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La convocation

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Diwiha

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Dix jours !

Déjà dix jours que Lucie a pris sa nouvelle fonction de directrice, à Victor Duruy, école primaire de Montpellier.
Cela faisait des années qu’elle voulait cette mutation.
Mais elle n’aurait jamais imaginé dans quelles conditions elle s’effectuerait.

Tout avait été déclenché par un coup de téléphone intempestif, de son ami intime le recteur de l’académie de Lilles, à 23 heures un samedi soir, lui intimant l’ordre de se présenter dans son nouveau lieu de travail dès le lundi matin.
Pour la rassurer il lui dit que son voyage en train, son déménagement, et tous les frais occasionnés seraient pris en charges par l’administration, à titre exceptionnel, au vu de la situation de crise d’urgence, à laquelle, elle devait faire face.
Que la sous-directrice de l’établissement l’attendrait en gare de Montpellier pour lui montrer son appartement de fonction tout juste à côté de l’école.

Il lui expliqua que lui aussi avait du faire face à une situation extraordinaire quand son ami le recteur de l’académie de Montpellier l’avait appelé catastrophé, parce qu’il ne trouvait pas de remplaçante pour pallier au décès tragique de l’ancienne directrice en pleine année scolaire.
Il avait tout de suite pensé à elle, et lui répondit, qu’il lui faudrait, faire montre de diplomatie avec sa hiérarchie et jouer à fond la carte de ses amis hauts-placés.
Après quelques coups de fils à des membres très influents du gouvernement, toutes les démarches administratives avaient été facilitées, et tous les accords avaient été donnés.

Le lundi matin, elle était sur place.

Lors de la présentation de l’équipe d’enseignants, elle cru que le ciel lui tombait sur la tête.
Elle s’est retrouvée face à face avec son ex, qui ne l’a pas reconnue.
Il lui a fallu toute sa maitrise de soi pour garder son self-control et rester imperturbable.
Lucie ne pensait surtout pas que la suite des évènements, allaient être tout aussi déroutante que son arrivée, et qu’elle changerait radicalement et à tout jamais tous les participants de cette convocation.


C’est donc en ce tout début d’après-midi de mi-mai, que Lucie assise à son bureau, attend.

Dring !

Lucie : -« Allo !
Bonjour Monsieur.
D’accord.
Je vous remercie de m’avoir averti.
Dès votre arrivée, entrez directement dans mon bureau, sans frapper,
Votre siège sera juste à côté de la porte.
Au revoir Monsieur. »

Lucie a juste le temps de s’exécuter, que Madame Couchot, la maitresse arrive.
C’est une très belle jeune femme élégante dans son tailleur sobre et strict.
Ses longs cheveux noirs sont retenus en une queue de cheval, par une barrette très stylée, seule petite fantaisie qu’elle s’est permise.

Toc-toc !

Lucie accueille les nouveaux arrivants.

A l’encadrement de la porte, apparaît une dame distinguée, altière, tenant par la main un garçonnet de 10 ans.
Sa chevelure mi-longue jais, ses doux yeux noirs font ressortir la finesse asiatique, de son visage angélique.
Son fils lui ressemble trait pour trait.
On les prendrait plus pour des frères et sœurs que pour une mère et son fils.

Lucie : -«Entrez.
Bonjour Sin.
Madame Wong, je présume.
Bonjour. »

Madame Wong: -« Bonjour Mesdames. »

Sin : -« Bonjour Madame la directrice.
Bonjour Madame Couchot.»

Lucie se dirige vers Mme Couchot qui depuis son entrée, était restée debout.

Lucie : -« Permettez-moi de vous présenter, Mme Couchot, la maitresse de CM2.»

C’est leur première rencontre.
Madame Wong travaillant de nuit, c’est son mari qui l’emmène le matin et le reprends en fin d’après-midi.
Un trouble bizarroïde les envahit toutes les deux lors de ce premier contact. Intérieurement, Mme Couchot est perturbée par cette incompréhensible attirance et l’étrange sentiment, qu’elle éprouve instantanément à l’égard de cette parfaite inconnue.
Mais ni l’une, ni l’autre, ne laisse transparaître la sensation indéfinissable qui s’empare d’elles.
Ce qui pour autant, n’est pas passé inaperçu pour Lucie.
Leur poignée de main, est franche et ferme.

Lucie : -«Prenez une chaise, et asseyez vous. »

Trois sièges font face au bureau de la directrice.
Sin se mit au milieu avec à sa droite sa Maman et à sa gauche sa maitresse.

Lucie : -«Mesdames.
Nous allons commencer la réunion, sans le père de Sin qui viendra dans quelques minutes suite à un léger contretemps.»

Madame Couchot : -« Comme vous le vous voulez, Madame la directrice.»

Madame Wong : -« Madame la Directrice : ne sachant pas s’il connaissait les coordonnées de l’école, j’allais vous en parler.
Cela ne fait que depuis une quinzaine de jours qu’il s’est installé définitivement à Montpellier, pour être au plus proche de Sin.
Comme cela il va pouvoir m’aider dans les moments graves et difficiles que notre fils traverse.»

Madame Couchot eu l’air surprise par ce qu’elle venait d’entendre.
Mais elle n’eut pas le temps d’y réfléchir plus longuement, car Lucie enchaîna aussitôt.

Lucie : -« A votre demande expresse Mme Wong, je vous ai convoqué exceptionnellement, ce mercredi après-midi puisque votre travail ne vous laisse que très peu de temps de libre, les autres jours de la semaine.
Mme Couchot, je vous remercie d’avoir pris sur votre temps de travail personnel et d’avoir donné votre accord pour que cette cruciale mise au point soit possible.»

Subrepticement, la porte s’ouvre et le père s’assit en catimini sur la chaise près de l’entrée.
L’assemblée à part Lucie ne le vit pas entrer.

Lucie : -«Vendredi dernier, Mme Couchot, ici présente, a commis une faute professionnelle inadmissible et intolérable, dans mon établissement, envers le jeune Sin. »

S’adressant à la maitresse :

Lucie : -«Pourriez-vous, s’il vous plait Mme Couchot, nous relater les faits et nous expliquer les raisons de votre horrible geste ?»

Madame Couchot : -« Comme vous le savez, Mme la directrice, le règlement intérieur interdit formellement que les garçons aillent dans les toilettes des filles.
Ce n’est pas la première fois que je constate que Sin s’y rends, malgré mes innombrables remontrances.
La fois dernière, a été la goutte qui a fait déborder le vase.
Une fois pour toute, j’ai voulu lui donner une leçon cuisante dont il se souviendrait toute sa vie.
Pour le punir et lui donner la honte, je l’ai emmené au centre de la cour au milieu de tous les élèves.
Je l’ai déculotté pour que ces camarades d’école sachent qu’il était un garçon et que sa place était avec eux.
Je n’admettrais aucuns manquements aux statuts régissant le bon fonctionnement de ma classe, et aucune insubordination notoire à la règlementation régissant cette école. »

Madame Wong : -« Madame Couchot, ne considérez-vous pas, que votre sanction est disproportionnée et déplacée ? »

Madame Couchot : -«En aucune façon, Madame.
Le règlement est le règlement.
Si c’était à refaire, je le renouvellerais sans états d’âmes.»

Lucie : -«Et toi Sin, peux-tu me dire pourquoi, tu préfère les toilettes des filles à celles des garçons ? »

Sin : -« C’est chouette d’aller chez les filles, car j’ai une apparence féminine.
C’est mon élément, car je peux papoter, me pomponner et échanger des trucs de filles entre filles.
Se rendre chez les garçons, c’est dégradant, humiliant, dégoutant.
Je ne me sens pas à mon aise.
Je ne me sens pas chez moi.
Je suis vraiment mieux chez les filles.
J’aime leur compagnie puisque je leurs ressemble, et au plus profond de moi, je me sens comme elles.
Je suis elles. »

Lucie : -« Merci Sin pour ton explication limpide. »

Madame Couchot : -« Limpide ?
Limpide pour vous Madame la directrice.
Pour ma part, c’est d’une noirceur impénétrable, et d’un infantilisme navrant. »

Madame Wong : -« Madame Couchot, auriez-vous tendance à oublier que mon fils n’a que 10 ans.
Et que malgré son excellent parcours scolaire, il lui est difficile de trouver les mots justes et adéquats pour expliquer son ressenti.
Personnellement, et ce n’est pas parce que c’est mon enfant, je trouve qu’il s’est très bien sorti de cet exercice. »

Madame Couchot : -« Je ne cautionne pas, ni n’admet que des parents puisse tolérer et accepter aussi sereinement que leur garçon se prennent pour ce qui n’est pas : une fille.
C’est contre nature.
Croyez-moi sur parole : c’est une aberration. »

Le père qui était jusque là resté silencieux, sorti de sa boite comme un diable.
Ce qui les surpris tous.
Sa réaction fut fulgurante.

Le père : -« Chérie !
Dis-moi franchement.

D’après-toi qu’elle est l’aberration :

• De rejeter son enfant par ce qu’il n’est pas conforme aux normes de la société,

Ou

• D’aimer son enfant pour ce qu’il est ?

Réponds à ma question.

Où se situe cette aberration dont tu nous parles ? »

Sin, tout joyeux : -« Papa ! »

Tout en parlant, le père s’était rapproché de son fils.
Et une fois son speech terminé, le serra tendrement dans ses bras en l’embrassant.

Dès qu’elle entendit, le son de la voix de son fiancé, Madame Couchot fut stupéfaite.
Elle se leva brusquement et le regarda d’un air étrange.

