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La comédie sociale

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Emmanuel

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Le marché venait de foutre en l’air la dernière usine française ; les ouvriers avaient appelé leurs représentants syndicaux à les défendre, mais les représentants étaient surtout venus justifier les raisons de cette fermeture causée par une saine concurrence mondiale. Leur plaidoyer raisonnable avait excité ces crétins d’ouvriers qui n’ont jamais réussi à comprendre les subtilités économiques : une fermeture d’usine, suivie d’une délocalisation, est une opportunité de baisse des prix. « – Il faut savoir ce que vous voulez les gars : un emploi mal payé ou bien rouler dans des voitures à sept mille euros ? Alors, arrêtez de faire les cons. » Les ouvriers n’avaient pas voulu cesser de faire les cons. Le mot d’ordre était : « – On va jouer les cons jusqu’au bout ! » Le directeur de l’usine était intervenu à son tour : « – Inutile de résister, vous êtes cuis ! » Et il s’était fendu d’un rire animal propre aux défenseurs d’un Idéal qui fait surtout rire les directeurs d’usine. Les ouvriers étaient prêts à lui casser la gueule, mais l’un des représentants syndicaux les avait mis en garde : « – Inutile de risquer la prison, vous serez indemnisés à 75% de votre ancien salaire, alors calmez-vous, la République Française ne vous abandonnera pas. » Finalement un forcené avait abattu le représentant syndical en criant : « Tous des vendus ! » Et la police était intervenue, ainsi qu’une fourgonnette de CRS venus en renfort, qui avaient momentanément remis de l’ordre dans ce bordel social. Deux jours plus tard, les ouvriers étaient finalement sortis de l’usine qu’ils occupaient depuis trois semaines. Un futur candidat à la présidence au suffrage universel, voulant saisir l’opportunité politique de se montrer proche du peuple, s’était emparé de cette affaire : « – Ne craignez rien mes amis, la mondialisation finira par vous sourire. » Le bonhomme avait pris un coup de fusil dans sa sale gueule de politicien bavard : la mondialisation venait de lui sourire, en effet. Mais il n’avait pas eu le temps de lui sourire à son tour.
Des combats de rue avaient éclaté. Les ouvriers s’étaient radicalisés comme on disait dans les médias. La télévision décrivait une situation qui n’était plus sous contrôle. On craignait un bain de sang. La police était en alerte maximale ; les ouvriers étaient sur les dents. Les échauffourées avaient atteint des sommets : l’emploi était au cœur des revendications.
Les ouvriers s’étaient transformés en émeutiers, à la façon des films d’horreur lorsque, après la morsure d’un mort-vivant, le héros se transforme en cannibale. Ils mordaient, bavaient, frappaient, hurlaient, exigeaient qu’on leur rende leur emploi perdu ! Les médias se régalaient des images chocs que leur offraient ces déboulonnés du cerveau : il faut être sacrément mordu pour vouloir travailler à ce point-là.
De nombreux commentateurs cherchaient à comprendre les raisons d’une telle rage. Sur les plateaux télévisés, on invitait des philosophes avisés, des sociologues émérites, des économistes éclairés qui, riches de leurs expertises et de leur érudition, analysaient les causes de cet enfer social dans le ciel pourtant très bleu du mois de juin. On approchait des vacances d’été : il était temps maintenant que cette foire d’empoigne se calme. Bientôt, on aurait d’autres actualités à offrir au public : les crèmes solaires et leur utilité dans la prévention contre le mélanome, la qualité des plages accueillant les touristes, le vacancier noyé qui s’était montré imprudent, le nouveau tube tournant en boucle dans les campings. Les analystes y allaient donc bon train, en servant aux spectateurs médusés, les explications les plus perspicaces : ils ont des crédits à rembourser, des gosses à nourrir, des factures à payer. Il faut se mettre à leur place. Tout s’expliquait : les émeutiers voulaient de l’argent, pas un emploi. Comprendre les raisons d’une crise, c’est en partie la résoudre. Le Premier ministre, qui suivait de très près les sondages, promit de les mettre sous perfusions éco-durables, un mélange d’allocations sociales et de formations inutiles : une veine pour ces ouvriers qui ne retrouveront pas un emploi de si tôt. Très rapidement, le calme revint. La vie pacifiée reprit le dessus. On commença à parler des départs en vacances, en se réjouissant d’un ciel d’été sans nuage. L’usine ferma définitivement et l’on oublia très vite qu’il y avait eu des résistances et des luttes sociales quelques semaines plus tôt.

