La concession

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Retraité créatif après un parcours professionnel riche, j’ai la passion de transmettre mon expérience, mes réflexions diverses et mes émotions. L’écriture de nouvelles et de quelques  [+]

La concession


I

- Patrick Derbois : vous êtes allée 2017, immeuble 9, étage 14, emplacement 31 764. Au suivant !
Pas le temps de discuter avec le répartiteur. Visiblement, il avait une tête et un comportement à ne pas vouloir nous écouter. Je me dirige donc vers l’adresse qui m’a été indiquée sans autre forme de procès. Il faut dire que les répartiteurs ne chôment pas avec toutes ces arrivées quotidiennes.
Combien sont-ils ? me demandais-je. Je n’ai même pas eu le temps de les compter. De toute façon, j’en aurais été incapable. Il y en a à perte de vue. Et tout va si vite. Ici, c’est pire qu’au Mac Do. En arrivant, on aperçoit des milliers de queues et on en choisit une au hasard. Aucune n’est plus longue que les autres. On a beau examiner leur vitesse, comme au supermarché, on constate qu’elles sont aussi rapides les unes que les autres. Aucune ne semble stagner pour un dossier difficile. Et nous sommes tous pareils : indifférents aux autres, comme transparents, dans l’attente de connaître la destination qui nous sera attribuée. Aucune anxiété. Nous savons tous que nous devions y passer. Arrivé au niveau du répartiteur, il sait immédiatement qui nous sommes. Pas besoin de s’exprimer. Et aussitôt, il énonce votre nom (probablement au cas où il y aurait maldonne), puis une adresse. Pour moi, c’est allée 2017, immeuble 9, étage 14, case 31 764. Tout s’effectue dans un calme rapide, efficace, presque chuchotant, comme dans ces restaurants huppés où on n’entend qu’un bourdonnement de voix basses.
Alors j’emprunte l’avenue devant moi qui me conduit à l’allée 2017. Nous sommes des milliers à nous y rendre dans un profond silence. Même nos déplacements sont inaudibles. C’est une absence de bruit qui nous entoure. Comme si le cerveau avait débranché les nerfs auditifs. Plus aucun signal n’est transmis à notre conscience. Personne ne parle. Chacun se dirige vers son adresse sans conscience de l’autre, sans intention de communiquer. Et sans se bousculer, sans se sentir compressé malgré cette densité.
Étonnamment, j’arrive rapidement à l’allée 2017. Partant de l’allée N°1, j’imaginais que le défilé d’autant d’allées serait long. En ces lieux, la distance ne semble pas être un problème. Comme si les allées avant la mienne s’étaient compressées pour raccourcir la distance. C’est un phénomène qui ne m’était pas encore arrivé. Mais tout a un début.
Comme tous, je bifurque dans l’allée 2017, non sans remarquer que l’allée 2018 et les suivantes n’existent pas. Je me dirige vers l’immeuble 9, là aussi en commençant par le N°1. Et comme dans l’avenue précédente, malgré l’énorme dimension des immeubles accolés les uns aux autres et de hauteur variable, j’accède rapidement au mien parmi toute cette foule qui suit le même parcours.
Nous montons tous au 14e étage par un escalier très facile. C’est bien la première fois que je les grimpe aussi aisément malgré mes 82 ans et mon arthrose. Tous les architectes de la terre devraient s’en inspirer !
Voilà, il ne reste plus qu’à trouver mon emplacement : 31 764. Tout est bien indiqué. Tous ces milliers que nous sommes se répartissent sans bousculade.
Me voilà devant mon emplacement. Quelle déception ! Il est plus petit que la plupart des autres emplacements. Quelques-uns, peu nombreux, sont encore plus petits. Je n’ai pas dû payer assez cher... Quand je pense à tout ce temps que je vais passer ici, j’aurais dû être plus généreux. Bon, je crois que je vais le regretter plus d’une fois. Allons-y, installons-nous et nous verrons bien ce que nous réserve l’avenir. Et contrairement à notre transfert jusqu’ici, j’espère que je pourrai communiquer avec mes voisins qui ont un plus grand emplacement. Ils m’expliqueront leur contribution. Il faut que je sache si cela était dans mes moyens.
Alors, mettons-nous à l’aise. C’est parti pour une vie éternelle...

