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La Colline des Poupées

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Francesca

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Comme tous les samedis soirs, après un dernier verre au pub du coin, John Fox s'était connecté à Dolly, le nouveau site de rencontres sur Internet. C'était son moment de plaisir, à chercher une partenaire, étant toujours célibataire, malgré sa quarantaine dynamique. Il avait encore toute sa tignasse rousse, cadeau d'un ancêtre irlandais, mais il s'était rasé la barbe, ça le vieillissait, disait sa mère ! Ses beaux yeux bleus avaient besoin de lunettes pour scruter les photos des jeunes filles qui apparaissaient sur son écran...
Tout en écrivant des mails, qui restaient souvent sans réponse, à des interlocutrices potentielles, il sirotait "le dernier pour la route", façon de dire qu'il en avait besoin pour s'endormir et passer un dimanche tranquille chez ses parents dans la banlieue de Londres. Au milieu d'une envolée lyrique sur la toile, son portable se mit à sonner... « Quelle guigne ! On ne peut pas être tranquille un seul soir... »
C'était son âme damnée, l'inspecteur Mac Fall, qui avait une nouvelle de taille. « On en a encore trouvé une, chuchota l'inspecteur, au bas de la colline ! C'est le même "modus operandi". Il a laissé des indices qu'on connait déjà. Dans combien de temps tu peux être là ? »
« Laisse moi éteindre l'ordi, j'arrive. »
John avait l'habitude de ces virées nocturnes, il aidait Mac Fall à trouver un coupable pour des meurtres inexpliqués. Sa formation en criminologie à la faculté de Londres, ainsi qu'une intuition quasi féminine, l'avait mené vers ce métier de profileur, sans qui la police anglaise, bien que la police anglaise, bien qu'efficace, ne pouvait plus fonctionner.
Une demi-heure plus tard, il était aux côtés de l'inspecteur, en bas de Doll's Hill, la Colline des Poupées, au nord de Londres. Quartier résidentiel, avec peu de magasins, un pub le Diable Rouge, et pendant la journée, des enfants et leurs mamans, jouant à la poupée... Mais le soir, un éclairage discret, avec seulement ces réverbères qui dataient d'un autre âge. Il fallait traverser le parc, en forme de colline pour aller au métro le plus proche, ou pour rentrer chez soi.
Cinq jeunes filles avaient été trouvées mortes sur cette colline, depuis deux semaines. Celle de ce soir était la sixième. Ces pauvres victimes n'avaient, selon les archives de la police, jamais eu de problèmes judiciaires ou autres, mais elles avaient quelque chose en commun. Toutes les six avaient les cheveux blonds... et courts. Même âge, même silhouette, habillées décemment, des poupées...
John vit la petite fiole à côté de la jeune fille étendue derrière un buisson, la même qu'on avait trouvée près des autres. La blessure à la tête était identique, la victime avait été frappée avec un objet pointu et lourd... Le médecin légiste assurait qu'il n'y avait pas eu abus sexuel, tout comme les autres.
John pensa bien sûr aux tueurs en série qu'il avait déjà rencontrés, et il essaya de se glisser dans l'esprit de l'homme à la petite fiole... Celle-ci n'avait aucune odeur, comme si elle avait contenu de l'eau, mais il sentait que ce liquide avait quelque chose en plus... Il la récupérerait lorsqu'ils en auraient fini au labo. Il regarda encore une fois la tête de la jeune fille, ce trou béant qu'on avait recouvert avec soin de quelques mèches blondes. Les autres femmes, d'après les photos, présentaient le même style de coiffure post-mortem. Comme si le tueur avait voulu faire passer un message quant aux cheveux des dames...
John décida de rentrer chez lui, il conduisait sa petite Mini noire dans les rues de Londres désert, réfléchissant au motif, au mobile de ces crimes, l'affaire d'un individu fortement perturbé, à la limite de la folie...

