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La conférence « cœur des îles »

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Burt Vertoca

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Le vieil homme s’obstine à promener son chien tous les soirs sur le trottoir qui longe la grande salle polyvalente, la seule de l’île qui accueille des conférences. Ce ne sont pas les quelques secousses que l’on vient de ressentir qui l’arrêteront. Les petits tremblements de terre sont assez fréquents sur l’île, sans grande conséquence généralement. Il continue son chemin comme si de rien n’était. Ce n’est pas tout à fait l’avis de son caniche qui semble plus inquiet et devient plaintif.
Comme souvent le samedi, la conférence annoncée à 20h provoque un attroupement près de l’entrée du bâtiment. Cela ressemblerait à une file d’attente si tout ce petit monde faisait l’effort de se tenir en rang. Mais le chien est obligé de se faufiler entre les groupes qui se sont formés. Son maître le suit en marmonnant, tenant la laisse courte. Il doit prendre goût à cette course d’obstacles, ce zigzag parmi les futurs auditeurs, pour réitérer ainsi la promenade chaque samedi. Ou bien est-ce pour le plaisir d’une ébauche de dialogue critique ?
— Dites donc, laissez-moi passer ! Cela en fait du monde, pour une telle illuminée ! maugrée notre promeneur du soir.
Une voix s’élève dans la foule.
— La professeur Delamare n’est pas du tout une illuminée !
— Je l’ai entendu à la radio. En tout cas, c’est une rigolote ! On ne sait plus si elle est cardiologue ou exploratrice. M’est avis qu’elle n’est ni l’une ni l’autre !
Plusieurs voix s’élèvent dans les rangs pour protester. D’autres font signe de ne pas répondre à la provocation. Une jeune femme se met soudain en travers du chemin du contestataire.
— La professeur est tout à fait sérieuse. Elle cherche à faire le lien entre la médecine et la nissonologie. Et pour cela, elle va tout simplement sur le terrain.
Le vieil homme hausse les épaules, tourne une nouvelle fois la tête vers l’affiche qui annonce « Voyage au cœur des îles » puis reprend son chemin. Au fond de lui, il se demande surtout quelle est cette pseudo-science, qui n’a sans doute rien à voir avec la ville de Nice, malgré son nom.

S’il était passé outre ses préventions et avait assisté à la conférence, le passant aurait appris qu’il s’agissait de la science des îles, discipline inventée par un sociologue (A. Moles) dans les années 80. Il aurait surtout vu un public bigarré, formé d’étudiants et de retraités, tous suspendus aux lèvres de la professeur Delamare. Avec eux, il aurait appris quelle était la théorie défendue par cette savante.
— Tout a commencé avec mon vieux camarade et collègue, le professeur Dulac... D’ailleurs, je dois lui rendre hommage ce soir, comme je le fais lors de chacune de mes conférences. Il nous a quittés depuis maintenant trois ans. Vous ne le connaissez peut-être pas tous... Je lui dois beaucoup, sur le plan personnel et professionnel...
Une photographie du professeur souriant à l’objectif est projetée au fond de la salle. Lui fait écho le sourire de la conférencière à son évocation.
— Tout était assez ironique avec lui... La mare et le lac, nous étions faits pour nous entendre. Et j’ai longtemps nourri un complexe d’infériorité par rapport à lui. Cela s’est surtout traduit par un immense respect que j’ai toujours pour ses travaux. La mare ne peut pas être jalouse du lac, la nature est ainsi faite... Il a finalement disparu en mer, non loin du fameux Triangle des Bermudes. Le lac noyé dans la mer. Nous en aurions ri longuement ensemble... Il se moquait d’ailleurs de moi en me disant que j’aurais dû m’appeler Delamer...
Des rires secouent l’assemblée.
— C’est avec le professeur Dulac, disais-je, que nous avons eu l’intuition de ce concept de cœur pour une île. Il n’y avait pas vraiment de théorie, ni même de légende très établie à ce sujet. Mais certains îliens parlaient de protection, d’affection, voire d’amour... Un vieux pêcheur nous avait particulièrement marqué, en évoquant cet abri surgi de nulle part, à l’approche d’un ouragan, où s’était abritée une grande quantité d’animaux... On parle souvent de la capacité des animaux à pressentir les catastrophes, de leur intuition. La communauté scientifique est partagée à ce sujet, voire sceptique. Il ne s’agit pas de cela.
La professeur s’approche du public et se penche en avant. Sur le ton de la confidence :
— J’ai été moi-même témoin d’un phénomène très étrange lors d’un tremblement de terre sur une île, non loin d’ici. J’ai vu un trou dans le sol. Mais cela ressemblait plutôt à une sorte de trappe ouverte. Elle me faisait littéralement penser à une issue de secours. S’y engouffrait une cohorte d’animaux en tout genre. Elle s’est refermée à mon approche...
Des murmures parcourent la salle. S’il était là, on aurait alors certainement entendu notre cynophile s’exclamer :
— Et pour le tremblement de terre de tout à l’heure, pourquoi le trottoir ne s’est-il pas ouvert pour abriter mon caniche si les îles ont un cœur pour protéger les animaux ? Mon caniche ne leur plaît pas ?
La professeur développe sa théorie, ou en tout cas ce qu’elle en a établi à ce jour.
— Qu’est-ce que ce cœur ? Une « mini-arche » de Noë, disait parfois Dulac, voilà ce que les îles veulent préserver. Pour ma part, je n’en sais trop rien. Je suis cependant absolument persuadée que les îles, ou en tout cas, certaines îles, veulent ou peuvent, sauver certaines espèces à certains moments dramatiques. Nous avons choisi le terme de cœur, à la fois pour signifier que c’est une forme de marque d’affection, d’attachement, et également par ce que nous pensons que cet abri se situe au plus profond de l’île, en son centre...
Delamare se redresse soudain, menton levé.
— Vous allez me trouver bien prétentieuse. Mais après tout, pour m’adresser ainsi à vous, il faut bien que je le sois un peu. Jules Verne décrivait le Voyage au Centre de la Terre. J’ai voulu me lancer dans le Voyage au Cœur des Iles.
Nouveaux murmures dans la salle. Notre auditeur incrusté lèverait certainement les yeux au ciel.
— Mon espoir ? Que ces cœurs s’ouvrent aux hommes demain... Ma question ? Un tel phénomène est-il possible sur le continent ? Pline le Jeune n’a-t-il pas échappé à l’éruption du Vésuve ? Certes ! Mais Pline l’Ancien, plus proche de l’événement, lui n’y a pas survécu... Vous trouvez cela sans doute assez léger pour attribuer ce « cœur » aux seules îles. Mais laissez-moi vous exposer quelques aspects de la nissonologie pour étayer ma théorie...

