La Contu

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Il était une fois... Ce postulat habille mes mots, mes pensées, mes rêves et leurs cauchemars... Il me permet d'emmener tout lecteur là où il ne s'y attend pas. J'aime chatouiller le galopin  [+]

Image de Eté 2016
La Contu




Margery a dressé ses deux tresses aux fils d’argent de telle sorte qu’elles lui dessinent une couronne. Elle n’a pas su résister au plaisir de revêtir son plus coquet fichu, une jupe noire à peine usagée dont elle imagine qu’elle flatte son allure. Puis, après avoir lissé quelques mauvais plis, redonné un peu de gonflant à ses jupons, son épaule bien assurée et sa hanche épaissie par le fil du temps, poussent la porte du pub. La damnée résiste du mieux qu’elle peut mais finit par céder à La Contu qui avance dans la pièce enfumée. En effet, la cheminée plus fatiguée que de coutume rechigne à laisser s’échapper la mofette, cache-misère... On devine bientôt des murs lépreux couverts de suie. Un plafond plus sombre qu’une nuit d’hiver et sa kyrielle d’arantèles poussiéreuses promptes à se saisir des tignasses à leur portée. Des tables et leurs bancs hors d’âge. Sur le sol, nombre de crachoirs, dont le jus moussu, macule vite les planches vermoulues de taches noires biturées.




A contrario de ce qu’espérait notre donzelle, la rumeur paillarde de la pièce ne s’éteint pas à son arrivée au sein du seing. Des dés roulent sur sa droite provoquant grogne ou euphorie des parieurs selon le lot qu’il leur échoit. Au comptoir, Pearl, le boitout, noie son gros nez vérolé dans une pinte un brin éventée. A ses côtés, Edward, le cheveu hirsute à l’image de son humeur, tance à tue tête un compain qu’il croit assis au creux de son épaule. Il n’y a plus personne ici pour entendre et calmer ses démences. Tout au fond de la pièce, on devine des ombres dont la rumeur semble s’apparenter à un complot.




En fait, tout cela tient de la routine en ce temps de servage !




La belle ou ce qu’il en reste, s’en retourne braver le noroît pour mieux revenir, ahanant. Le silence se fait dans un grincement de bois et d’injures qui fusent. Une ombre grise et couturée campe à présent dans la gargote.




- Dites-donc les gars, un petit coup de main ne serait pas de trop. Voyez comme tout complote pour que je m’emmêle dans ce drap.
- Merci. Et, hop ! Voyez ce qui se cwèche là-dessous !
- (Sifflements)
- Eh oui, la bergère que vous découvrez-là vaut son pesant d’or et si une bonne âme pouvait clore l’huis, nous retrouverions tout le confort qui nous était promis...
- Bang. (la porte claque).
- Mais qu’est-ce donc que tu nous apportes la conteuse ? Un trône à drôlesse ?
- Dis donc, Long John, toi qui sais si bien prendre tes jambes à ton cou en cas de mauvais coup, pousse donc ma royale causeuse près du feu.
- Pour sûr que te voilà devenue reine ; normal quand on côtoie tellement beau monde !
- (Nouveaux sifflets)
- Taratata messires, je vous présente mon rocking-chair. Nul doute que ce soir, ainsi bercée je ne vous emmène dans le jardin d’Éden. Mais si d’aventure vous n’étiez pas assez sages, je n’hésiterai pas à vous emmener visiter Satan...




Voilà que Pearl un brin éméché se rue sur le siège à bascule. Mais celui-ci rebelle à toute autre que sa mie passe le pauvre hère cul par-dessus tête. Le grincement du fauteuil tient du rugissement d’un amant qui aurait terrassé un piteux rival.




- Une histoire ! Crie l’assemblée.
- (Rire général)
- Eh,eh, vous voilà bien pressés tout de suite !
- Une histoire que diantre, fissa ! Lance Macer.
- D’accord, mais seulement si j’ai la promesse de me voir offrir, non pas une blonde ou une rousse mièvres mais plutôt de ces brunes piquantes qui sauront éteindre le feu installé dans mon gosier par trop de parladure.
- Pour sur, autant que t’en voudras, offertes par le patron !
- Fais-toi pas prier, maintenant que t’es installée plus haut que nous autre jolie mizelle !
- Tss-tss, sacré flatteur le Macer !
- Bon sang, y a que toi pour nous emmener là où on ne s’y attend pas...
- Bien, c’est parti les gars ! Il était une fois une princesse au petit pois...
- (Sifflets)
- Que nenni, te moque pas de nous la conteuse. Si tu crois que nous autres on a des oreilles de fillettes !
- Bon, alors reprenons notre récit là où nous l’avions laissé.




