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Qualifié

— Qu'est-ce que tu voudrais manger ce soir ?
— Je ne sais pas.
— Tu n'as pas une petite idée ?
— Non.
— Cherche.
— Tu n'as qu'à faire ce qui te fait plaisir.
— Rien ne te ferait plaisir à toi ?
— Non.

Liane soupire. Elle se dit machinalement qu'elle ne sait pas pourquoi elle a posé la question, parce que depuis quelques temps la réponse varie peu. Il est vrai que tout ça n'est pas de la plus haute importance, mais elle aimerait bien qu'il recommence à participer à ce qu'elle appelle « la vie à la maison ». Il ne s'agit pas tellement de faire le ménage, il le fait quand c'est son tour, pas exactement comme elle voudrait que ce soit fait, mais ce n'est pas le problème. Le problème, selon Liane, c'est que Sylvain est devenu une coquille. Elle sait qu'il a ses raisons, de bonnes raisons, mais elle pense aussi qu'au bout d'un moment, il faut revenir à la vie, leur vie. On ne peut quand même pas rester une coquille indéfiniment. Elle, elle ne demande qu'à l'aider. Sylvain est assis dans le canapé, un verre à la main, comme tous les soirs en rentrant du travail. En entendant Liane soupirer, il se redresse, pose son verre sur un coin de la table basse, et se dirige vers la cuisine. Il regarde machinalement le comptoir sur lequel Liane a posé les ingrédients du repas du soir. Il lui dit gentiment mais brusquement d'aller s'asseoir, qu'il s'occupe du dîner.

Liane et Sylvain mangent en silence, devant la télé. Il ne s'arrête de mastiquer que pour porter un verre de whisky à ses lèvres abîmées. De temps en temps, elle rit silencieusement à une bêtise dans la télé. Elle aime bien regarder des programmes légers.

— J'ai croisé la maman de Samuel aujourd'hui au supermarché.
— Mmmh.
— C'était un ami de Léo non ?
— Mmmh.

Un mouvement de tête et un grognement. Liane se retourne vers le téléviseur. Elle ne sait pas bien quoi penser, ni comment se sentir. Le silence, qu'elle croyait pourtant chérir, commence à peser un tout petit peu trop lourd. Elle n'a jamais été très bavarde Liane, c'est plutôt une femme qui aime réfléchir dans son coin, et jusque là, cette relation avait tout pour la rendre heureuse. Mais là ça commençait à faire beaucoup de silence. Ils avaient vu passer tout l'été, et toujours pas un mot. Pas un mot, bien sûr quand elle pense ça, elle exagère, il dit encore quelques mots Sylvain. Mais plus beaucoup. Plus assez. Souvent, elle se demande si il est plus bavard au travail. L'autre jour, quand elle l'attendait dans la voiture à la sortie du bureau, elle a vu ses lèvres bouger, et elle pourrait jurer qu'il a prononcé devant son collègue bien plus que les quelques mots qu'il lui réserve à elle. Sur le coup, elle s'était dit que c'était une bonne chose, qu'il puisse parler à son collègue comme ça. Elle ne savait pas de quoi, et elle se doutait bien – ou l'espérait-elle ? – que ça ne devait pas être très important, mais elle s'était dit que c'était une bonne chose. Au cours de cette même soirée cependant, elle avait compté les mots qu'il lui avait adressé à elle. Le jour d'après aussi, et celui d'après également. Il a fallu plusieurs jours pour en arriver – c'est une estimation – à peu près au même nombre de mots qu'il avait offert à son collègue en une seule conversation. Presque malgré elle, elle commençait à ressentir la piqure désagréable de la jalousie. Elle se mit à compter, non plus le nombre de mots, car c'est une tâche presque impossible, mais le nombre de secondes, de minutes qu'il accordait à chaque personne au cours de ses journées. Liane avait pris l'habitude de chronométrer le temps de parole de son compagnon. Elle avait même créé un tableau sur son ordinateur, et tous les soirs elle rentrait avec beaucoup de sérieux les chiffres dans les cases. Elle se rendait bien compte que son comportement n'avait aucun sens, mais elle arrivait facilement à repousser toute phase de lucidité par rapport à ses actions récentes dans son inconscient, et, au bout de quelques jours, elle ne fut même plus gênée d'agir ainsi. Après tout, c'était de sa faute à lui si elle en arrivait à de telles extrémités. Elle n'en aurait parlé à personne évidemment, mais d'elle à elle, elle ne se jugeait pas, en tout cas plus comme au début. À vrai dire elle n'avait plus vraiment le temps d'y penser : elle comptait. Aujourd'hui, Sylvain en était à treize secondes avec la caissière du supermarché, et vingt-deux avec elle. À sa connaissance, il n'avait parlé à personne d'autre, c'était un jour de congé. Au travail, elle ne pouvait pas savoir à quel point il parlait, et ça la rendait folle d'imaginer toutes les secondes qu'il devait octroyer aux autres quand elle n'était pas là. Elle chassait soigneusement ce genre de pensée dès qu'elle se formait, sans quoi la rage pourrait revenir et, bien que muré dans son silence infernal, elle avait décidé que Sylvain ne la méritait pas, cette colère dont elle était parfois remplie. Finalement, Liane décide d'aller se coucher et, par provocation sûrement, elle se lève sans dire un mot, ni bonne nuit ni rien d'autre, rien que le bruit de ses pas. Sylvain, tout entier à son verre, ne lève même pas les yeux.

