2
min

La comédienne

Image de Hervé

Hervé

3 lectures

0

La Comédienne.
Lorsque j'entendis son grand éclat de rire, je compris que notre tante Irma était la plus jeune de la tablée...
Pour les quatre vingt dix ans de notre parente, notre nouveau voisin nous avait invité à déjeuner, un acte aussi inattendu que sympathique. Comme je m'en étonnais, il m'expliqua :
- Cela fait cinquante ans que j'ai perdu mon pari ; un bon repas après la guerre. Les aléas du travail ont séparé nos deux familles. C'est seulement à la retraite que j'ai eu la surprise agréable d'habiter à nouveau près de votre tante.
Ma curiosité aiguisée, je souhaitais plus de détails, davantage lorsque Irma répliqua, moqueuse :
- Tous savent bien que j'ai vécu aussi longtemps pour que vous puissiez vous acquitter de votre dette. Vous brûlez d'envie de raconter comment j'ai gagné le pari le plus risqué mais aussi le plus farfelu de ma carrière de comédienne !
Notre hôte enchaîna :
- En 1943, nous habitions Lorient dans la même grande maison fractionnée en deux appartements. Nous partagions également nos soucis de rationnement, les queues aux magasins d'alimentation, la fatigue lors de nos soirées quotidiennes à la cave commune, la peur dès les premiers grondements des bombes qui martelaient la base sous marine ou la gare si proche. Le moral des Lorientais n'était pas fameux. L'acte récent de notre plus proche voisine ne l'améliorait pas, et avait bouleversé toute la ville : Elle avait empoisonné ses deux enfants, devant les nazis venus les arrêter...
Quelques jours après, nous reçûmes tous deux un courrier de la "kommandatur" qui nous annonçait le passage d'un inspecteur militaire désirant visiter notre appartement. Le motif était inscrit en gros caractères : "Possible réquisition d'une chambre inutilisée pour loger un officier de l'armée allemande".
La "visite" était prévue à 15 h 30 pour moi et 15 h pour notre voisine du dessous. Nous n'avions vraiment pas envie d'être encombrés d'un locataire, fut-il officier. Il aurait été inconvenant de l'inviter à écouter la BBC ! Votre tante m'annonça alors, apparemment sûre d'elle même :
- Je vous parie qu'il renoncera à réquisitionner la moindre pièce dans notre maison. Je saurai l'en dissuader.
J'acceptai le pari : Un bon repas, dès que la fin de la disette nous le permettrait. Sans être pessimiste, je pensais gagner facilement : Nous n'avions aucune chance d'échapper à nos locataires galonnés. Je ne saurais raconter la suite avec précision. A vous l'honneur de faire revivre cette entrevue rocambolesque avec le représentant de la "Kommandatur".
Notre tante reprit :
- Vous savez que j'avais perdu mon père six mois auparavant et qu'à l'époque, il était d'usage de porter le deuil plus longtemps qu'aujourd'hui. J'avais conservé mon chapeau noir avec son grand voile. J'étalai l'ensemble sur le lit de la chambre susceptible d'être réquisitionnée puis parsemai le plancher de jouets, dans un désordre minutieusement établi.
Lorsque le soldat arriva, il demanda à visiter l'appartement à une dame triste, au visage défait et en grand deuil. Il questionna, dans un excellent français :
- Vous avez eu à déplorer un décès dans votre famille ?
- Oui, mon père... Tuberculose ! ( il était mort d'un infarctus).
- Grand malheur !
Je poussai mon avantage :
- Il y a hélas beaucoup de phtisiques chez mes parents.
Je me mis à tousser et m'excusai aussitôt :
- Pardon ; la simple évocation déclenche une quinte.
Apercevant les jouets, il questionna :
- Vous avez beaucoup d'enfants ?
- Deux petits. ( L'aîné avait 13 ans !)
Le soldat ressortit en remerciant puis quitta la maison sans visiter notre voisin du dessus.
Notre tante Irma en riait encore aux éclats. Comme je lui faisais remarquer :
- Vous ne manquiez pas de "toupet". S'il avait vérifié toutes ces sornettes débitées, vous risquiez
gros !
- Ils avaient une telle "trouille" de la tuberculose que je savais partir gagnante de mon pari. J'ai toujours eu le goût du risque. Si un des secrets pour vivre vieux est de savoir vivre dangereusement, à cette époque et en ces lieux nous étions servis.

Thèmes

Image de Nouvelles
0

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,