Roman était rentré chez lui sur son vélo bleu en pédalant rageusement, avait enlevé son costume sombre souillé et ses gants, et après une douche purifiante, il avait allumé son PC ; il cherchait ce site de rencontres Dolly dont il avait entendu parler au petit café où il prenait son thé chaque matin ; les ouvriers qui, comme lui, n'avaient pas de famille pour partager leur petit déjeuner, parlaient de ce phénomène virtuel avec animation. Personne ne calculait ce grand escogriffe aux cheveux noirs et drus, au regard sombre et perçant ; d'ailleurs, il faisait un peu peur à la petite serveuse à la longue chevelure blonde, qui lui apportait sa tasse et ses tartines.
Il réussit à se connecter, et commença à chercher des "inscrites" avec photo, blondes aux cheveux courts. Il vit un pseudo qui lui plaisait "Roxanne", qui se décrivait avec des détails croustillants, caissière au supermarché du nord de Londres, près de la Colline des Poupées. Il commença à chatter et malgré l'heure tardive, obtint un rendez-vous pour le samedi suivant. Il avait le temps de porter son costume noir au pressing et d'appeler sa tante qui habitait Lourdes, dans les Pyrénées ; elle lui enverrait en recommandé un carton de fioles d'eau bénite... La seule chose qui le gênait, c'est qu'il avait endommagé sa croix en fer forgé, souvenir d'un séjour chez les Jésuites, quand il était gosse... Elle avait la tête dure celle-là ! Il avait dû s'y reprendre à plusieurs fois, et il avait taché son costume en velours noir ; la chemise passait à la machine, mais le veston, non ! Il était très en colère... Quand il eut fermé l'ordinateur, il sortit d'un coffre en bois d'ébène une poupée Barbie. Il lui peigna les cheveux avec soin et amour, et repensa à sa soeur Cindy, qui coupait systématiquement ces longs brins de nylon jaune, car ça faisait plus moderne, disait-elle... Il lui en voulait encore, la preuve ! Cindy avait eu un accident étrange, plus tard à l'adolescence, elle s'était brûlé la tête en se faisant une couleur qui devait être toxique, voulant devenir rousse... Roman avait trouvé une bouteille d'acide dans le labo du prof de physique de son lycée... Manipulation réussie !
Il lui restait encore une fiole d'eau de Lourdes, la poupée devait être exorcisée ce soir, car l'autre dans le parc, n'avait rien voulu savoir. Le diable la tenait vraiment celle-là ! Il avait pourtant cru qu'il l'intéresserait avec son habituel « Salut poupée ! » qu'il leur adressait au premier abord. Elle s'était arrêtée, au beau milieu du parc, flattée d'être abordée par un si bel homme. Il ne faisait pas anglais, la peau mate, de type méditerranéen, une belle gueule et des mains qui paraissaient longues sous les gants noirs... La conversation avait bien débuté, mais quand elle avait enlevé son béret rouge, il avait vu... qu'elle n'avait pas de longs cheveux blonds... pas féminine du tout ! Il revit en boucle le visage de l'actrice dans le film Rosemary's baby qui était enceinte du Diable... C'était elle ! Il fallait qu'elle ne puisse pas se reproduire, donner naissance au suppôt de Satan, à l'antéchrist ! Il lui avait lancé tout le contenu de la fiole, elle avait crié et pour la faire taire à jamais, il avait sorti la lourde croix de sa sacoche et il avait frappé... Les cris avaient cessés, comme toujours après l'acte et il avait arrangé les mèches pour couvrir la plaie.