Le compteur à zéro, Liane se tire doucement d'un sommeil agité. À peine a-t-elle regagné conscience qu'elle se demande s'il parlera aujourd'hui. C'est toujours la première chose à laquelle elle pense en se réveillant, est-ce que Sylvain va parler, et de quoi, et surtout combien de temps. Lui, il dort encore. Il se couche plus tard qu'elle maintenant, parce qu'il a des insomnies, alors il fait sonner son réveil à la dernière minute. Au début ça ennuyait Liane qu'ils ne prennent plus leur petit-déjeuner ensemble et puis, au fur et à mesure des repas, elle s'était rendu compte que ça valait peut être mieux ; que ce soit au déjeuner ou au dîner, il ne décrochait pas un mot et finalement, manger était devenu plus agréable quand il n'était pas là. Ça ne l'empêchait évidemment pas de lui en vouloir de l'abandonner de la sorte, mais elle avait solennellement décidé qu'elle ne lui dirait pas pour ne pas rajouter à son fardeau, ou bien par esprit de vengeance, esprit qu'elle commençait – bien malgré elle – à développer. Elle pense à ses chiffres en poussant les couvertures. Il lui suffirait de parler se dit-elle. D'en parler. À elle bien sûr, ça va sans dire.

Quand Sylvain arrive dans la cuisine, son café est déjà prêt. Il murmure un « merci » à l'adresse de sa compagne qui note directement la première seconde de parole de la journée. Toujours la même. C'est encore ça qu'il ne lui retire pas comme attention. Elle est tellement occupée à compter qu'elle ne se rend même plus compte qu'elle ne lui répond pas. Elle le fixe un instant, le mettant presque au défi de rester silencieux. Tout ce qu'elle obtiendra ce matin en plus de ce merci murmuré, un léger sourire, un peu d'espoir triste dans les yeux de son compagnon. Restée un instant perdue dans ses pensées – pas vraiment joyeuses –, Liane se force à lui rendre son sourire : après tout c'est une façon de communiquer un sourire, c'est moins bien que des mots, mais ça reste quelque chose. Sylvain peut retourner tranquillement à son café, sa part est faite. Il lui jettera un discret « à ce soir » avant de partir, elle le sait déjà, « merci » et « à ce soir » sont les seules paroles qu'elle entend le matin, tous les matins, comme s'il était programmé pour ne dire que ça. Un robot. Elle a envie de le secouer son Sylvain, de lui faire cracher des mots, des secondes rien qu'à elle. Liane, loin d'être familière de ce genre d'accès de violence – en tout cas avant cette affaire – se surprenait régulièrement à penser des choses horribles depuis l'accident. Pas directement après bien sûr, elle avait accepté le silence au début, elle l'avait respecté même, religieusement : c'est normal d'accuser le coup se disait-elle. Mais maintenant, il pourrait recommencer à faire attention à elle. Il pourrait la laisser entrer, rien qu'un tout petit peu, lui parler, qu'elle puisse l'aider. Il pourrait recommencer à vivre tout simplement, au lieu de rester égoïstement dans sa peine, à l'abri. Mais il refusait toujours de parler, et pas que de l'accident, de quoi que ce soit, comme si prononcer une phrase était devenu trop difficile, comme si aligner quelques mots à l'égard de sa compagne n'était pas important, comme si ça ne valait pas de faire l'effort. Liane ne supportait pas d'être ainsi mise à l'écart. Elle l'aimait, et voulait tout partager avec lui, même sa tristesse, qu'il gardait farouchement pour lui seul. Surtout sa tristesse d'ailleurs, depuis qu'elle était devenue omniprésente. Mais Sylvain ne partageait plus rien, il était replié sur lui même, fermé, imprenable. Une coquille. Et de plus en plus, Liane nourrissait un ressentiment aigu à l'égard de ce silence qui semblait ne jamais devoir finir. Elle avait même pensé à étrangler son compagnon un jour où la colère avait atteint des sommets, pour voir si en pressant assez fort, des mots sortiraient de sa bouche. Elle se faisait les images dans sa tête, Sylvain avait le visage tout rouge et elle serrait, de toutes ses forces, ses petites mains autour de son cou écarlate, et ça lui faisait un bien fou. Ce petit film intérieur fut suivi d'un léger rire nerveux : bien sur elle n'était pas sérieuse, mais c'était quand même drôlement bizarre d'y penser.

