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Ardèle

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Joseph se réveilla la bouche pâteuse et le corps fatigué. Il avait mal dormi, ses vieux os avaient encore besoin de repos. Il décida de faire la grasse matinée, la première depuis celle qui avait suivi ses noces quarante ans auparavant. Il pensa à Thérèse. S’il avait su qu’elle le laisserait veuf si vite, il aurait trainé plus souvent au lit avec elle. Il ne l’avait jamais remplacée. Il roula sur le côté droit pour tourner le dos à un rayon de soleil qui se glissait dans la chambre par la fente des volets mal joints. De toute façon, ce matin, il n’était pas certain de pouvoir tenir debout. Hier soir, il avait abusé du champagne et de toute évidence, les bulles ne lui réussissaient pas. Il n’avait pas su refuser l’invitation de ses voisins. Il faut dire que c’était elle, la voisine, qui était venue en personne lui porter son carton d’invitation. Elle avait frappé à sa porte ouverte et il n’avait pas aimé qu’elle vînt ainsi le surprendre dans son intérieur, dans l’intimité de sa cuisine. Il s’était senti miteux dans son pantalon de bleu troué et taché, dans son maillot de corps rendu gris d’avoir trop été porté. Elle, elle se tenait debout dans l’encadrement de la porte, dans un petit short jaune qui laissait voir ses jambes nues perchées sur les talons hauts de ses sandales. Son corsage, noué sur son nombril, était d’un blanc immaculé.
— Bonjour. Nous pendons la crémaillère demain soir. Je serais très heureuse de vous accueillir et de trinquer avec vous pour fêter notre installation, avait-elle dit.
Joseph avait failli s’étrangler ! Il n’avait aucune envie de trinquer avec ceux qui, en faisant construire leur luxueux pavillon devant chez lui, le privait définitivement de sa tranquillité. Pourtant, il n’avait pas résisté à la tentation de voir de plus près ces citadins en mal d’air pur, et de visiter leur maison si laide, accrochée au coteau verdoyant comme une verrue sur un joli nez. Un an plus tôt, il avait regardé impuissant les bulldozers éventrer « sa » colline avant de niveler le terrain pour y édifier cette demeure moderne, cubique et vitrée. Puis, il avait observé perplexe les pelleteuses creuser un immense trou avant de comprendre qu’il s’agissait d’une piscine sur laquelle il avait une vue plongeante, et où depuis le début de l’été, la famille s’ébattait à grand bruit. Il les maudissait car ils se croyaient tout permis. Après avoir défiguré le paysage, voilà qu’ils rompaient le silence de « sa » campagne. Quand ils ne plongeaient pas dans la piscine, les deux grands garçons faisaient pétarader leurs petites motos agressives avant de s’élancer sur les chemins environnants, suivis de leur père au volant d’un quad. Une fois, ils avaient même osé traverser son champ de patates.
Hier soir, elle lui avait fait visiter la maison. Elle était « fière de son intérieur, et comblée de bonheur, avait-elle dit, de vivre ici au calme ». Puis elle l’avait conduit au bord de la piscine où une cinquantaine de convives discutaient entre eux et riaient fort, par petits groupes, une coupe à la main. Elle l’avait servi lui aussi, et elle avait veillé à ce que sa coupe soit toujours remplie de champagne, ce breuvage de riches qu’il ne buvait jamais et dont il ne s’était pas assez méfié. Il avait pris congé quand une fois la nuit tombée, la piscine s’était éclairée à l’aide de petits spots colorés, et qu’ils avaient commencé à se dévêtir pour se baigner.
Il se résolut à se lever. Il prendrait un cachet. Le sommier métallique du vieux lit en fer grinça quand il se redressa. Il ne savait pas jusqu’à hier, qu’il existât des lits ronds. Il n’imaginait pas non plus qu’une chambre à coucher pût être aussi vaste et servir à autre chose qu’à dormir. Celle de sa voisine abritait une grande baignoire d’angle avec jacuzzi incorporé. Il avait eu un peu honte de ne pas savoir ce qu’était un jacuzzi. Non, il ne savait pas tout ça, lui qui était un homme simple. Il appuya sur l’interrupteur de l’armoire à pharmacie au dessus du lavabo. Un lavabo blanc à une seule vasque posé sur une colonne, tout à côté d’un bas à douche, blanc lui aussi, entouré d’un rideau de protection un peu fatigué. Le néon éclaira de sa lumière crue sa triste mine, reflétée par les miroirs piquetés qui recouvraient les portes de la petite armoire. Il attrapa un tube d’aspirine et jeta deux comprimés dans le verre à dent qu’il regarda se dissoudre. Puis, il descendit dans la cuisine et ouvrit la porte pour laisser entrer le jour. Il la vit. Enveloppée dans une large serviette de bain, elle s’affairait autour de la piscine, ramassant les verres et les bouteilles vides. Elle l’aperçut à son tour et agita le bras dans sa direction.
— Bonjour ! J’ai fait du café, vous en voulez ? cria-t-elle en utilisant ses mains comme porte-voix.
Il lui fit signe que oui et alla la rejoindre.
— Je ne sais pas rester au lit quand il fait si beau, lui dit-elle en l’accueillant la main tendue. Et puis, il faut tout ranger maintenant. Quel bazar ! Mais c’est le prix à payer pour une fête réussie, ajouta-t-elle. Belle soirée, n’est-ce pas ?
Il l’observa tandis qu’elle versait le café dans les tasses. Elle avait la mine chiffonnée d’avoir trop veillé. Sans maquillage, elle paraissait plus pâle. Plus fragile et plus douce.
— Je suis heureuse que vous ayez été des nôtres hier soir.
Il fit oui de la tête, distraitement. Il regardait sa maison. Il lui sembla que les fenêtres avaient rapetissé et que les volets pendouillaient négligemment sur leurs gonds.
— Joseph, je voudrais vous demander quelque chose. Un architecte paysager va créer autour de la piscine un jardin méditerranéen. Mais en ce qui concerne l’entretien, vous pourriez peut-être vous en occuper ? Mon mari déteste le jardinage et j’avoue ne pas y connaitre grand chose. Je vous paierai ce qu’il faut, naturellement. Votre prix sera le mien, et j’ai confiance en vous.
Elle l’avait appelé par son prénom. Lui n’aurait jamais osé autre chose que « Madame ».
— Vous n’êtes pas obligé de me donner une réponse tout de suite, je comprendrais que vous vouliez y réfléchir, ajouta-t-elle.
Ainsi, la maison ne leur suffisait pas ! Il leur fallait en plus imposer à la nature des espèces étrangères au terroir ! Acheter cette parcelle rendue constructible par la Mairie ne leur donnait pas le droit de tout chambouler ! Il ne savait pas ce qu’elle entendait exactement par jardin méditerranéen, mais ce dont il était certain, c’est qu’ici, le climat n’était pas le même que dans le Midi ! Il poussait sur cette terre des pommiers, des poiriers et des cerisiers si on voulait bien s’en donner la peine. Sinon, les genêts et la bruyère se chargeaient de recouvrir la colline. C’en était trop ! Il ne les laisserait pas faire. Cette colline, c’était la sienne, c’était chez lui ! S’il avait eu l’argent, elle aurait été à lui toute entière ! Il allait protester quand, en s’avançant vers la table pour y poser sa tasse, il glissa sur un mélange de thon/mayonnaise tombé la veille de son petit support de pain de mie. Sa gueule de bois était trop lourde, il perdit l’équilibre et son poids l’entraina vers la piscine. Il se cabra alors fortement pour se redresser. Surtout ne pas tomber, il ne savait pas nager ! Mais cet ultime sursaut n’empêcha pas le plongeon. Pire : son dos d’abord, puis sa tête, heurtèrent le rebord de la piscine et son sang macula le carrelage avant de se mêler à l’eau chlorée. Elle plongea aussitôt, réussit à lui maintenir la tête hors de l’eau et hurla jusqu’à ce qu’arrive son mari. Celui-ci appela les secours avant d’aider sa femme à sortir leur voisin de la piscine. Un quart d’heure plus tard, les pompiers prenaient en charge le malheureux Joseph, et en regardant l’ambulance rouge s’éloigner, sous le choc, elle pleura.
Lourdement handicapé après l’accident, Joseph ne revint plus jamais chez lui. Il finit par céder sa maison et son champ à ses voisins désireux d’agrandir leur domaine si tranquille pour pouvoir recevoir plus longuement les amis venus d’un peu loin. Et pourquoi pas, plus tard, y loger les enfants avec leurs familles ?
Elle pensa souvent à visiter son ancien voisin dans son foyer d’hébergement. Elle y pensa souvent mais ne le fit jamais.