II

Je vous dois une explication : je viens de rentrer au paradis, le lieu des âmes. Pendant ma vie, j’avais effectué quelques dons pour le repos de mon âme, et à mon enterrement, mes proches et amis ont probablement complété (je ne saurais jamais combien). Alors, j’ai donc le droit à un emplacement dans ce paradis. Je ne suis donc pas un SPF (Sans Paradis Fixe).
Je suis décédé il y a trois jours, un 14 septembre 2017. J’étais le 31 764e décès de la journée. Maintenant, vous comprenez mon adresse. Vous comprenez aussi pourquoi nous allions tous dans la même direction, dans le même immeuble et au même étage. Trois jours, c’est le temps qu’il faut pour organiser chaque étage de l’immeuble. En terme de logistique, il semblerait que cela soit suffisant. Les deux étages au-dessus du nôtre sont déjà en cours de préparation. Dans l’avenue, dans l’allée et dans l’escalier, c’est un défilé constant, toujours aussi silencieux. Comme une fourmilière où tous ses habitantes vont toutes dans le même sens. Pas d’allées et venues ni de mouvements browniens. Un flot continu, 24 heures sur 24.
Il y a trois jours, mon cœur m’a lâché sans prévenir. Je marchais dans la forêt, paisible, heureux d’entendre tous les bruits caractéristiques de ces lieux : le bruissement des feuilles, les branches qui se frottent entre elles, les conversations des oiseaux, le goutte à goutte après la pluie. Heureux aussi d’humer toutes ces odeurs humides. Heureux encore d’observer les couleurs, les rais de lumière à travers les feuilles, d’épier les acrobaties d’un écureuil et les vols des oiseaux. Un bonheur stupidement interrompu par une douleur immense et subite dans la poitrine qui m’a mis à genoux, qui m’empêchait d’attraper mon téléphone bloqué au fond de la poche gauche de mon pantalon, qui m’a fait sombrer dans une inconscience puis qui m’a définitivement plaquée au sol. Un promeneur m’a trouvé dans cette situation, sans vie. La suite est habituelle : les secours, le constat de décès, le rapatriement à la morgue, l’information des familles, le choc, l’incompréhension (il allait si bien, la promenade était son bonheur), l’organisation des funérailles, les condoléances de la famille, des amis proches et lointains. Puis maintenant la gestion du deuil.
Pour moi, la vie est finie, sur un coup de tête inattendu de mon cœur. A-t-il obéi à une volonté supérieure incontrôlable par les humains ? Qui sait ? Par principe, je n’y crois pas ; mais dans le doute...
Alors me voilà dans ma concession du paradis, allée 2017, immeuble 9, étage 14, emplacement 31 764. Que vais-je y faire ? Le temps me semblera-t-il long ? Pourrais-je communiquer avec les miens restés vivants, et avec mes proches qui m’ont précédé dans ces lieux ? Et puis me sera-t-il possible d’échanger avec mes voisins ?