Quelques jours après, une voisine retrouva Liane dans un des champs qui bordaient sa propriété. Liane avait décidé sur un coup de tête d'aller prendre l'air,  « histoire de se calmer les nerfs » comme elle se dit de temps en temps. Au moment où elle prend cette décision, elle a effectivement besoin de se calmer : elle vient de passer une heure sur son tableau, à essayer de calculer des temps de conversation probables entre Sylvain et ses collègues. Elle n'a jamais été douée en maths, mais ce n'est pas la difficulté de l'exercice, ni son inaptitude à le réaliser qui la chagrinent. Elle se rend bien compte qu'elle supporte de moins en moins que Sylvain soit au travail, loin d'elle, à distribuer des secondes à tout le monde. Le pire dans tout ça se dit-elle, c'est qu'elle n'a aucune certitude. Si au moins elle pouvait se baser sur de vrais calculs, elle pourrait tirer les conclusions qui s'imposent et alors peut être, tout serait plus clair. Si seulement tout était plus clair répète Liane, impuissante devant l'écran. Ne pas savoir rajoute toujours au désarroi : le réel n'a plus ni sens ni autorité, il existe sans nous : il faut bien construire autre chose, pour pouvoir exister également, prendre part à la mascarade. Elle les imagine se repaître de la parole de son compagnon, lui tirer ses précieux mots de la bouche, et lui il se laisse faire, il délivre ses trésors sous leurs regards impudiques, ces trésors qu'il se permet de lui refuser à elle, Liane, qui a tout fait pour lui. Les charognes. Ils profitent de sa faiblesse, ils le font parler, et c'est à cause d'eux qu'il n'a plus rien à dire à Liane quand il rentre le soir. Ou alors il est aussi fautif qu'eux. Peut être même plus. Peut être qu'il en rigole de ne plus lui décrocher un mot à la vieille. Ils se fendent tous la poire en pensant à elle, avec son chronomètre, qui n'en peut plus de chasser la seconde. Rien que d'y penser, Liane a des sueurs froides : c'est comme faire des cauchemars en pleine journée, elle a le cœur qui bat à mille à l'heure, elle en pleurerait. C'est à ce moment-là qu'elle décide de faire un tour dehors, pour se vider la tête.