Depuis trente ans, on avait constaté une évolution de l’infection schumpetérienne de « destruction créatrice ». C’était un mal nécessaire disaient toujours les porteurs-sains de cette maladie mortelle. Les symptômes : des fièvres collectives, du chômage et des emplois précaires, une gangrène économique, une crise financière et une propagande politique délirante. On ne notait aucune rémission spontanée, et en l’absence de soin, la mort était toujours l’issue. D’autant que la maladie était perverse, certains refusaient de la voir comme une calamité ; ils ne regardaient que le côté « créateur » et proposait de laisser le mal s’étendre à tous les secteurs d’activités.
« Il faut en passer par-là » racontaient ceux qui se savaient immunisés.

La dernière usine française venait donc de fermer.
Et pendant que les ouvriers se battaient pour sauver leur emploi, un homme, au prénom démodé de Robert, en profitait pour racheter leur usine désaffectée. Il souhaitait en faire un loft. Car Robert avait les moyens de s’offrir un yacht, un jet privé et une usine. Il adorait les défis. Mêmes architecturaux. Et pour cela, il avait tout l’argent nécessaire. Déjà, il avait contacté un architecte spécialisé dans la rénovation et souhaitait voir rapidement son projet aboutir. Là, une grande salle de réception pour y recevoir ses relations. Là, des chambres spacieuses. Il désirait un design moderne, à forte identité industrielle. C’était un homme pressé. Si grande son impatience, si grande sa réussite ; il piquait des colères pour bien montrer qu’il était le seul maître à bord.
Pour Robert, la réussite sociale était avant tout une question de génétique. Il avait le bon code, même si pourtant la vie ne lui avait pas fait de cadeau. Il aimait le rappeler, histoire de mettre en avant son mérite personnel. « – J’ai pris des risques ! »
Ses risques : un premier commerce, dans une rue passante de Paris, où il vendait des téléphones portables. Les marges étaient confortables. Ils ne manquaient pas de clients. Ça marchait bien, surtout les premières années, avant que la concurrence ne le rattrape. Des mecs en Chine fabriquaient le matos, les importateurs faisaient venir les produits et, lui, en bon commercial, il les revendait à des jeunes connards de vingt ans, venus s’offrir la dernière génération de téléphones. Mais attention, ce n’était pas un téléphone portable qu’ils achetaient en vérité, mais une Image de Fashion Addict. Robert surfait sur cette tendance qu’ont les êtres humains à se valoriser à travers des objets à « hautes valeurs symboliques ».
Il remerciait le progrès. Ses convictions étaient à l’époque : « – Soit, je n’ai pas inventé ces petits bijoux de technologie, mais je les vends, et c’est déjà pas si mal. »
Il accumulait les succès commerciaux. L’argent qu’il gagnait en un mois aurait permis à huit personnes de toucher un smic pendant une année. Ce n’était pas si mal en effet.
Cependant, Robert était un « gentil » riche, il avait des principes : j’ai créé des emplois. Grâce à moi, ces familles ne connaitront pas le chômage. Sans les entrepreneurs, le chômage toucherait tout le monde.

Personne en France n’avait mesuré ce que signifiait la perte de cette dernière usine. C’était de toute façon une tendance, entendu par là : une fatalité. Des économistes parlaient parfois de la nécessité de réindustrialiser le pays mais en s’engueulant toujours sur les moyens d’y arriver, des journalistes réalisaient des reportages volontairement déprimants sur les délocalisations et des politiciens s’apitoyaient, le temps de leur campagne, sur le lent suicide industriel, en prenant des airs contrits et en proposant des solutions toujours miraculeuses – mais qu’est-ce qu’on s’en foutait en vérité de la disparition de ces énormes hangars crasseux et laids ! Après tout, les usines, c’étaient de la merde ! Les ouvriers, des abrutis ! On n’avait donc rien à regretter, on apprendrait à s’en passer. La Chine et l’Inde fabriqueraient à moindre coût les produits manufacturiers dont nous avions besoin. Il était déraisonnable d’imaginer leur faire concurrence, et puis, ils avaient mérité leurs réussites et nous, nous avions mérité de les regarder joyeusement nous vaincre, si joyeusement d’ailleurs que leur victoire était autant applaudie que si elle avait été NOTRE victoire. On n’allait pas pleurer sur l’exploitation passée de la classe ouvrière ; aujourd’hui le modèle économique était plus humain : le chômage était une condition tellement enviable qu’on reprochait aux allocataires de trop « gagner » et de sombrer dans la paresse.

Robert était darwinien : les faibles devaient s’adapter ou crever. Il fallait réduire les allocations chômages. Il fallait réduire les charges. Il fallait réduire les salaires. Il fallait assouplir la procédure de licenciement. Il fallait... Les architectes venaient d’abattre des cloisons, les travaux commençaient très forts, on allait remplacer certains murs par d’immenses baies vitrées supportées par des étais en acier, on baignerait ainsi dans la lumière naturelle.
Oui, Robert était un gentil riche. Il avait une vision dynamique de l’économie. S’il y avait davantage de gens comme moi dans ce pays, la France aurait une autre gueule. On serait tous : courageux, opportunistes et ambitieux. Vouloir gagner de l’argent, voilà la clef du système. Mais au lieu de cela, nos politiques encouragent les minables, les crevards, les assistés, les rampants à se reproduire ! Ils paralysent les meilleurs d’entre nous en leur querellant une hausse de salaire, une baisse du temps de travail, des droits sociaux supplémentaires ! Enfin merde, il faut responsabiliser les travailleurs !
Robert pensait. Il avait un avis sur tout, genre libre-penseur. Le succès de ses affaires prouvait qu’il avait un certain génie ou plus modestement un vrai talent.
Le loft venait d’être surélevé d’un niveau. Pour un total de plus de trois cent mètres carrées. La structure était suffisamment solide. Un escalier de forme industrielle conduirait aux chambres. Il n’était encore qu’une ébauche. Il hésitait entre l’acier ou un mélange acier bois pour les marches et la rambarde. Qu’est-ce qui ferait le plus chic ?

Le darwinisme était à la mode. Beaucoup s’en réclamaient en secret : la victoire des forts sur les faibles. Une pensée séduisante, facile d’emploi et très convaincante. Si les faibles disparaissaient, que restaient-ils ? Les forts. Et le monde était sauvé.
Cependant, il y a un point d’achoppement : les forts qui restent sont, sans doute, plus ou moins forts entre eux, un second tri doit s’opérer. Mais une fois ce travail terminé, les forts qui restent sont eux aussi plus ou moins forts, un troisième tri s’impose donc. Au final de ce raisonnement, il ne reste plus que deux forts, et là, un dernier tri doit de nouveau les départager. Sauf que celui qui gagne perd. Il survit seul et malheureux, suffisamment désespéré pour mettre un terme à sa vie de chien.
Sans aller jusque là, on pouvait maintenir les faibles dans leur état de faiblesse afin qu’ils forment des proies faciles. Imaginons qu’on introduise une bonne dose de flexibilité sur le marché de l’emploi, ceux qui trouveraient un emploi seraient les mieux formés, les plus intelligents, les plus imaginatifs. Les chômeurs seraient les indolents, ignares et paresseux. D’ailleurs, avez-vous remarqué comment ils se laissent facilement évincer du marché du travail, on ne les entend pas, ils sont dociles et tellement discrets qu’ils en deviennent invisibles, même les statisticiens ont du mal à les dénombrer ? Leur attitude soumise explique bien des choses dans l’exclusion qui les frappe... Vous conviendrez qu’ils y sont pour quelque chose s’ils en sont là.

Leur discrétion ne dura pas et ce fut une nouvelle épreuve. Car finalement, on les aimait bien nos chômeurs silencieux et rasant les murs de honte ! Mais le 14 février, un premier attentat surprit Paris : un groupe de trois chômeurs venait de faire exploser une petite épicerie. On ne dénombrait aucune victime, mais des dégâts matériels importants. Sur un mur était écrit : « Une bombe pour un emploi stable et bien payé ! »
La presse les décrivait comme des extrémistes indigents et prêts à tout pour promouvoir leur idéologie sanglante. Etrangement, sur les forums, quelques personnes prétendaient les comprendre : « – Ceux que l’on tue économiquement se vengent socialement. » Les terroristes n’avaient aucune moralité : « Les allocations ne leur suffisent plus, ils posent des bombes à présent ! » Le groupe avait des ramifications importantes qui agissaient à travers toute l’Europe : Berlin, Rome, Londres et désormais, Paris. C’était la première fois qu’une pareille organisation voyait le jour. Elle faisait froid dans le dos.

Robert se réjouissait de l’avancée des travaux : l’électricité avait été intégralement repensée dans le respect des nouvelles normes, les arrivées d’eau refaites et placées aux endroits utiles. L’open space au rez-de-chaussée était entrain d’être repeint, une cuisine en laque blanche ultramoderne venait d’être livrée. Au plafond, on avait gardé les grosses poutres en acier afin de ne pas dénaturer le bâtiment. Robert voulait que les pièces demeurent dans leur jus, c’était une question de respect architectural, expliquait-il. L’esprit du site devait rester industriel. Le sol était recouvert par un béton ciré gris-bleu accrochant particulièrement bien la lumière.

Certains pensaient qu’il fallait remettre l’homme au centre de la vie économique. Des philosophes affirmaient qu’il s’agissait d’une nécessité : On ne peut pas continuer à malmener nos semblables, le libéralisme est une abomination, il prive l’homme de son humanité.
Bien sûr, d’autres disaient symétriquement le contraire.
L’homme n’est pas une fin en soi, c’est un acteur rationnel qui pense et agit en fonction de son libre-arbitre. L’exploitation est un mensonge. Si des hommes apparaissent subordonnés à d’autres hommes dans l’acte de travail, c’est qu’il y a des hommes faits pour commander et d’autres faits pour obéir : c’est une affaire de Nature. Le libéralisme a permis le progrès social et le développement économique. Il faut aller plus loin désormais, vers une mondialisation raisonnée des échanges ; seules les échanges permettent et la croissance et le progrès.

Les affaires marchaient bien. Robert se félicitait des rentrées d’argent. Il venait d’ouvrir son trentième magasin. Il avait aussi diversifié ses produits, désormais il proposait des tablettes à sa clientèle. Sa technique commerciale : il misait sur la disponibilité des vendeurs pour montrer, informer, expliquer au client. Il avait aussi un bon service après-vente. Et enfin, il avait ouvert un site commercial sur le net avec des prix d’appels imbattables. Dernier succès : il vendait un petit robot, sorte de C-3PO de la guerre des étoiles, capable d’effectuer des taches ménagères comme faire les lits, débarrasser la table, servir le petit-déjeuner, cuisiner certains plats très simples. Bien qu’il soit encore très cher, il se vendait bien. Robert était très heureux. Il avait obtenu de bonnes remises auprès de son fournisseur chinois. L’avenir était souriant.

Une nouvelle bombe avait explosé dans un grand centre commercial. Cette fois-ci, il y avait eu une victime, un stagiaire de vingt-trois ans qui n’aurait pas du se trouver dans les locaux, mais qui hélas s’y trouvait. Toujours ce même message : « Une bombe pour un emploi stable et bien payé ! »
Tout le monde s’était ému de la mort du jeune homme. Il n’avait pas mérité ça. Ses parents attristés avaient été interviewés, la caméra cadrait longuement sur la mère en larmes, celle-ci était émouvante et toute la France se sentait concernée par ce drame. Les politiciens surtout. Eux voulaient que la sérénité revienne vite. Le Président de la République appelait au calme et à l’apaisement : nous finirons par trouver un remède à la pénurie d’emploi. Peut-être qu’il faut développer l’apprentissage. Et puis baisser les charges. Et puis simplifier le code du travail. Et puis.
Une autre bombe éclata, cette fois-ci au siège de la Banque de France. Pas de victime, mais des dégâts. Il était une fois de plus écrit : « Une bombe pour un emploi stable et bien payé ! »

Robert avait bon goût. Il faisait même un peu de mécénat, il adorait la peinture, la sculpture. Ce bon goût lui permettait d’optimiser sa fiscalité. Il pensait quelquefois que la société française était assez bien faite. Les députés ont eut du génie en permettant aux plus riches de défiscaliser légalement une part de leurs revenus.
Il collectionnait toutes sortes d’œuvres, en particulier il investissait dans des peintures trash qui défiaient l’ordre petit bourgeois. Il ressentait le besoin impérieux de se distinguer en se revendiquant du non-conventionnel. « Je refuse d’adhérer aux valeurs dominantes de la société » déclarait-il. Etrangement ce refus était circonscris à la peinture. Et cela complexifiait joliment son individualité : « Je suis une forte personnalité. »
Robert possédait également de superbes sculptures en bronze ou en marbre. Elles décoreraient merveilleusement son loft. Il envisageait d’ailleurs de placer l’une d’elles dans son hall d’entrée. Elle lui avait couté 200 000 €. Il l’avait payé cash, sans marchander. Le BEAU n’était jamais négociable à ses yeux, seul le salaire ou la prime d’un salarié pouvaient faire l’objet d’un compromis.