III

Voilà onze mois que je suis arrivé au paradis. L’allée 2017 est pleine et la 2018 se remplit progressivement. Aujourd’hui, on remarque des arrivées massives. Il paraît qu’un tremblement de terre a fait de très nombreuses victimes quelque part sur la terre.
Onze mois sans pouvoir communiquer avec ma famille. Cela semble logique puisque de mon vivant je n’ai remarqué aucun échange avec mes proches décédés, même pas une suggestion ni une pensée orientée, et bien évidemment, aucun dialogue. Non, il ne restait que le souvenir de leur esprit, la transmission de leurs valeurs, ce qu’ils auraient exprimé s’ils avaient encore été présents.
Onze mois sans savoir comment ma famille supporte cette situation subite sans aucune préparation ni indice précurseur. Que pensent ma femme et mes enfants ? Sont-ils soulagés de ma disparition, ou décontenancés ? Est-ce une injustice pour eux, ou une opportunité ? Je crois que je ne le saurai jamais. D’ailleurs, c’est peut-être mieux ainsi. Les risques de déception sont peut-être plus forts que les chances de satisfaction. Qu’ils fassent ce qu’ils veulent et au mieux pour eux ; ils sont majeurs, et capables de décider. Leur avenir est dans leurs mains. Je suis devenu l’absent éternel bien malgré eux, incapable de donner des conseils et des avis. De moi, il ne leur reste que des souvenirs, des objets, des photos et un esprit. Tout cela est à leur disposition. Je leur souhaite de pouvoir les utiliser avec plaisir. Je suppose qu’ils ne m’oublieront pas, mais que la douleur de la perte se transformera progressivement en souvenir du passé ; passé qu’ils compareront avec leur avenir, comme une référence et des expériences utiles à leur futur.
Pendant ces onze mois, vous vous doutez bien que j’ai tenté de communiquer avec les proches qui m’ont précédé en ces lieux. La date de leur disparition m’indiquait leur adresse. Il me restait à repérer leur numéro d’arrivée dans la journée (il en arrive entre deux cents et trois cents mille par jour du monde entier !). Vous imaginez le temps qu’il m’a fallu, d’autant plus que personne ne se connaît et que les langues restent une barrière de communication. C’est un point qui d’ailleurs m’a déçu : j’imaginais que tout le monde pouvait se comprendre dans cet au-delà. Que nenni : les effets de la tour de Babel sont aussi présents en ces lieux ! Mais à force de persévérance, j’ai réussi à les retrouver. Et nous avons pu enfin échanger après toute cette séparation.
Après le plaisir manifeste des retrouvailles, nous sommes arrivés au moment des vérités difficiles à entendre. Je me suis vu reprocher, entre autres, les moments difficiles de mon enfance, mes obstinations pour des études qui ne leur paraissaient pas nécessaires, mes absences lors de leurs fins de vie. Eh oui, je dois vous le dire : ce que nous appelons le paradis où j’ai atterri n’est pas une sinécure mais un lieu de bilan sur notre vie. Tout est passé au crible de notre conscience extraterrestre. Les bons actes comme les mauvais. Rien n’est laissé au hasard. Le seul critère : notre comportement humain lors de notre passage terrestre au regard de notre prochain. Toutes les contraintes culturelles et religieuses sont hors sujet : elles manquent d’universalité car elles sont trop spécifiques à des régions ou des confessions. Alors en ces lieux éternellement définitifs, nous sommes en proie à des instants de joies pour certains souvenirs et des moments de remords pour d’autres situations vécues. Chaque seconde de notre vie humaine est scannée : nous avons toute l’éternité pour cela.
Quant à la dimension du logement, je tiens à rectifier mes propos initiaux. Sa taille est indépendante des cotisations de notre vivant et des contributions de mes proches et de mes amis lors de l’enterrement. C’est sans doute un leurre des ecclésiastiques pour nous faire croire à quelques gratitudes pour notre éternité. Elle n’est définie que par une appréciation de notre vie terrestre par les organisateurs des logements. Avant notre arrivée, ils savent déjà tout sur nous-même et nous laissent ainsi avec notre conscience dans ce logement dont le volume est en quelque sorte la note de notre vie. J’aimerais connaître la taille du logement de Sœur Emmanuelle qui doit être énorme et celui d’Hitler qui doit être un confetti microscopique. A mon arrivée, par méconnaissance des règles, je déplorais la dimension de mon logement. Bien mal m’en avais pris. Ma vie peu exemplaire le mérite bien.
Parfois, je me dis que toutes ces âmes qui m’entourent ont chacune leur expérience et qu’à nous tous nous formons une formidable encyclopédie universelle, mais impossible à transmettre aux vivants, perdue à jamais. Une bibliothèque qui ne cesse de brûler, alimentée par le flot ininterrompu des arrivants.

IV

Voilà, il ne me reste plus qu’à poursuivre ma vie éternelle comme un presque solitaire dans cette multitude, à me remémorer et analyser chaque instant de ma vie, mes contributions positives et négatives à l’humanité.

Tout en vous attendant.

Au plaisir de vous revoir...
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