Dehors, l'air est frais. C'est un jour d'automne agréable. Les feuilles mortes crissent sous ses pas, il lui semble qu'elles ont plus de choses à lui dire que Sylvain. Les oiseaux aussi parlent entre eux – ils ont l'air de se moquer d'elle –, et mêmes les insectes si on fait vraiment attention. Où qu'elle aille, le monde communique sous ses yeux solitaires. Surtout ne pas y penser, la pente est glissante, et elle est déjà par trop avancée dessus. À mesure qu'elle s'éloigne de chez elle, qu'elle laisse derrière elle ses angoissants tableaux et son funeste chronomètre, les battements de son cœur se calment, et, doucement, elle peut recommencer à respirer. Elle avait oublié à quel point il pouvait être agréable de flâner dans l'herbe, sous un paisible soleil d'automne. Liane redécouvre petit à petit le silence, celui que l'on choisit, qui couvre tout d'un voile léger et cotonneux, chaud et accueillant, celui qu'on trouve à l'abri d'arbres centenaires, dont on s'attend presque à ce qu'ils le brisent et nous parlent d'une sagesse oubliée lorsque le vent vient déranger leurs feuilles résignées, qui ne tenant déjà plus qu'à un fil se préparent à retourner au sol. Liane goûte ce plaisir d'autant plus intensément qu'elle n'en avait pas eu de pareil depuis un long moment. Il ne devait cependant pas durer longtemps : un esprit torturé trouvera toujours à s'extirper d'un état qui permet l'apaisement. Lorsque les yeux de Liane se posèrent sur cette noisette, par terre, toute seule, elle sut qu'il lui faudrait la ramasser. Un de ces gestes qu'on ne s'explique pas mais qu'on exécute quand même, sans y penser. D'ailleurs à quoi bon – puisque la logique n'a pas sa place dans l'affaire ? Nous y sommes, quelques instants après le premier coup d'oeil, celui de la découverte, et Liane se penche pour s'emparer du fruit tombé de l'arbre. Toutes les autres noisettes ont été méticuleusement ramassées par le paysan qui possède la parcelle. Celle-ci a du tomber d'un de ses gros sacs en toile, ou bien de la poche d'un glaneur, venu se régaler de quelques fruits secs avant la récolte. Quoi qu'il en soit elle est là, aussi seule que Liane qui se penche pour la ramasser. Après l'avoir un peu époussetée, elle porte la noisette solitaire à sa bouche pour essayer d'en faire craquer la coquille. Elle a beau forcer, elle ne réussit qu'à se faire mal aux dents, et cela l'agace un peu. Elle examine avec attention la petite coque résistante qu'elle a portée à ses yeux, et trouve à un endroit la marque de l'une de ses dents – sûrement une canine, mais rien d'autre. Pas une fissure, ni même une craquelure, rien qui pourrait promettre que dans quelques instants, elle dégusterait la petite boule ronde et croquante qui soudain lui faisait envie. Un sentiment d'injustice profond la saisit : de quel droit lui refusait-on cette noisette ? Elle remet le fruit à sa bouche, avec le même résultat que la fois d'avant. L'énervement, en plus d'une petite douleur à la mâchoire, pointe rapidement le bout de son nez, et, si irrationnel qu'il soit – et bien qu'elle s'en rende compte –, elle s'y laisse aller sans trop se faire prier, avec même, on pourrait dire, une certaine volupté. L'apaisement, comme on s'en doutait, n'aura donc pas duré longtemps. L'enjeu n'est même plus de manger la noisette, non, la noisette est devenu prétexte à autre chose, elle a pris plus d'importance qu'aucune autre noisette n'en avait jamais eu. Tant que cette noisette restera fermée, Liane ne sera pas en paix. Qui pourrait croire qu'une si petite chose renferme un tel pouvoir ? Liane sait qu'elle en viendra à bout, ce n'est qu'une question de temps. Malgré cette certitude, chaque échec la remplit d'un désespoir pathétique qu'elle n'avait auparavant jamais ressenti. Ou alors il y a très longtemps, quand elle était gamine. Quand on a cinq ans, on peut se permettre de pleurer devant une noisette qui résiste à nos assauts, on n'est pas encore maître de ses émotions, alors on n'est pas vraiment responsable. Liane ne se sentait pas responsable de sa haine à ce moment-là, et elle débordait allègrement de tout ce qui, ces derniers temps, l'avait remplie au point de l'étouffer. En sautant de toute ses forces sur la noisette maintenant posée à terre, elle hurle, pleure, trépigne. Son comportement, si elle avait ensuite tenté de l'expliquer à quelqu'un, lui aurait sûrement fait honte, mais à cette seconde elle ne pense pas aux autres, elle ne pense pas à la honte, elle ne pense qu'à se déverser de tout ce silence, et la noisette paraît un assez bon défouloir – si l'on excepte la frustration de ne pouvoir l'ouvrir. Cette dernière reste désespérément intact malgré les assaut répétés : sans prêter attention à la violence des coups qui pleuvent sur sa coque, elle s'enfonce dans le sol malléable du champ, sous les vociférations de la pauvre Liane, qui commence tout de même à manquer de souffle. Après quelques minutes d'effort, elle se rend bien compte que ce n'est pas le bonne technique : elle aura beau sauter, de plus en plus fort si elle veut, l'insolente lui résistera. Elle se met en quête d'un bout de bois, d'une bûche, n'importe quoi qui soit dur, et contre lequel elle pourrait piéger son ennemie. À cet instant, elle a une allure pitoyable. Une frénésie animale s'est emparée d'elle, et elle fouille le sol comme si sa vie en dépendait. Dans une exclamation de joie malsaine qu'elle serait incapable de retenir si elle le voulait, elle s'empare enfin d'un morceau de tronc presque détaché qui lui semble pouvoir faire l'affaire. Elle a gagné, elle le sait, tous ses muscles sont tendus dans l'excitation de l'ultime assaut, elle ne pense plus à rien d'autre qu'au soulagement intense qui la traversera lorsqu'elle entendra enfin le craquement libérateur. Elle dispose la noisette sur le bout de bois avec précaution, puis abat son pied droit sur le tout. La noisette craque, Liane aussi. Le souffle court, elle se penche vers les débris, pour ne trouver rien d'autre que des fragments de coquille.