A ce stade de l’exposé, notre passant aurait sans doute un peu décroché. Mais la professeur en venant ensuite aux raisons de son expédition, il aurait certainement tendu l’oreille.
— Si je me suis lancée dans cette expédition, ce fameux voyage dont je viens aujourd’hui humblement vous faire un compte-rendu, c’était avec la ferme intention de découvrir et pénétrer l’un de ces cœurs. Vous ne la connaissez peut-être pas, car nous n’en avions pas fait une grande publicité, mais avec mon cher collègue, nous avions fondé l’association Les îles ont un cœur, formée de bénévoles en tout genre. Ce n’était pas une œuvre de charité, encore que...
Apparaît sur l’écran le logo de cette association : des îles au milieu de l’océan, en forme de coeur.
— Non, c’était une association scientifique, mêlant des médecins, des sociologues-nissonologues, quelques policiers, des biologistes, des géologues et peut-être certains d’entre vous. Dulac ne l’a que très peu connu. Pendant plusieurs années, tous ses membres ont cherché des preuves, des traces, des indices de l’existence de ces cœurs. Nous traquions jusqu’à la moindre petite plume, permettant de supposer que des oiseaux étaient entrés par là pour trouver refuge dans un cœur. Après des années de recherche, c’est l’archipel des Saintes qui nous est apparu comme une des plus propices à nous dévoiler son ou ses cœurs. Le voyage au cœur des îles, c’est bien aux Saintes que nous l’avons fait.

L’alizé s’était mis à souffler fort dès l’entrée du canal, alors que la mer était si calme et le ciel si bleu le long des côtes guadeloupéennes. Delamare commençait à regretter son choix de prendre un voilier, devant une mer si agitée. Elle se demandait maintenant si l’avion n’aurait pas été préférable au bateau... Soudainement inquiète, elle cessa de fixer les îles à l’horizon et chercha des yeux le skipper. Elle ne le vit pas.
— Ohé ! Capitaine ! Où êtes-vous ?
Elle se souvint soudain que sa première impression avait plutôt été mauvaise : le marin ne lui avait paru ni très à l’aise, ni très compétent de prime abord. Elle se souvint également de ce qu’on disait généralement de la première impression...
Le skipper était descendu dans le carré, préparer un casse-croûte. Il en remontait à présent, pâle, et comme absent. Il se redressa soudain, et resta immobile, raide, contre la petite table sur le pont. Il s’était évanoui, debout, les yeux entrouverts.
Delamare le secoua pour qu’il revienne à lui, puis le renvoya en bas, faire un bon dodo. Elle avait quelques notions de navigation et prit donc la barre momentanément, puisqu’il n’y avait qu’elle. Les autres membres de l’expédition étaient déjà sur place, arrivés par avion, alors que Delamare avait tenu à venir en bateau, pour s’imprégner du cadre, disait-elle. Ils avaient plutôt pensé qu’elle avait peur en avion, surtout dans un petit coucou comme celui qui faisait la liaison entre Terre de Haut, aux Saintes, et Pointe-à-Pitre.
Le vent redoublait de violence, et la professeur s’inquiéta de nouveau. Il y avait de quoi. Descendant malgré le vent retrouver son compagnon de voyage, elle s’aperçut bientôt que le skipper qu’on lui avait recommandé, et dont elle avait eu une si mauvaise première impression, était mort, probablement d’une crise cardiaque. C’en était absurde ! Delamare, la cardiologue, incapable de diagnostiquer un malaise cardiaque et de sauver la victime... Cette première impression : était-ce donc l’intuition de la maladie et de la mort prochaine de cet homme ? Elle fut prise de doutes sur ses compétences...
Reprenant ses esprits, Delamare affala les voiles et voulut se mettre à la cape sèche. Mais ce n’était pas facile dans cette tempête ! Elle songea que ce n’était sans doute pas une tempête, simplement une bonne rafale des alizés, un bon courant d’air dans ce canal ouvert aux vents. Peut-être pas une tempête mais un sacré mauvais temps ! Rien ne marchait ! Assez de théorie ! Se mettre travers au vent quand il souffle si fort, cela ne tient pas debout ! D’ailleurs, même le skipper n’a pas résisté ! Elle devenait lasse de ces points de vue théoriques qui ne résistaient pas à la réalité !
Delamare, pourtant d’un naturel optimiste, sombrait dans une forme de désespoir, et, dans la tourmente, remettait en cause jusqu’à ses propres théories, qui lui parurent soudain « fumeuses »... Si les îles avaient un cœur, on pouvait aussi leur trouver un poumon, qui allait bientôt se nécroser avec toute la fumée de ses élucubrations ! Du vent aussi ! Tout cela n’était finalement que du vent ! Delamare en venait à regretter de ne pas s’intéresser plutôt à la pêche, se souvenant brusquement que les eaux du canal étaient réputées poissonneuses...

Ce n’est pas tout à fait ainsi que la professeur vient de décrire l’épisode à son auditoire. Son exposé est resté plus factuel : mais la situation est la même, celle d’une grande détresse, sur ce bateau, à quelques encablures de l’archipel.
— C’est alors qu’il m’a été révélé. Qui, me demanderez-vous ? Non, vous l’avez sans doute deviné. Je vous parle bien du cœur des Saintes. Il s’est ouvert pour moi. Comment ? Cela est resté pour moi une énigme pendant quelques temps. J’étais sous le choc, comme vous vous en doutez. Il a fallu que j’analyse cela à froid, avec certains autres spécialistes, présents sur place, une fois que tout fut calmé... L’explication est finalement assez simple. Et vous allez voir que la science, lorsqu’elle est bien pratiquée et bien interprétée, résout la plupart des mystères...

La professeur ne finit pas sa phrase : sa bouche est toute pâteuse, sa gorge sèche, et produire un son lui paraît brusquement un trop grand effort. Elle qui aime s’exprimer aussi avec les mains doit commencer par les extraire de là où elles sont enfouies... Mais que font-elles, dans un sac de couchage ? Delamare réalise qu’elle est en train de se réveiller péniblement, et qu’il n’y a pas de conférence, ni de public. La déception est grande. Elle a beau se gratter le crâne et les cheveux, et se frotter les yeux, la situation reste la même : celle d’un réveil difficile. Reste à cerner l’étendue du rêve qu’elle vient de faire. A déterminer les limites avec la réalité. Il n’y a sans doute pas eu découverte, ni peut-être même de voyage : cela sauverait un skipper, mais ferait reculer la science...
Delamare ouvre maintenant grand les yeux et prend conscience de ce qui l’entoure. La situation n’est peut-être pas si défavorable. Elle ne se réveille pas dans une chambre à la tapisserie exotique, fenêtre ouverte. Cela ressemble davantage à une grotte confortable, ouverte sur une petite clairière avec un léger air marin qui souffle. Des airs de cocon, en pleine nature... La professeur reprend espoir et en vient à la bonne vieille technique du pincement pour confirmer son état d’éveil.
Elle se met à commenter la situation, comme si elle s’adressait à un dictaphone :
— Je me trouve dans un grand espace naturel, couvert, non aménagé, plutôt hospitalier. Il n’est pas exclu que je sois tout de même arrivé à destination ! Nom d’un petit bonhomme, si Dulac pouvait voir cela...
Des bruits de conversation lui parviennent, en écho lointain. A une centaine de mètres, deux hommes apparaissent, marchant vers elle sans la voir encore.
— Non vraiment, je n’y comprends rien. Je promenais mon chien. Il y a eu quelques secousses, un début de tremblement de terre. J’ai croisé des gens, ai pu discuter avec eux, de sujets sérieux. Enfin, sérieux pour eux. Et soudain, je me suis senti glisser jusqu’ici.
— Ne vous en faites pas, vous êtes à l’abri.
— Mais où sommes-nous ? Pourquoi dites-vous cela ? Vous êtes là depuis longtemps ?
— Quelques temps, oui. Je vous expliquerai cela. Mais dites-moi : de quoi discutiez-vous juste avant de me rejoindre ? Les discussions et débats me manquent ici. Je n’ai personne à qui parler, à part quelques animaux.
— Oh, vous savez. Certaines conversations n’apportent pas grand-chose. Celle-ci en faisait partie. Nous parlions d’une scientifique aux théories abracadabrantes...
— Ah, oui ? Vous allez me dire cela. Mais avant, je manque à tous mes devoirs. Je ne me suis pas présenté : professeur Dulac. Je suis (ou dois-je dire j’étais ?) nissonologue.
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