Madame Couchot : -« Phil ?
Mais que fais-tu ici ?
Sin est ton fils ? »


Phil et elle s’étaient rencontrés aux cours d’un voyage qu’elle avait fait pour participer à un colloque International d’enseignants aux Etats-Unis.
Lui en tant que journaliste au Daily Planète de Smallville faisait un reportage sur ce sujet pour son journal.
Dès qu’ils se sont vus, tous deux eurent un coup de foudre immédiat, l’un pour l’autre.
Il est vrai que le temps leur étant compté, Phil n’avait pas trouvé le temps nécessaire pour révéler à Mme Couchot l’existence de son fils adoré.
A son arrivée à Montpellier, il avait tout de suite parlé à Mme Wong et à Sin de son intention de refaire sa vie avec une charmante femme dont il était tombé éperdument amoureux.

La veille, ensembles, elle, son fils et lui, ils avaient décidés de l’inviter le samedi suivant, chez elle, pour faire ample connaissance, et projetait de lui en parler le soir même.
De son côté, Mme Couchot, intuitivement, dès le retour de son fiancé, près d’elle, s’était rendu compte que Phil lui cachait quelque chose très importante, mais son Amour infini pour lui, lui recommandait d’attendre, qu’il soit prêt à aborder le sujet.

C’était sans compter sur l’intervention inopinée du destin.


Phil : -« Toutes mes excuses, ma Chérie.
Je suis désolé que tu apprennes dans ces conditions déplorables que Sin est mon fils.
Le temps n’a pas joué en ma faveur.
J’en suis navré.
Encore plus que ce soir, mon intention était de tout te dire et de t’inviter ce samedi chez sa maman pour que vous fassiez connaissances tous les trois. »

Mme Couchot se rassit sur sa chaise abasourdie par cette révélation

Wong : -« Dans mon ethnie au cours du mariage c’est l’homme qui prend le nom de famille de l’épouse. ».

Madame Couchot : -« Tout s’éclaire.
Je comprends pourquoi, je n’ai pu faire le rapprochement entre Sin et son Papa. »

Lucie amusée par le pittoresque de la situation, garda tant bien que mal son sérieux.
Elle réussi tout de même de ne laisser rien paraitre.
Constatant qu’elle risquait de lui échapper, d’une voix assurée, elle intervint.

Lucie : -« Mesdames, Monsieur un peu de retenue, je vous prie.
Ne vous laissez pas dépasser par vos sentiments respectifs.
Merci de votre compréhension.»

Après un court silence, Lucie reprit :

Lucie : -« Mme Couchot.
J’ai devant moi, vos états de services qui sont irréprochables.

Combien de fois avez-vous mise votre carrière en jeu, pour aider des élèves victimes de discriminations qu’elles aient étés raciales, religieuses ou autres ?
Pourquoi vous en prenez-vous aussi violemment et ouvertement à Sin ?

Ce qui est en totale inadéquation avec votre combat contre l’irrespect, l’incompréhension, et le rejet de ces jeunes enfants différents et très intéressants.
Je présume que dans votre vie privée, un évènement tragique a dû vous perturber à tel point qu’il vous a vous-même amené à trahir votre éthique professionnelle.

Pourquoi Sin ?
Pourquoi un lady-boy ? »

Madame Couchot : -« Madame la directrice, de quel droit vous permettez-vous de mélanger, ma vie privée et ma carrière ?
Et après tout qu’est ce que vous en savez ?

Rien à ce propos n’est transcrit et ne transpire dans mes états de service à ce que je sache.
Je refuse d’en parler.
Vous êtes hors sujet, et cela ne regarde personne. »

Lucie : -« Oh que si ! »

Madame Couchot offusquée : -« Pourquoi ? »

Lucie : -« Je suis la clef de votre problème. »

Madame Couchot ébahie : -« Je ne vois pas ! »

Lucie : -« Si tes yeux sont aveugles, ouvres donc celui de ton cœur ! »

Madame Couchot : -« Comment osez-vous ? »

Phil : -« Pour ma part, je suis sur et certain qu’au contraire cela nous donnerait un nouvel éclairage sur ton obstination, ton aveuglement incompréhensible envers Sin. »

Madame Couchot : -« Phil, tu ne vas pas t’y mettre toi aussi ? »

Phil : -« Tout ce que je demande, c’est que l’abcès soit une fois pour toute percé, que tout le pus malfaisant en soit éliminé et que cette blessure qui te mine soit à tout jamais guérie, même, s’il nous faut entendre des secrets inavouables.

S’il te plait, mon cœur, dis-nous la vérité ?

Si tu ne le fais pas pour nous, fais le pour le bien-être et surtout pour l’équilibre de Sin.
Ouvres lui la voie vers un avenir plus serein.
Montres-lui l’exemple d’adultes qui agissent ensembles, main dans la main pour vaincre les inégalités qui détruisent à petit feu notre société, sourde et aveugle aux cris de désespoirs de ses propres enfants. »
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