Liane essaye tant bien que mal de rassurer sa voisine ; non elle n'a pas besoin d'aide, merci beaucoup. C'est une femme de l'âge de Liane, qu'elle connait de loin, mais pas plus que ça. Elle avait choisi de s'installer à cet endroit car l'anonymat qu'il offrait, la solitude qui l'entourait, lui plaisaient beaucoup à l'époque. Aujourd'hui, ça la fait doucement rigoler de repenser au moment où elle a acheté la maison, ce moment où le silence lui faisait du bien, silence qu'elle était venue chercher ici, en plein milieu des champs, dans cette maison qui n'en avait qu'une autre pour voisine immédiate. Cette voisine d'ailleurs, n'avait jamais été envahissante, sûrement elle s'était installée ici pour les mêmes raisons que Liane : on ne fait jamais de meilleurs voisins que ceux qui vivent au même rythme que vous. Mais aujourd'hui cette femme qu'elle croise régulièrement sans vraiment la connaître ne veut pas partir de chez elle. Cette femme la regarde avec un air de pitié qui, à travers ses yeux, prend des airs de condescendance. Liane, ne pouvant soutenir son regard plus longtemps, lui demande froidement de la laisser, elle est calmée, ce n'est rien de grave. La voisine fait une ultime tentative, et mentionne timidement Léo. Le regard de Liane se durcit. Sans dire un mot de plus, et sans en attendre l'ordre non plus, parce qu'il n'était pas vraiment nécessaire, la voisine recule et, après un bref signe de tête en direction de Liane, se dirige vers la porte. En passant le seuil, elle ne peut pas s'empêcher de se demander si elle fait bien, de laisser cette femme-là toute seule.