Royalement installée, Margery pas peu fière, laisse sa monture onduler selon son bon plaisir. Les flammes de la cheminée dansent plus vite et parent d’ors son visage évanescent. A cet instant, chacun ici, jurerait qu’elle n’a pas plus de vingt ans. Une grimace de notre amuseuse éteint les derniers potins.
...





« Le grondement sourd semblait surgir du cœur de la terre. Les cieux et tout le pays en frémissaient. Les murmures de ce qui aurait pu encore être vivant s’en trouvaient étouffés.




Godwin filait. Pour sur, il aurait préféré chevaucher un nuage pris dans les rets d’un ouragan. A le voir d’aucun aurait pu croire qu’il essayait de semer son ombre, mais c’était bien pis que cela ! Il courait au-delà de ses forces depuis ce qui lui semblait une éternité. Remontait dans ses mollets cette douleur lancinante qui lui faisait accroire que ses pieds étaient mourus depuis longtemps. Son diaphragme en pleine détresse lui donnait l’impression que son corps ne faisait plus un, mais que deux rogatons essayaient de fuir la désolation qui s’annonçait. D’ailleurs le drôlet que l’on surnommait le Petiot, en cet instant se serait voulu plus petit que petit, histoire pour une fois, cette fois, de passer inaperçu.




Foutaise !




Au devant, il ne reste de la splendeur des Terres du Levant que ses deux pathétiques gardiens, géants encore, mais aujourd’hui démembrés. Il y a fort à parier qu’ils seraient forts démunis s’ils se devaient de les défendre. Les ventaux de ce qui fut un rempart inviolable s’attardent et s’accrochent encore, à moitié engloutis par les flots ténébreux. Les Terres du Ponant quant à elles se sont retirées. Elles ont fuit un danger dont la rumeur alentour, tel un écho venant des abîmes, a annoncé depuis des lustres la fin des temps heureux. Au-delà il n’y a que le vide et l’eau en furie.




Derrière, pfft, Godwin n’ose pas détourner son regard du néant qui s’ouvre devant lui. C’est bien inutile, il a au creux des narines l’odeur fétide de ses poursuivants. Ils sont plus d’une centaine et tentent une manœuvre d’encerclement. Le pauvre gaillard peut percevoir leur clameur, une sorte de long geignement guttural. Mêlée au galop de leurs montures faméliques, elle est la promesse de la curée à venir. Il aimerait pouvoir cracher à cette horde affamée qu’un pauvre hère ne saurait suffire à les rassasier tous. Dans ses pires cauchemars il a croisé les pupilles sans vie de ces seigneurs déchus. Il devine leurs mâchoires édentées dont les exhalaisons volent les âmes des êtres vivants. Les charognes sont si proches qu’il les entend pourfendre les flancs de leurs haridelles squelettiques. Sans réfléchir plus avant, notre athlète quasi cul de jatte, s’arrache au sol boueux. Les yeux clos pour ne pas embrasser la mort qui l’attend, le garçon brasse l’air des deux bras qu’il lui restent. Pris dans sa fuite éperdue, il n’a pas senti les griffes lacérer son dos. Des auréoles écarlates maculent sa chemise déchirée.




Alors que le sol s’est dérobé sous lui, une myriade de gouttelettes d’eau plus légères que l’air lui tiennent lieu de seconde peau. Il vole.................................. »

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Yourstruly · il y a
Merci...
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Thara · il y a
L'humour est le moteur de cette nouvelle, on n'en reste pas insensible !
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Yourstruly · il y a
Merci beaucoup.
J'y vole... Volerai, un mot, deux, ou plus....

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Keith Simmonds · il y a
Bonsoir, Yourstruly ! Grâce à vous, “Rayons de soleil” est en Finale pour le Prix Haïkus Printemps 2017. Merci de revenir confirmer votre soutien si vous l’aimez toujours.
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Keith Simmonds · il y a
Vraiment, une jolie histoire bien écrite! Bravo! Mon vote!
Je vous invite à venir voir et apprécier mon “Été en flammes” si le cœur
vous en dit, merci d’avance!
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ete-en-flammes

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Yourstruly · il y a
Merci, j'apprécie le compliment. Mon côté sale gamine répondrait "na!" je fais ce qu'il me plait, en fait, tout simplement, je fais ce qu'il ne faut pas: dès qu'une histoire prends corps, j'ai l'impression qu'une harpie prend possession de mes neurones et qu'un esprit malin se saisit de mon clavier. L'histoire me mène par le bout du nez! Mon "maître" es conte, me fait le reproche toujours et encore. C'est la fin du haricot princesse...
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Keith Simmonds · il y a
Bonjour Yourstruly ! Grâce à vous, “Kidnapping” est en Finale pour le Prix Court et Noir 2017. Merci de revenir confirmer votre soutien si vous l’aimez toujours.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Il vole et nous avec ! Quelle beau texte, on se sent complètement emporté deux fois : le texte et le conte ! Une suite svp !

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