John Fox aimait ces dimanches chez ses parents, il leur apportait des nouvelles de la grande ville qu'ils avaient quittée à la fin de leurs activités professionnelles. Son job était un mystère pour eux, cela n'existait pas « de leur temps ». Sa mère regardait avec avidité ces séries américaines policières, où le bien triomphait toujours. Le méchant était toujours pris ou tué... Elle pensait que John faisait quelque chose de ce type, mais elle n'en était pas très sûre. Le père, lui, avait regretté que son fils ne soit pas dans la même branche que lui, la médecine. Mais il avait choisi sa voie... Pas de regrets ! Il pensait bien que son salaire était maigre, vu le sac en plastique d'un supermarché qu'il portait toujours avec lui, avec « toute sa vie dedans ».
Il apportait quand même une bonne bouteille de vin français, pour accompagner le rôti de boeuf. Après le dessert fait maison de sa mère, il aimait regarder le film du dimanche après-midi, qui était programmé vers 16 heures. Il avait déjà vu celui de cette semaine, un film de Polanski, où la femme est violée par une entité extérieure qui, on le comprend, est le Diable. Il s'endormit, repu, mais un cri de l'actrice le réveilla et il eut un flash, la fille du parc de la Colline des Poupées, c'était elle... Le même visage, le même style de coiffure... Il fallait en parler à Mac Fall demain, à la première heure.
Il retourna sur les lieux du crime le lendemain matin et revit dans une sorte d'éclair la fille à terre, se couvrant la tête de ses mains et hurlant... Il eut la vision d'un objet qui la frappait plusieurs fois, et une voix qui récitait agressivement et mécaniquement une sorte de prière, dans une langue inconnue... Et lui revint à l'esprit la petite fiole d'eau... spéciale.
Il retourna au commissariat de police faire part de ses intuitions, de ses idées à Mac Fall. Celui-ci, intrigué, l'écouta avec attention, pendant que John balançait nerveusement son sac en plastique, tournant en rond dans la pièce.

Selon John, il y avait donc un lien entre le film où la femme mettait au monde « le fils du Diable » et les meurtres du parc. Peut-être le meurtrier avait-il une idée bizarre de la religion ? Il y avait aussi cette histoire de coupe de cheveux...
Les résultats du labo qui avait analysé les fioles arrivèrent, toutes étaient semblables, et semblaient venir d'une usine à l'étranger, rien de spécial n'était dit sur leur contenu, pas d'alcool, de l'eau... John décida d'aller voir le prêtre irlandais qui avait marié ses parents, le Père Kennedy. Il avait déménagé, était retourné en Irlande. La ligne low cost Londres-Dublin était rapide et bon marché.
John arriva dans une petite maison proprette, à l'extérieur de Dublin, et reconnut dans le vieillard encore lucide celui qui l'avait initié à la religion. Après une conversation animée sur le passé, il lui montra la fiole en question. Le Père Kennedy reconnut tout de suite la provenance de l'objet. « C'est de l'eau bénite ! Ils les vendent en quantités extraordinaires à Lourdes en France, on dit qu'elles sont même fabriquées en Chine ! Il faudrait trouver les magasins où elles ont été vendues ! »
John était de plus en plus persuadé qu'il s'agissait d'un fou religieux, souffrant d'une frustration qu'il ne pouvait s'expliquer à ce stade...
De retour à Londres, il décida de contacter les boutiques de Lourdes, qui seraient susceptibles de vendre ce type de produit. Il fit appel à Mireille, qui habitait dans son immeuble, prof de français dans une école privée, pour passer les coups de téléphone et envoyer les mails. Le français de John était assez scolaire et les conjugaisons ne rentraient pas ! Finalement, ils trouvèrent une petite boutique près de la basilique qui correspondait exactement aux fioles, car ils avaient une griffe spéciale, leur marque de fabrique, le visage de Bernadette Soubirous gravé au fond... Il fut donc aisé à la police de retrouver les clients, en particulier une certaine Madame Agneszka, polonaise exilée en France, très impliquée dans les associations de la ville. La police lourdaise, avertie par Mac Fall, fit une enquête discrète sur la dame, et découvrit qu'elle avait un neveu à Londres. L'étau commençait à se resserrer !
Mac Fall et ses policiers commencèrent une filature digne de Scotland Yard, sur la personne du neveu qui n'était autre que... Roman. Celui-ci n'avait aucun antécédent judiciaire, il n'était fiché nulle part. La seule chose qu'ils aient trouvée était à propos de sa scolarité, assez tumultueuse, chez les Jésuites à Londres. Le nouveau directeur de l'école, en regardant dans les archives, avait retrouvé une lettre qui exprimait le désir du jeune homme d'entrer dans les ordres. Mais sa vocation fut de courte durée, il préféra faire une école de cinéma, où il obtint un diplôme reconnu de technicien de plateau.

