La confession du Petit Chaperon rouge

il y a
4 min
199
lectures
24

Ma chaîne YouTube : https://www.youtube.com/channel/UCR_GVP-wP713Ql-ndD2MSDQ?view_as=public Les 7 histoires de Schnouilleurs  [+]

Voilà plus de six semaines que je n’ai pas rouvert ce cahier. Il me semble, en en relisant quelques pages, que je suis encor la petite fille que j’étais. Je me sens pourtant fatiguée comme si j’étais très vieille. C’est comme si ce journal, que je n’ai commencé que pour m’aider à réobtenir en moi le bonheur, me ramenait toujours à l’unique lieu de mes pensées : au désespoir.

Le mois dernier, avant cette longue interruption, j’ai déchiré les pages dans lesquelles j’avais mis toute ma force à écrire mon histoire. Je dois simplement recommencer. Mais pendant que j’écris ces lignes, mon cœur bat très fort, et j’ai peur... Il est là, je le revois et je l’entends. J’entends sa voix encor me dire : « Déshabille-toi ». Mon Dieu, c’est vers toi que je tourne mes regards. Donne-moi la force de vaincre. C’est que parfois je n’espère plus rien de la vie, et souvent je ne puis ni prier, ni dormir, ni manger.

Ce matin, j’ai cru le voir près de la fontaine blanche. J’ai maîtrisé ma frayeur devant cette vision insensée et j’ai fermé les yeux pour cacher à ma mère la rage furieuse qui les remplissait de rouge. J’ai fait de mon mieux mais elle s’est inquiétée car j’étais pâle et avais l’air tourmenté. Oh ! conversation atroce où j’ai su feindre l’indifférence... Pourquoi n’ai-je jamais osé le lui dire ? Je ne savais pas, moi, qu’il est dangereux de s’arrêter à écouter un loup.

C’était Jeudi Saint : ma mère, ayant cuit et fait des galettes, m’avait envoyée en porter une à mère-grand parce qu’elle était malade et que ça lui aurait fait du bien. Je l’avais mise dans mon panier qui contenait aussi un petit pot de beurre et une bouteille de vin. Sitôt après le déjeuner, j’ai pris le chemin des épingles, le plus long, celui qui mène au moulin, et j’ai passé le pont. Ensuite, j’ai croisé le Père Lucas sous les trois grands chênes de la place de l’église. Il m’a souhaité bonjour et complimenté sur le chaperon que m’a donné parrain à mon baptême. Nous avons marché un moment ensemble et je lui ai dit où j’allais. On fait mal d’écouter toute sorte de gens : j’aurais voulu emprunter la grand-route, mais monsieur le curé parlait si bien qu’il parvint à me convaincre de traverser le bois pour gagner du temps.

Dans cette forêt où Père Lucas m’avait laissée seule avec ma galette et mon petit pot de beurre, j’ai pensé à maman qui voulait que je sois bien sage en chemin. Je suivais une piste étroite, à l’abri des regards, mais le loup ne fut pas longtemps à me trouver et m’aurait dévorée s’il n’était pas venu un homme qui allait à la chasse avec son chien. L’homme accepta un morceau de galette et but le vin que je lui offris en remerciement, et comme on ne voyait plus bien clair à cette heure ici, il m’accompagna jusque chez mère-grand qui habitait la première maison du village par delà le bois.

Ma pauvre mère-grand, ce n’était point ta voix qui me répondait derrière la porte entrebâillée. Je me demande pourquoi je suis entrée. La bête allongée sur le lit ne te ressemblait pas, malgré la chemise qu’elle avait arrachée à ton corps déchiré. Elle avait dû nous entendre causer, le chasseur et moi, et courir chez toi tirer la chevillette. Elle t’aura terrifiée avant de te tuer et de m’attendre, couchée dans ce lit, machinant sa ruse grotesque. Toujours est-il que sa force eut raison de ma faiblesse : elle me saisit le bras et me secoua violemment afin que je comprenne qui était Maître Loup. C’est alors que l’animal fit sa terrible proposition : « J’en ai assez de manger par terre, comme un chien, et pour une fois je voudrais manger cuit. Cuisine pour moi et tu pourras t’en aller. »

Je crains de n’oublier jamais ce moment où j’ai choisi de vivre. Comment faire pour oublier que je lui ai taillé le ventre ? Comment oublier qu’au deuxième ou au troisième coup de ciseaux sa peau pendait sur mes mains tremblantes ? Comment ai-je pu l’incorporer à de la pâte non levée, la délayer avec beurre, sel, œufs et eau, la pétrir, la rouler pour la feuilleter, lui donner la forme d’une galette, la décorer, la dorer et la faire cuire pour le régal du loup ?

Quand il a eu terminé son repas, le loup m’a regardée avec des yeux brillants, et il a dit : « Mmm, la bonne odeur... Tu vas manger ce qui reste dans mon assiette, et quand tu auras fini tu pourras t’en aller. Mais avant cela, verse donc un peu plus de sang dans ma coupe. » Je ne peux dépeindre l’agitation dans laquelle cette sauvagerie me plongeait. Que j’aie apprécié le goût de ma grand-mère ajoute à mon malheur. J’aimerais dire que chaque bouchée fut un supplice, mais ce ne serait pas la vérité : j’avalais avec plaisir les bouts de galette que Maître Loup me donnait.

Lorsque nous eûmes achevé cet odieux festin, j’eus bien envie de rentrer à la maison, et comme je me levais de ma chaise le loup demanda où j’allais : « Chez ma mère, qui doit se faire du mauvais sang, lui dis-je. – Demeure-t-elle bien loin ? – Oh ! oui, dans un autre village tout là-bas, là-bas, après le chemin des épingles. – Hé bien, reste tranquille, je veux l’aller voir aussi. Nous irons ensemble demain matin. Maintenant, sois gentille, enlève ton tablier et viens te coucher avec moi. – Où faut-il mette mon tablier ? demandai-je. – Jette-le au feu, mon enfant, tu n’en as plus besoin. – Maître Loup, que vous avez de grandes jambes ! – Enlève aussi ton corset. – Maître Loup, que vous avez de grands bras ! – Retire ton cotillon. – Oh ! Maître Loup, quelles grandes dents vous avez... – Déshabille-toi. »

A cet instant, on vint heurter à la porte : c’était l’homme de la forêt. Mais comme personne ne répondait, il cria : « C’est moi, petite fille, est-ce-que tout va bien ? » D’une voix étrange, et seulement après plusieurs secondes, le loup répondit : « Qui est là ? » ; d’une voix si étrange en vérité, ressemblant si peu à celle d’une vieille femme, que le chasseur dit avec colère : « Je vais entrer ! – Non ! fit le loup, n’entrez pas, je suis enrhumé ! » Il entra donc et, voyant le loup, il épaula son fusil : « C’est ici que je te trouve, assassin ! Il y a un moment que je te cherche... »

La bête fut tuée sur le coup. Aujourd’hui, je le regrette, car il est malaisé de pardonner à un mort. Je sais que jamais plus rien ne sera comme avant ; pour moi, la cloche de l’église restera indéfiniment silencieuse. Pardonner à ce loup, qui m’a condamnée à vivre avec le souvenir de cette nuit, m’est extrêmement difficile. Pour autant, je m’efforce de poursuivre ce chemin, avec l’aide de Dieu.
24

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !