La condition des femmes au XXIème siècle

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Boris Vian : "Un homme digne de ce nom ne fuit jamais. Fuir c'est bon pour les robinets."  [+]

Il n’avait eu d’yeux que pour elle ces deux dernières semaines, partout où il la croisait il souriait, elle lui rendait un sourire en échange, quand il lui envoyait un baiser elle le réceptionnait et le fourrait dans sa poche pour plus tard, et le soir quand ils se rencontraient tous, ces deux-là parlaient volontiers, riaient, jouaient aux cartes et quand il le fallait, se massaient le dos car les journées de travail étaient épuisantes. Il l’aimait bien, pensait qu’elle l’appréciait aussi, et les collègues aimaient à plaisanter à leur sujet, allant jusqu’à dire qu’ils étaient un joli petit couple. Sans doute cela se voyait-il un peu trop qu’il l’aimait un peu trop, tandis qu’elle restait mystérieuse dans ses airs. Souvent ils s’étaient échangés de doux regards, par hasard ou par volonté, et tous deux étaient de l’avis que le plus important dans le corps humain c’étaient les yeux, et qu’on pouvait sourire avec les yeux mieux qu’avec la bouche.

Ce soir-là, c’était le dernier soir, une soirée à thème reprenant les codes du bal de promotion avait été organisée et ils dansaient seuls parmi les autres collègues, qui dansaient par deux. Elle dansait avec d’autres que lui, et cela l’embêtait un peu trop, il aurait voulu danser avec elle mais n’osait pas, au nom d’une peur illégitime. Certes, il n’avait pas attendu que les langues des femmes se délient et se liguent contre la domination insupportable des hommes pour savoir comment bien se comporter avec elles, mais depuis la vague des plaintes il sentait sur sa tête comme une épée de Damoclès, et cette peur d’être trop insistant le hantait. Pourtant c’était maintenant ou jamais, l’occasion était idéale. Il la regardait danser, assis à l’écart, fatigué, encore secoué par les verres de vin qu’il avait tenté de noyer sous les verres d’eau, puis il dansa. C’était le genre de danse à la mode dans les boîtes de nuit, les trémoussements individuels. Comme des aimants, parfois, deux corps se retrouvaient collés et dansaient ensemble. Au fond, il attendait cette attraction. Il s’était rapproché d’elle, elle l’avait vu et avait souri. Il se sentit léger, un vent frais souffla entre ses côtes, ce sourire le rassurait, il souriait aussi. Derrière elle, se trémoussant du mieux qu’il savait pour ne pas paraître trop ridicule, il eut un frisson.

Il posa sur ses hanches ses mains délicates.

Ils dansaient enfin, ce moment qu’il avait tant attendu, l’attraction des aimants l’un vers l’autre, avait eut lieu. Il ferma les yeux une seconde pour entendre son cœur palpiter. Elle se débattait, ses mains arrachaient de ses hanches les doigts délicats qui s’y étaient agrippés. Il se laissa faire, osant à peine froncer un sourcil et elle disparut en vitesse, visiblement énervée. Que s’était-il donc passé ? Pourquoi la violence s’était-elle incrustée entre eux dans cette danse qui pourtant devait avoir lieu ? Il s’assit et songea.
Sans s’en rendre compte, y était-il allé un peu fort, avait-il dépassé la frontière de ses hanches, s’était-il mépris sur ses sentiments, avait-il mal interprété les signaux, y avait-il d’ailleurs des signaux, comme les phéromone des papillons, chez les humains (ils portaient tous les deux un nœud papillon ce soir-là), avait-elle eut peur, avait-elle été traumatisé un jour par une paire de mains posée maladroitement sur une paire de hanches, pourquoi tremblait-il, doutait-il de son innocence, comment ses mains si fines pouvaient-elles faire du mal à quelqu’un, avait-il parlé sans le savoir, lui avait-il dit des mots blessants, avait-elle lu dans ses pensées, avait-il voulu lire les siennes, avait-elle dit non, était-il coupable d’un mal dont il ignorait la raison, pouvait-on, pour deux mains posées sur les hanches d’une amie, commettre un viol, porterait-elle plainte pour si peu, était-ce vraiment si peu, avait-elle pu percevoir ce geste comme une agression ? Il soupira et bâilla dans son coude. L’heure était tardive et le lendemain, dernier jour de travail, commençait tôt ; il fallait dormir un peu.