La fatigue s'empare de Liane dans les secondes qui suivent le départ de l'importune, une fatigue contre laquelle il semble impossible de lutter. Elle n'essaye même pas : se laissant tomber de tout son poids sur le canapé, Liane plonge dans un sommeil sans rêve. Quand elle rouvre les yeux, il lui semble que quelques minutes seulement se sont écoulées. Le pas lourd de Sylvain derrière la porte, le bruit de la clef dans la serrure, celui de la porte qui grince quand elle tourne sur ses gonds, ne laissent pourtant aucun doute quant à l'heure qu'il est : Liane a dormi presque toute la journée. Elle se lève brusquement et tente de se composer un visage détendu. C'est peine perdue : la pauvre femme a même encore des feuilles dans les cheveux, souvenirs de sa mésaventure champêtre. Elle accueille son compagnon avec un sourire – forcé – plus large que ceux auxquels il avait fini par s'habituer. Il s'en étonnerait presque, mais se contente d'un signe de tête. Un robot. Le sourire s'éteint rapidement sur le visage de Liane. Elle regarde Sylvain se mouvoir à travers la maison, faire sa petite danse routinière, celle qu'il exécute chaque fois qu'il rentre du travail. Il retire ses gants, soigneusement, doigt par doigt. Il retire son manteau, l'accroche à la patère prévue à cet effet. Il retire son écharpe, qui subit le même sort que le manteau. Quand il a fini de retirer les couches de vêtements qui sont de trop à l'intérieur d'une maison, comme on pèle un oignon, il va à la cuisine, il n'a toujours pas dit un mot, et se sert un verre de son whisky préféré, le premier de la soirée. Il pose le verre sur la table basse, se projette dans le canapé, saisit la télécommande, allume la télé. Généralement, à ce moment-là, Liane brise le silence. Elle dit quelque chose comme « comment s'est passée ta journée ? » ou « tu as faim ? Qu'est ce qu'on pourrait manger ce soir ? ». Puis elle chronomètre la réponse de son compagnon. Ce soir-là elle reste droite sur le canapé à côté de Sylvain, elle ne prononce pas un mot, et semble secouée de frissons. Son téléphone, qui lui sert discrètement de chronomètre, est sur le bureau, hors de portée. Il faudrait qu'elle se lève, mais elle en est incapable, pas tout de suite. De toute façon se dit-elle avec amertume, si elle même n'ouvre pas la bouche, il n'y aura rien à chronométrer. Ce n'est pas l'homme qui devrait partager sa vie, devenu presque un inconnu, qui entamera une conversation : elle n'est pas sûre de grand-chose, mais ça elle le sait. Pendant que Sylvain regarde la télé, Liane s'emmêle dans ses pensées. Le programme est léger, c'est une de ses séries préférées, et pourtant elle ne prête aucune attention aux images qui défilent sur l'écran. Elle réalise son propre film, dans sa tête. Elle retrouve la douleur sourde de tout à l'heure, ce désespoir qui cherche à s'accrocher quelque part et se cogne, invariablement, contre chacune des parois de son corps. Elle ne cherche pas à s'en débarrasser, au contraire, un sourire malsain dessiné sur ses lèvres minces, elle le nourrit consciencieusement. Elle a l'impression de porter un enfant : au plus profond de son corps, à l'intérieur même de sa chair, le nœud émotionnel qu'elle a créé palpite. Quel soulagement quand enfin il éclatera, ce désespoir qu'elle couve comme une mère. L'ivresse de l'anticipation la dépossède de tous ses sens, à l'exception du toucher : elle ne voit plus rien, n'entend plus rien, ne sens plus rien ; elle est toute entière à sa chair, le monde extérieur n'est plus qu'un vague souvenir, elle doute même qu'il ait un jour existé, il n'y a plus qu'elle, qu'elle qui existe. Jamais Liane ne s'était sentie aussi vivante, aussi vibrante qu'en cet instant.

— Ça va ?

Rien n'aurait pu la surprendre plus que cette question. Liane, arrachée à elle-même, reste silencieuse, revient doucement au monde, à Sylvain. Elle pense à son chronomètre là-bas sur le bureau. Son cœur bat à toute allure.

— Ça va ?
— Mmmh mmmh.
— Ça n'a pas l'air.
— Qu'est ce que tu en sais ?

Les mots ont fusé. C'est la première fois qu'elle lui parle aussi sèchement depuis l'accident. Jusque-là, elle s'était bien gardée d'exprimer la moindre émotion en la présence de Sylvain, pour ne pas le brusquer. Mais Liane a perdu le contrôle, elle a rendu les commandes, abandonné le navire. Elle s'entend, elle voit la surprise dans les yeux de Sylvain. Spectatrice impuissante, elle sait qu'elle va continuer, qu'elle va tout lâcher. Elle attend ça depuis si longtemps. Comment a-t-elle pu ne pas s'en rendre compte ? Tout son corps est en ébullition, elle se dit que c'est agréable, même si ça fait mal.

— Tu veux m'en parler ?

Liane tente de réprimer un cri de douleur ; un gémissement presque animal passe la barrière de ses lèvres. Les mots, la soudaine attention, la compassion de Sylvain lui font mal. Il faut qu'il arrête de parler.

Ce soir-là, quand le camion des pompiers déchire le silence, la voisine cuisine tranquillement devant sa fenêtre. Dès le premier murmure lointain des sirènes, elle pense à Liane, qu'elle a laissé dans un état pitoyable tout à l'heure. Elle pense à la tragédie qu'ils ont du traverser, tous les deux. C'était dans tous les journaux du coin il y a quelques temps, personne ici n'ignore ce qu'il s'est passé. Elle se dit, pleine de remords, qu'elle aurait du rester, malgré la mauvaise volonté de Liane, elle aurait du s'occuper d'elle. Ça n'a pas du être facile pour elle non plus, c'est normal qu'elle finisse par craquer. Le camion s'arrête sur le chemin qu'elle a remonté tout à l'heure pour rentrer chez elle. Le souffle court, elle se précipite dehors. Elle a peur qu'il soit trop tard, et que la pauvre femme ait craqué. Elle voudrait lui demander pardon, pardon d'être partie, elle voudrait la sauver. En s'approchant, elle croit remarquer cependant que c'est la silhouette lourde d'un homme qui tend le tissu du petit brancard blanc que les pompiers portent vers le camion. Et, à l'intérieur de la maison, une voix altérée qui répète inlassablement : « je voulais juste voir si la coquille était vide. »

PRIX

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Un petit mot pour l'auteur ?

