Avis m’a parlé de vous et de votre sœur. D’après lui, vous seriez confrontés à des phénomènes irrationnels qui, d’après nos experts, semblent en rapport avec la découverte d’une étrange machine sur le champ de bataille. Aucun de nos plus imminents spécialistes ne sait à quoi elle sert ni comment elle fonctionne. A vrai dire elle ne semble appartenir ni à notre époque ni même à notre monde. Mes supérieurs m’ont ordonné de la détruire. A la demande du capitaine de Saint Avis, j’ai décidé de surseoir à cet ordre pendant une semaine afin qu’il m’apporte la preuve de son utilité. Sans résultats probants passé ce délai, la machine sera détruite.
Suite aux recommandations du capitaine de Saint Avis qui vous estime capable de percer le secret de la machine, je vous ai convoqué pour mener sous son commandement une mission périlleuse au plus près des lignes ennemis. Bien sûr, vous êtes libre de refuser.
— J’accompagnerai le capitaine avec plaisir mon colonel !
— Je vous félicite pour votre courage et je vous octroie pour cette mission le grade de lieutenant.

Devant l’intensité des combats, le colonel Deloffre jugea bon de repousser l’opération de quelques jours et prévint Armand et Lucas de se tenir prêts à intervenir à la première accalmie. Lucas profita de ce court répit pour passer quelques heures avec Lily.
Toujours aussi belle, Lily se promenait de longues heures dans la forêt en compagnie d’un grand cerf aux bois majestueux. Ses petits animaux de compagnie les suivaient, tout heureux de gambader librement. Elle semblait détachée de la réalité, heureuse et détendue. Elle ne communiquait qu’avec les animaux, les humains ne l’intéressaient plus.

A l’aube Armand fit prévenir Lucas que l’armée tenait la côte 103 et qu’il l’attendait pour la mission. Rendus sur les lieux de l’opération, des bombardements sporadiques, entrecroisés de tirs de soldats embusqués, les obligèrent à ramper vers une horrible tranchée boueuse qu’ils suivirent, têtes baissées, jusqu’à l’entrée d’un vaste bunker taillé à même la roche. Précédé par Armand, Lucas découvrit dans un halo de lumière bleutée, une étrange machine aux lignes futuristes qui se mit à ronronner quand il s’approcha.
L’impressionnante masse d’acier reposait sur huit colonnes qui disparaissaient profondément sous terre. Lucas tendit la main et toucha le métal tiède qui réagit sous ses doigts comme une matière souple et vivante. La lumière s’intensifia, passant du bleu au jaune donnant l’impression que la machine s’éveillait d’un sommeil prolongé.

— Mon intuition était bonne, elle réagit à ton contact, dit Armand.

Les formes inhabituelles des boutons tout comme les leviers tordus intriguèrent Lucas. Aucun cadran, aucune inscription, rien d’humain, ne caractérisait cette étonnante mécanique de laquelle émanait une formidable puissance.
Malgré les apparences, Lucas s’adapta vite à la machine dont le maniement s’avéra plus simple que prévu. En retrait, Armand brûlait d’envie de lui poser des questions. Avait-il compris à quoi elle servait ? Pouvait-elle les aider à gagner cette foutue guerre ?

— Elle puise son énergie au cœur de la terre, expliqua Lucas. C’est sans nul doute la plus puissante machine sur terre et elle n’est pas prête d’être battue.
— Mais à quoi sert-elle ?
— A tout, il suffit de la commander.
— Comment cela ?
— Que diriez-vous de construire un pont au-dessus de la rivière, par exemple ?
— Expliquez-vous ?