PRIX

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Sandsand21 · il y a
Texte efficace et juste. Mes votes pour vous.
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Ardèle · il y a
Merci beaucoup
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Loodmer · il y a
Les néo ruraux, la plaie des campagnes. Beaucoup d'humour, une lecture agréable. je vais devenir fan
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Jarrié · il y a
. Ce type de personnage m'est familier et merci à vous de bien l 'avoir si bien ''exploré'' . Bonne réussite.
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Ardèle · il y a
Merci beaucoup.
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Alixone · il y a
De rien. Et si vous aimez la poésie, je vous invite à découvrir ma page...
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Alixone · il y a
Simplicité mais réalisme du récit qui nous emporte tout de suite.
Je vote avec enthousiasme...

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Daniel Nallade · il y a
Le texte par sa simplicité mais à nue le manque d'humanité!
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Gil · il y a
Deux mondes ou deux époques qui voisinent sans se comprendre vraiment, l'une chassant l'autre avec politesse, inconsciemment. On comprend bien Joseph, on ressent sa gêne voire sa colère de se sentir " poussé vers la sortie" par un monde moderne : vous montrez ça finement, la salle de bain de Joseph et le jacuzzi, le bleu de travail et le short jaune, les pommiers et le jardin méditerranéen.... jusqu'à la chute, la disparition de la vieille maison et la visite de l'ancien voisin à jamais repoussée : il faut vivre avec son temps !
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Ardèle · il y a
Merci beaucoup pour vos remarques. Effectivement deux mondes, deux époques qui ne se comprennent pas.
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
De mon côté, je suis en compétition pour Imaginarius 2017 (sujet : la brume) : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Christine Śmiejkowski · il y a
C'est d'un gai ! Et pourtant j'ai tout lu d'une traite. Le style un peu familier m'a plu directement.
Bravo !

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Moniroje · il y a
Thomas dit trop bien!! comme lui et en plus, bravo Ardèle !
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