La Collecte

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Finaliste
Jury
Image de Grand Prix - Été 2019
Image de Très très courts

— Au suivant ! 
Nous vous prions de rester en rangs. Nous vous prions d’attendre votre tour dans le calme. Nous vous remercions, au nom de la Collecte, pour votre compréhension.
— Au suivant ! 
Le crachoir humain fait presque insulte à la politesse des haut-parleurs. Tu es dans la file. À chaque ordre, la queue avance d’un pas. Les bottes marquent un tempo lent et lourd. Un maillon de la chaîne, tout au bout, là où tu ne veux pas voir, laisse échapper un couinement.
Nous vous rappelons que la Collecte est une opération de santé publique. Nous vous rappelons que nous assurons votre sécurité. Nous vous remercions de suivre nos instructions.
— Au suivant ! 
Un instant, tu te demandes pourquoi une voix s’est plainte. Et vite tes yeux se ferment, chassent cette pensée. Tu oublies l’odeur âcre des corps las d’être là. Tu oublies tes genoux qui claquent. Tu te concentres sur le parfum blanc qui se diffuse, sur la hauteur des murs solides, sur la tiédeur de l’air. Tu es rassuré.
— Au suivant ! 
Nous vous garantissons que votre présence ici ne nuit en rien à l’efficacité de l’Entreprise. Nous vous garantissons que l’Entreprise ne vous tiendra pas rigueur de votre absence aujourd’hui. Nous vous remercions pour votre participation à la Collecte.
Tu te rapproches. Un poids se glisse dans tes jambes, comme pour les empêcher d’avancer. Heureusement, la file te pousse.
— Au suivant ! 
Ce sera bientôt à ton tour. Tu es assez près pour discerner ce qui se passe devant. Tu étires la nuque légèrement sur la gauche, pas trop : tu préférerais qu’on ne le remarque pas. Tu vois quatre marches, au-dessus desquelles sourient deux hôtesses en uniforme blanc.
— Au suivant ! 
Mais la voix s’échappe de plus loin, plus au fond de la pièce immense. Tu pousses ton regard derrière les deux femmes. Ce qui te frappe en premier, c’est ta tête qui dépasse de la file. Tu comprends que tu es face à un miroir. Ton reflet se perd au milieu de mille autres. Tu distingues les traits des visages qui t’entourent dans la glace. Seulement ceux-là. Les autres sont trop nombreux, trop loin. Tu n’aperçois pas la fin de la queue.
— Au suivant ! 
La voix surgit de l’autre côté du miroir. La queue ne répond pas tout de suite de son pas. Tu réalises soudain qu’il n’y a plus personne devant toi.
— Nous vous demandons d’avancer dès que notre appel retentit, quand c’est à votre tour.
C’est une des hôtesses, qui parle dans un micro qui ricoche jusqu’au fond de la salle.
C’est à toi. La seconde hôtesse t’invite à la suivre. Elle te conduit jusqu’au miroir et ouvre la porte qui s’y dessine. D’un signe elle t’invite à entrer. Au moment où la porte se referme dans ton dos et sur la file, tu l’entends prononcer :
— Nous vous remercions pour votre participation à la Collecte. 

La lumière blafarde t’aveugle un instant. Tes pupilles n’ont pas le temps de s’écarquiller, et déjà, des mains te guident doucement mais fermement vers une chaise médicale. On t’y assoit. On t’y attache. Des sangles enrobent tes bras, tes chevilles. Trop fort. Où est partie la voix qui te rassurait ?
L’immobilisation forcée de tes membres t’envoie une décharge et tu retrouves tes sens. Tu le vois, le sangleur : un homme massif mais maigre, qui évite ton regard.
Tu l’interroges :
— Que faites-vous ? 
— Nous procédons à la Collecte.
Tu perçois l’automatisme dans sa réponse, la technique dans son regard qui t’objectivise.
Une seringue apparaît dans ton champ de vision, et bientôt dans ton bras. L’aiguille perce ta peau, pénètre ta chair, là, s’enfonce encore un peu. Elle aspire ton sang, goulûment. Ça s’arrête.
Le piqueur examine un échantillon de toi sous une machine qui bipe. Tu attends. Tu vois le point sur ton bras qui perle de rouge. Puis l’écran. Ton portrait en couvre une partie. Avant de s’effacer d’un coup. Il t’a effacé. L’aiguille se plante à nouveau, et puise, t’épuise. Te vide. Tout tangue à mesure que la vie s’échappe de ton corps, qui se flétrit, s’écrase, se ratatine.
Tes veines éclatent et tes muscles deviennent exsangues. Tu flottes à présent dans les sangles. Quand tu es aplati, une fois pour toutes, une porte s’ouvre. Ce n’est pas celle par laquelle tu es entré. Un homme maigre et long comme une épine s‘avance. Sa silhouette disparaît sous des oripeaux fourrés. Sous ses traits sévères et luxueux, tu reconnais le portait du Haut Conseiller. En le dévisageant, tu cherches à attirer à toi son regard et son secours. Mais lui ne te regarde pas.
Le médecin, ou quoi qu’il puisse être, invite délicatement le Haut Conseiller à prendre place sur un second siège à ta gauche, que tu n’avais pas eu le temps de remarquer. Le piqueur reprend sa fonction et enfonce une aiguille dans son bras avec une courtoisie non dissimulée. À l’autre bout de la perfusion, une poche flasque et chaude pleine de ton sang. Le don forcé de toi commence. Tu as l’impression de voir les fourrures qui enflent, qui se remplissent. Le Haut Conseiller se teinte tendrement de rose, et gonfle et s’étale et s’élargit. Sa peau devient élastique et vive ; elle se remplit et se gorge de toi. Une fois la dernière goutte transfusée, il se relève, rembourré et jovial.

Le voleur de fluide ramasse l’enveloppe vide que tu es et te plie en trois.
Nous vous remercions pour votre participation à la Collecte. Il ouvre une trappe dans le mur. Il t’y jette. Tu tombes.
— Au suivant ! 

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