Lucas manipula avec précision les commandes sous le regard d’Armand. Une forte odeur d’iode se répandit dans le bunker et presque aussitôt un puissant faisceau de particules ionisées jaillit comme l’éclair d’un canon de verre translucide. Lucas régla le tir vers l’est pour relier d’un trait de lumière pourpre deux points précis situés de chaque côté de la rivière. L’horizon oscilla, s’étira comme une toile d’araignée laissant apparaître un fin treillis métallique qui se métamorphosa en poutrelles d’acier. Mues par des mains invisibles, celles-ci s’assemblèrent alors pour former une ossature métallique. Quelques minutes plus tard les deux berges étaient reliées par un pont d’une solidité à toute épreuve. D’abord stupéfait, Armand comprit très vite le bénéfice que les stratèges de l’état-major sauraient tirer d’une machine qui transformait de simples molécules d’air en acier trempé.

Mis au courant de l’incroyable pouvoir du rayon lumineux, qui s’avéra également capable d’anéantir toute matière quelle que soit son état, le colonel Deloffre ordonna à Armand et Lucas de construire immédiatement un mur d’acier le long de la ligne de front.
Ce travail d’une facilité déconcertante lorsqu’on contrôle les forces de la nature fut rapidement exécuté. Extrêmement satisfait du résultat, le colonel Deloffre éleva le capitaine de Saint Avis au grade de commandant et le lieutenant Lucas au grade de capitaine. Pour marquer l’événement, il octroya une journée entière de repos aux troupes stationnées dans le secteur et leur offrit une triple ration de rata et de vin. Il exposa ensuite avec enthousiasme son plan de bataille aux officiers supérieurs.

La semaine qui suivit, de nombreux soldats furent appelés en renfort de l’arrière en vue de l’opération « Sanctuaire ». Cette opération, mise au point par le colonel Deloffre, devait sécuriser la côte 103 en frappant l’ennemi par surprise et le tailler en pièce.

Le jour « J », Lucas se retrouva aux commandes de ce qu’il avait naïvement imaginé être une merveilleuse machine prête à offrir ses bienfaits à une humanité pacifiée. N’ayant hélas pas à cet instant le choix de son destin, il déclencha l’offensive au signal donné par Armand, en ouvrant à l’aide du canon de lumière des passages à travers le mur d’acier, aux endroits déterminés par l’état-major. Les troupes jaillirent alors de ces portes invisibles pour s’abattre sur un ennemi désemparé, incapable de prévoir le moment ni le lieu de l’attaque. Après leurs frappes éclairs, les guerriers victorieux se repliaient sans attendre derrière le mur dont les portes à nouveau balayées par le canon de lumière se refermaient immédiatement, laissant derrières elles des champs de bataille jonchés de cadavres. Trois jours d’assauts répétés eurent raison de l’adversaire qui battit en retraite.

Après cette offensive, Armand et le colonel Deloffre baptisèrent la machine « l’Atomiseur » en raison de ses facultés à transformer l’atome. Lucas reçut l’ordre de former Armand à son maniement avant d’être cantonné à l’arrière avec la troupe. Il passa plusieurs semaines dans une horrible caserne sans presque jamais sortir et pensait sans cesse à Lily. Que devenait-elle ? Où vivait-elle ? Que faisait-elle ? Il revoyait le visage souriant de sa petite sœur, empreint de naïveté. Il imaginait que le cerf l’avait protégée des dangers de la guerre. Parfois il se demandait si la machine et Lily n’étaient pas liées et si elles ne participaient d’une même expérience divine qui marquerait l’histoire de son empreinte.

L’ennemi tenta une ultime percée au-delà de ses frontières par la voie des airs, mais ses avions, frappés par le canon de lumière dirigée par Armand, se désassemblaient en vol avant de s’éparpiller au sol comme un essaim de lucioles affolées. Désormais menacé à l’intérieur de ses frontières, sans aviation, le moral de son armée au plus bas, l’adversaire signa un armistice sans condition.
Soucieux de soustraire aux regards non avertis une arme défiant impunément la loi des atomes, l’état-major transforma la côte 103 en zone militaire ultrasecrète sous la responsabilité du colonel Deloffre.

La paix revenue et Lucas absent, Armand considéra l’énorme potentiel technique dont il disposait, comme une arme de persuasion davantage utile à ses propres ambitions que comme un outil universel propre à diffuser mille bienfaits auprès des peuples. Il obtint du colonel Deloffre le commandement du fort et devint dès lors la seule personne habilitée à manipuler « l’Atomiseur ».