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Ginette Vijaya · il y a
une histoire dont le tragique est maintenu jusqu'au bout .
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Moniroje · il y a
Lu de bout en bout!!! au cours, j'ai pensé que l'époux devait aussi compter les secondes des rares mots qu'elle prononçait.
Puis, l'horreur, hi hi... des derniers mots...

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Louise Lepert · il y a
Bonjour Moniroje, merci pour votre commentaire et désolée du retard de cette réponse! Oui, il arrive qu'on puisse se reprocher aussi ce que l'on reproche aux autres, sans s'en rendre compte.. Merci d'être passée, au plaisir de découvrir vos écrits!
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Romane González · il y a
Bonjour Louise! Après le seau, je viens lire votre seconde nouvelle! On retrouve, je pense, vos thèmes de prédilection, la plongée dans la conscience d'un personnage, l'introspection! J'aime beaucoup le récit de cette femme meurtrie qui perd peu à peu pied avec la réalité. Je suis d'accord cependant avec Noels, le passage sur le noisette est un peu long. Même s'il est important au niveau de la psychologie du personnage, il ralentit l'intrigue et l'attention du lecteur. Bonne chance à vous avec ces deux beaux textes!!
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Louise Lepert · il y a
Bonjour Carmilla! Votre passage me fait très plaisir, et je prends les commentaires qui ne pourront qu'améliorer le texte! Merci encore, et au plaisir de vous relire.
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Sophie Debieu · il y a
Bonjour Louise, j'ai été prise dans cette histoire bien menée, ce moment où cette femme bascule dans la folie traumatisée par sa douleur est glaçant. Mes voix, bonne chance.
Je vous invite à découvrir "Choc" en lice pour l'été, catégorie poème, si le coeur vous en dit https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/choc-2

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Louise Lepert · il y a
Bonjour Sophie, j'irais faire un tour sans faute, merci de la suggestion, ainsi que du temps consacré à la lecture de ce texte un peu long!
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Sophie Debieu · il y a
Avec plaisir et merci, j'espère que vous apprécierez, bonne soirée
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Christian Guillerme · il y a
Toutes mes voix ! J'ai beaucoup aimé !
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Louise Lepert · il y a
Encore merci à vous Christian, d'avoir pris le temps!
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Miraje · il y a
Un texte sans parole (ou presque...) qui arrive à tenir le lecteur en haleine sur la longueur. Bravo !
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Louise Lepert · il y a
Merci Mirage pour votre passage! Au plaisir de découvrir vos nouvelles publications
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Jean-Baptiste van Dyck · il y a
Superbe histoire ! Bravo Louise voici mes 5 voix ! Je vous invite au Vietnam pour découvrir et/ou soutenir mon texte en lice également pour la finale poésie printemps ! 
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/you-hanoi-me-part-2

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Louise Lepert · il y a
Un grand merci pour votre soutien, ainsi que pour l'invitation à voyager, une belle découverte!
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Kiki · il y a
Mes 3 voix pour vous Louise et effectivement ça parait long mais ça se lit relativement bien. Bonne chance pour la suite
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Louise Lepert · il y a
Merci beaucoup Kiki, et pareillement, je reviendrais faire un tour à Sassenage pour la finale!
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Philou · il y a
J'ai bien aimé malgré quelques longueurs . mes votes
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Louise Lepert · il y a
Un grand merci pour votre passage Philou!
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Zouzou · il y a
Une bonne histoire ...un peu longue quand il faut lire tout le monde , mes voix !
Si vous aimez , mon 'à la ravigote ' Été et mes deux premiers haïkus Printemps

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Louise Lepert · il y a
Merci de votre passage Zouzou, ainsi que pour la suggestion de lecture, j'ai bien apprécié vos poèmes!
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