Sur le chemin de la tente de la fête à sa chambre, il la vit assise par terre le visage couvert de larmes, et s’arrêta. Une collègue, dont il savait qu’elle était une de ses bonnes amies, était accroupie à côté d’elle et lui parlait. Il demanda si tout allait bien et n’eut pour réponse qu’une invitation à les laisser seules. Sans broncher il se coucha. Dans les draps, le doute s’immisce, il ne comprend rien, était-il responsable de ces larmes ? Il pensa que oui mais espérait que non, car la douleur des autres devenait un peu de la sienne. Il lui envoya un message.
Salut ! Dis, est-ce que j’ai fait quelque chose de mal ? Parce que nous dansions ensemble, et tu es soudain partie, et puis je t’ai vu ensuite pleurer. Je ne sais pas si j’ai fait quelque chose de mal, mais si c’est le cas j’en suis désolé. Bonne nuit, à demain.

Il s’endormit sans savoir s’il aurait une réponse, une explication, ignorant s’il aurait un sourire le lendemain. Ses rêves furent sombres, imbibés de culpabilité. Lui, que tout le monde avait trouvé gentil, drôle, modeste, un homme bon, qui n’avait jamais blessé personne, soudain coupable de la plus terrible des choses. Elle, que tout le monde aurait trouvé sympathique, jolie, une femme moderne et engagée, qui aimait s’amuser, soudain démasquée comme une vengeresse. Lui, qui acceptait la peine qu’on lui donnerait, au nom des femmes et de tous les malheurs que les hommes leur avaient infligés, tous sauf lui, qui était innocent. Il voulut d’abord se convaincre de son innocence, commença ensuite à se persuader de sa culpabilité mais fut rattrapé par le sommeil. Réveillé au milieu de sa courte nuit à cause de l’insupportable chaleur du ciel, il alluma son téléphone. Elle avait répondu.
La façon dont tu m’as pris les hanches, c’était tout simplement trop pour moi.
On en reparlera demain.

Le doute reprenait d’assaut son esprit. Il était donc coupable. L’épée de Damoclès s’effondra prête à lui couper la tête au moindre souffle de respiration. Qu’avait-il donc bien pu faire pour être coupable ? Il se remémora la soirée, la tourna dans tous les sens sans trouver le moindre indice, et s’endormit, se réveilla, s’endormit, se réveilla, sans trouver le moindre indice dans l’inconscient de ses rêves. Il avait peur, désormais, de ce qui allait lui arriver. Peur de celle qu’il avait admiré pendant deux semaines, peur du regard des autres si elle racontait ce qu’il avait fait. Qu’avait-il fait ? Il n’était même pas ivre, pas à cet instant de la soirée où il avait repris les rennes de sa conscience.

La journée suivante, il déprima. Il avait peu dormi, mal, les enfants dont il avait la charge étaient horripilants, sa patience avait des limites qui déboulaient vers la colère, il chercha son regard à chaque occasion, il le trouva à quelques reprises mais ne sut pas ce qu’il signifiait, s’il était empli de douceur ou de soupçon, ou de haine, ou de moquerie. Il avait peur, la chaleur caniculaire, l’absence d’air dans l’air l’étouffait, la sieste n’y fit rien, l’appétit non plus. Il oublia cette histoire, mais la fatigue et la chaleur l’épuisèrent tout autant. Parfois il se souvenait du message. On en reparlera demain. Il avait peur. Il se défendrait. Que dirait-il ? Que dirait-elle d’abord ? Était-ce une technique de séduction ? Était-ce une menace, un signal d’alerte ? Il évita ensuite son regard, baissait la tête, prêt à recevoir la guillotine. Qu’avait-il fait ? Il voulait savoir. Quand elle lui dirait, elle ne pourrait avoir tort. Dans ce début de siècle, les femmes ne pouvaient pas avoir tort, tous les moyens étaient légitimes pour les honorer, pour humilier les orgueilleux possesseurs de pénis. De cela il était convaincu. Le XXIème siècle serait féministe, ou il ne serait pas. Il serait humaniste un point c’est tout.

Elle ne vint pas vers lui. Il n’insista pas. Ils n’échangèrent que quelques mots au creux desquels il retrouva le sucre d’une belle amitié mais où il craignait une fausse politesse. Au moment des adieux, après que tout fut lavé, rangé, que tous furent payés, qu’on eut fait le bilan, un peu avant qu’elle s’en aille, il lui demanda si tout allait bien, par rapport à la veille. Elle le regarda, sourit, et répondit :
- Oui, j’étais juste très ivre.

Ainsi s’achevèrent deux semaines de collaboration. Il ne resta de cette soirée que quelques photos où, tout sourire, ils semblaient heureux. Et c’était mieux ainsi, pensa-t-il en allant se coucher, car dans ses rêves tout était permis, il danserait avec elle, il poserait ses mains sur ses hanches, elle lui sourirait.
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Liam Azerio · il y a
Pour dire sincèrement les choses, la fin me révolte ! J'espère que ce jeune homme parviendra à trouver son bonheur autrement que par de des illusions ou de la soumission. Il n'y a pas de bonheur à refuser de faire des erreurs.