Ayant reçu son ordre de démobilisation, Lucas put enfin rentrer chez lui. Il retrouva sa maison sens dessus dessous. Des traces de luttes témoignaient d’événements violents en totale opposition avec la douceur de vivre qui caractérisait les lieux d’ordinaire. Ni Lily ni aucun de ses animaux familiers, pas même Néron, ne l’accueillirent. Sur le sol Lucas remarqua une fine poussière lumineuse dont l’odeur iodée lui révéla l’origine. Le faisceau de la machine portait de plus en plus loin. Depuis son bunker fortifié, Armand l’utilisait sur des cibles civiles au gré de sa fantaisie.
Dans le verger ravagé, Lucas découvrit le cerf mourant. Il souleva la tête du pauvre animal dont un des bois cassé trainait un peu plus loin.

Pour s’occuper et retrouver un peu de sérénité, Lucas passa beaucoup de temps dans l’atelier à réparer toutes sortes de choses. Il remarqua que ses mains-outils devenaient chaque jour moins précises et ne put s’empêcher de penser à Lily.
Un matin, une voiture de l’armée stoppa à sa hauteur et son chauffeur fit savoir que le Général Deloffre souhaitait le voir de toute urgence. Arrivé à l’état-major le général, récemment promu, le reçut immédiatement.

— Le Capitaine de Saint Avis est devenu fou et menace d’utiliser « l’Atomiseur » contre nous si nous refusons de le nommer général en chef des armées. Il prétend envahir tous les pays voisins en s’aidant de cette fichue machine qui produit jours et nuits des machines de guerre en nombre illimité.
— Comment une machine peut-elle croître de la sorte ?
— C’est à cause de votre sœur. Armand l’a enlevée et l’oblige à collaborer avec « l’Atomiseur » qui puise en elle d’inestimables ressources. Cet ensemble contre-nature risque de devenir très vite incontrôlable. Vous devez intervenir. Vous seul connaissez assez cette mécanique infernale pour la stopper.
— Armand a enlevé Lily ? Vite emmenez-moi à la côte 103 !

Le chauffeur du général Deloffre roulait à tombeaux ouverts sur des routes détrempées. Au plus ils approchaient de leur destination, au plus les conditions météorologiques empiraient. La nature même souffrait, comme si la machine épuisait
ses forces. Les chênes centenaires épargnés par les bombardements cassaient comme du verre, les gouttes de pluie grosses comme des billes rinçaient le sol, le transformant en une immense pataugeoire. Les roues de la Delaunay-Belleville s’enfonçaient jusqu’aux moyeux.
Arrivés en vue de la côte 103, le général Deloffre et Lucas découvrirent un spectacle de désolation. « L’Atomiseur » absorbait toute vie alentours, il s’en nourrissait et vomissait ses engins de guerre qui ensuite franchissaient les frontières pour envahir les états voisins dont les habitants horrifiés fuyaient en laissant tous leurs biens derrière eux.

— Lily ! hurla Lucas de toutes ses forces, Lily, écoute-moi je t’en supplie ! Stoppe la machine ! Tu m’entends ? Stoppe la machine !

Reconnaissant la voie de Lucas, « L’Atomiseur » réagit en redoublant de fureur.

— Lucas va-t’en, éloigne-toi, tout va exploser ! cria Lily en rassemblant ses dernières forces.

A peine eut-elle prononcée ces paroles qu’une terrible explosion ravagea la côte 103 creusant un profond cratère qui engloutit Lily, Armand, le général Deloffre et son chauffeur. Lucas, miraculeusement épargné, reprit ses esprits en contemplant ce décor d’apocalypse. Vivant mais seul, il pria pour que l’âme de sa petite sœur poursuive son aventure loin de la folie des hommes, tout là-haut au plus près des étoiles.

Ce jour-là les mains de Lucas redevinrent normales.

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