Ce soir-là, Roxanne arriva au pub le Diable Rouge où elle avait rendez-vous avec cet inconnu rencontré sur le Net, qui avait l'air intéressant et qui écrivait de jolies choses dans ses e-mails.
Quand elle entra dans l'établissement, elle eut un sentiment désagréable en voyant cet homme, debout au bar, qui la dévisageait d'un drôle de regard... Elle s'approcha, hésitante, et il lui lança un « Salut Poupée » guilleret ! Elle tenta de se raisonner, mais cet homme la glaçait... En buvant leur bière, ils échangèrent quelques banalités, sur le temps, son job, la crise, le gouvernement, tout ce qu'on peut dire et entendre dans un pub.
Un peu plus tard, il lui demanda si elle voulait faire un tour dans le parc, comme la soirée était douce, elle accepta. S'il est trop entreprenant, se dit-elle, je m'en vais, la station de métro n'est pas loin...
Quand ils sortirent dans la nuit, quittant l'atmosphère chaleureuse du pub, ils ne s'aperçurent ni l'un ni l'autre de la présence de silhouettes qui marchaient, en couple ou seuls dans le parc. Des promeneurs du samedi soir qui profitent du beau temps, c'est si rare à Londres...

« Enlève ton chapeau, s'il te plaît ! Que je te voie mieux... » chuchota Roman comme ils arrivaient vers le bas de la colline où l'on ne voyait pas grand chose d'ailleurs. Elle hésita, mais s'exécuta, pensant qu'il la trouvait très attirante. Et c'est là que tout se déchaîna dans la tête de Roman... les cheveux blonds et courts, le bébé du diable, les poupées Barbie, sa soeur, sa vocation de prêtre avortée... Sa voix changea et il commença à la menacer en psalmodiant, et lui jeta ce liquide étrange au visage... « Sors de ce corps, Satan... Tu es mauvais ! » criait-il. Quand elle commença à crier, il avait déjà levé le bras qui tenait l'objet métallique et John Fox vit que c'était une croix...
Des lumières aveuglantes se braquèrent sur lui et Roxanne, des chiens en laisse aboyèrent et Mac Fall et son équipe ceinturèrent le forcené. John Fox avait réussi... Il avait compris le fonctionnement de cet homme, ayant eu lui-même maille à partir avec la religion, étant aussi à la recherche de l'âme soeur, mais John préfèrait les brunes ! Une policière emmena Roxanne dans la voiture de police, tout en la rassurant et proposa de la raccompagner chez elle, après avoir fait sa déposition. Quant à Roman, il réalisait à peine ce qui lui arrivait, étant encore dans un état second, car chaque crime ou tentative de crime lui procurait un sentiment de jouissance et de puissance, bien que cette fois il ait échoué lamentablement... Après des heures d'interrogatoire au commissariat, il admit avoir commis tous les meurtres dans ce parc, pour essayer, dit-il, de transformer ces poupées en personnes meilleures et plus féminines, comme la petite serveuse du café, par exemple, avait trouvé grâce à ses yeux : son style de coiffure ? sa féminité ? son allure de poupée ?
John Fox, épuisé, mit son sac en plastique avec toute sa vie dedans dans sa petite Mini et rentra chez lui pour un dernier verre. Il laissa l'ordinateur éteint, commença à lire La maison de poupée d'Ibsen et s'endormit très vite... Personne ne sait ce qu'il y avait dans ses rêves cette nuit-là...

PRIX

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Alain Adam · il y a
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Utilisateur désactivé · il y a
Bonjour.
J’ai bien apprécié votre nouvelle.
Dans le cadre éventuel d’un M2 édition (année universitaire 2016-2017), j’ai pour projet de travailler sur l’élaboration d’un recueil de nouvelles avec une thématique policière déterminée, entièrement écrit par des nouvellistes féminines. J’aspire à convaincre une locomotive du genre pour gagner en crédibilité commerciale. Pour cela, je recherche des auteures avec qui collaborer. Si cela vous intéresse, et si vous voulez en savoir plus, faites-m'en part, j'en serai ravi. Peut-être qu’un concours sera organisé en conséquence, ce n’est pas encore déterminé.
Vincent.

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