La démarche artistique empruntait à présent aux technologies high-tech. A mesure que le monde se globalisait, la diffusion artistique gagnait en fulgurance. Les tendances et les goûts s’uniformisaient, les techniques se généralisaient : l’art, parce qu’il assumait son usage de l’informatique, se démocratisait peu à peu. Il devenait accessible.
Mais pourtant, tout comme les sociétés occidentales, l’art contemporain était en crise, il se cherchait, se revendiquait d’un mouvement ou d’un autre, mais peinait à se trouver vraiment : aurait-on épuisé tous les possibles artistiques ?
On parlait désormais de « marché » de l’art, de ventes qui s’envolaient, d’investissements lucratifs. Où en était-on du coup-de-cœur ? De la gratuité du BEAU ?
Dans le même temps, l’individu moderne s’écartelait entre valeur et non-valeur. Un objet industriel, répliqué et réplicable à l’infini, tel un i-phone, était-il une œuvre d’art ? Etait-il seulement beau ? Design ? Un contre-courant s’organisait peu à peu : Ne pourrait-on pas se passer de la technologie, retourner vivre à la campagne, revendiquer la décroissance comme un mode de vie écologique ? Cultiver ses tomates pour ne plus dépendre du marché. Comment être encore « dignes et responsables » en face d’un monde pourrissant à cause de nos excès ?

Le gros-œuvre était maintenant complètement achevé. Le rez-de-chaussée était aménagé : d’immenses canapés en cuir blanc avaient été choisis, un mobilier en laque servait de base à la décoration. Les matériaux choisis étaient nobles. Il y en avait pour une fortune : une profusion d’objets de luxe, dans le souci du détail. Rien n’avait été oublié.
Le deuxième étage comprenait huit chambres, et autant de salles de bain. Chaque espace était spacieux et avait ses particularités. Le décorateur avait laissé libre court à son imagination : le budget était no-limit.
Robert avait voulu un grand bureau donnant sur une terrasse entièrement végétalisée. Ce serait son « petit coin de nature », un horizon de plantes ornementales, de massifs et de fleurs.

Une bombe avait dévasté les vitrines d’un grand magasin parisien. La menace se faisait de plus en plus pressante. Derrière chaque chômeur se cachait un terroriste. La télé ouvrait son 20 H sur les dégâts matériels, les débris de verre sur le trottoir, la peur panique des riverains qui avaient entendu la déflagration : « C’était terrible. Je dormais. La bombe a explosé dans la nuit. Dans mon sommeil. Je me suis réveillé mort de peur. »
Il y avait toujours l’Injuste sommeil des Justes, de ceux qui travaillaient, de ceux qui avaient un avenir, de l’argent, des vacances, une maison. Et puis, le sommeil des Autres, des six millions d’Autres : paresseux, indolents, inemployables, irresponsables... tous terroristes parce que – désespérés. Désespérés ? Eux ? Vous voulez rire ! Il n’avait qu’à l’anticiper cette crise ! Il n’avait qu’à faire les bonnes études ! Il n’avait qu’à envoyer la bonne lettre de motivation au bon employeur motivé pour les recruter ! Enfin merde, si l’on cherche, on trouve, disaient ceux qui ne cherchaient pas.
L’injonction semblait un cri de Haine sans remède : « Une bombe pour un emploi stable et bien payé ! »

La société française se délitait progressivement, perdant son identité culturelle et sa vitalité économique. Bien sûr, le peuple pressentait cette lente décadence depuis longtemps, conscient que le chemin pris quarante ans n’était pas le bon chemin. Mais il était particulièrement difficile de s’exprimer, les désaccords sur les fondamentaux faisaient très peur, oser critiquer les « convictions létales » des élites s’étaient passés pour un minable, un conservateur miteux, un horrible fasciste. Le bon peuple gardait pour lui-même ses angoisses et cette sensation honteuse d’elle-même, mais oppressante et tenace, que l’on faisait fausse route.
Des mots, des formules nouvelles furent inventer pour masquer l’horreur de la réalité : les chômeurs étaient des demandeurs d’emplois, les clandestins des demandeurs de papiers, les mal-logés des demandeurs de logements décents. L’immigration était une chance. La mondialisation était une chance. L’Europe était une chance.
Comme les français avaient donc de la chance ! Et comme hélas, ils ne savaient pas s’en réjouir, ces cons !
La haine de soi avait le vent en poupe. Le français était décrit comme râleur, égoïste, raciste, esclavagiste, collaborationniste, protectionniste, marxiste et populiste. Bref une immonde pourriture à bâillonner de toute urgence.

Robert était venu visiter son loft. Il était ravi. L’usine avait laissé la place à un loft atypique et superbe. L’architecte, heureux de lui présenter son travail, lui avait détaillé les travaux, ses choix résolument contemporains. L’aventure architecturale touchait à sa fin, même s’il n’était pas encore question de s’y installer, la décoration n’étant pas tout à fait achevée.
A la fin de la visite, Robert sortit admirer l’immense jardin : l’ancien parking réservé aux ouvriers était devenu un très beau parc boisé. Il était heureux de l’aménagement de la piscine et de sa margelle en bois exotique. Elle allait faire la joie de sa famille.
Mais en attendant, Robert avait entrepris d’emmener sa compagne et ses deux fils en voyage. Trois semaines aux Etats-Unis. D’abord New York où ils avaient un appartement. Puis d’autres villes, d’autres paysages : Las Vegas, que ses enfants n’avaient jamais vu, le grand canyon, The Death Valley, Los Angeles. Tout un programme. Femme et enfants allaient adorés. Robert était heureux d’offrir à sa famille ce voyage. Il avait réservé une suite dans chacun des plus grands hôtels jalonnant son périple. Il voulait faire rêver son épouse et l’aider à patienter encore avant la découverte du loft dont les aménagements lui étaient restés secrets.

La consommation suscitait deux grandes attitudes.
Elle était jugée superficielle et polluante quand elle était la consommation « des autres » : que de frivolités et d’inconscience à l’égard de la planète.
Elle était louée comme l’apogée de l’expression de soi quand elle était la sienne : je ne consomme pas, je m’accomplis.

Le voyage se passa merveilleusement. Et à son retour, la famille put enfin découvrir le loft. L’attente était largement récompensée. Tout y était luxe, calme et volupté.
Le soir même, Robert avait invité plus d’une centaine de convives de marque : le gratin politique, journalistique et économique de la France. Il y avait là des amis, des banquiers, des personnalités littéraires, des réalisateurs oscarisés, des artistes renommés, des députés, des ministres...

Robert leva son verre en souriant, il était heureux et confiant dans l’avenir. Il fit un petit discours, chargé d’une profonde émotion, en essayant de faire passer toute la joie que lui procurait sa réussite sociale et il conclut sur ses mots : « Avec de la volonté, et l’amour de sa famille, l’homme que je suis a réalisé son rêve d’adolescent : échapper à ses origines familiales modestes. »

Les invités levèrent leur verre pour trinquer avec lui, mais aucun n’eut le temps de savourer sa coupe de champagne : l’usine, prise pour cible par les chômeurs extrémistes, explosa dans un feu pétillant d’une violence inouïe.

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Emma · il y a
J'aime bien la façon dont vous avez construit cette nouvelle, cette mise en parallèle. Le texte est long mais je n'ai pas décroché. Votre vision est bien sombre mais je crois qu'il est difficile d'en avoir une plus optimiste ces temps-ci. J'observe mes fils et je me dis qu'ils s'adaptent et trouveront (j'espère) avec leur génération, une autre façon de faire évoluer cette société. Avec des solutions différentes des nôtres. Plus solidaires j'espère...
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Emmanuel · il y a
Merci pour votre lecture. Oui, c'est vrai que le texte est très sombre. Mon projet littéraire était d'écrire sur notre époque et de composer plusieurs récits (tous très sombres !). En fait, c'est mon style. Je ne sais pas écrire des textes légers. Je choisis toujours des sujets graves : la crise, la maladie, la solitude, l'isolement... J'ai présenté plusieurs de mes textes au comité de lecture, mais ils sont tous rejeté les uns après les autres. Je pense qu'ils sont trop dissonants avec ce qu'il recherche (trop violents, trop originaux, trop sombres)...
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