I/7 La colère du tiki

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Un livre jeté à la mer... " LE RÊVE DU BATTEUR DE GRÈVES " >>> Chapitres I à VI ci-dessous. >>> ou accessible par le lien suivant:  [+]

... Sur cette plage. À sa droite, le sable devenu liquide fait danser les étoiles, au loin un feu timide vacille sur leurs visages, ils forment un large cercle primitif et silencieux, comme à l’aube de l’humanité. Il s’approche prudemment et se retourne soudain ; la trace de ses pas devenue phosphorescente à présent se perd derrière lui au loin, depuis combien de temps marche-t-il ? Il doit pourtant continuer d’avancer...
Encore plus près, il les voit alors, tous assis en tailleur sur le sable. Les corps cuivrés sont en accord parfait avec le feu qui danse sur leurs tatouages, les regards sont graves et tournés vers celui qui n’appartient pas au clan, assis là au centre près du feu.
Celui-là a la peau claire, le visage poupon et la chevelure blonde, sur son torse et ses bras laiteux, un seul mot, tatoué dans toutes les tailles et dans tous les sens : Aïta ! Aïta ! Aïta !... c’est le ‘’Non !’’, le refus Tahitien. Sous son œil droit, une larme noire et pathétique de Pierrot. Que tient-il en main ? Une souche peut être, un morceau de bois mort qu’il utilise comme un instrument de musique, ses doigts courent sans bruit sur l’écorce brute, en pinçant des cordes invisibles ; devant lui, étalées sur le sable, des feuillets vierges agités de temps à autre par la brise du large.
Deuxième classe allait s’inviter parmi eux, quand un milliard d’éclairs crevèrent en même temps la nuit, dévorant les étoiles, deux milliards de cornemuses jouèrent alors la même note suraiguë, tenue, lancinante, perforante, sa tête allait exploser entre ses mains comme un fruit trop mûr, tout allait disparaître, lui avec. « Cette fois, c’est vraiment la fin ! » Pensa-t-il.
Il ouvrit enfin les yeux sur un silence total, sidéral. Le ciel était beaucoup trop bleu, d’un cobalt sans fond, le disque du soleil immense, écrasant, et le lagon leur jetait des myriades d’éclats métalliques acérés. Devant lui, le cercle primitif s’était transformé. Seul un jeune homme tatoué à la peau brune lui tournait le dos ; autour de lui, là où se tenait le clan, seules des mains immobiles, aux doigts écartés dans une dernière supplication émergeaient du sable, le joueur de bois mort avait disparu, laissant ses feuillets froissés sur le sable, près du feu éteint.
Par un geste prudent, il effleura l’épaule du jeune homme à la peau brune, dont la tête seule se retourna en décrivant une impossible rotation, il reconnut alors Maùi, ses traits étaient durs, son regard chargé de reproches.
Maùi lui tendit son poing fermé d’où pendait une fine chainette. Sa main s’ouvrit découvrant un Tiki grimaçant de nacre noir ; d’un signe de la tête, il lui ordonna de le prendre. Lorsque deuxième classe s’apprêta à se saisir de l’objet, le petit dieu grimaçant hurla quelques mots qu’il ne comprit pas, il s’apaisa ensuite une fois suspendu à son cou. Il l’observa quelques instants, reposant sur son torse et éprouva presque du réconfort, quand un bruissement devant lui sur le sable mit fin à son répit.
Le jeune pêcheur était à terre et saignait abondamment des deux mains mais aussi des jambes qui formaient curieusement un seul bloc, puis le nez versa aussi son lot de sang, en s’allongeant sensiblement, comme s’allongeait d’ailleurs le reste de son corps qui prenait à présent une teinte grisâtre. Maùi se débattait, balançait sa tête de part et d’autre, comme pour lui crier : « Non, pas ça ! ». Puis, son regard implorant devint fixe, vitreux, et son corps informe cessa de lutter. Des filets de sang s’écoulaient maintenant sur le sable en direction du lagon, le sang d’un espadon sauvagement mutilé. Comme une dernière volonté, une larme glissa sur la peau épaisse et grise de l’animal sacrifié, une larme énorme, avec des reflets métalliques jaunes et verts. Ces reflets, Deuxième classe les avait déjà vus quelque part, mais où ?
Au contact du sang, le lagon se teinta d’un rouge effrayant et sombre, jusqu’à l’horizon. Deuxième classe senti alors une brûlure intense au niveau du torse, puis s’écrasa, terrassé par la douleur, sur le sable veiné de rouge, sous un soleil de plus en plus énorme et inhumain.
Réveillé par la caresse des vagues sur sa main, il releva la tête, inquiet. Mais tout était calme à présent, la brise était de retour et la plage vierge et blanche s’étendait à perte de vue. Il se sentit invité par le lagon à nouveau translucide, et nagea longtemps, sans effort. Arrivé à la grande faille, il inspira profondément et se laissa glisser à pic, longtemps, très longtemps ; la lumière baignait encore à cette profondeur, les coraux multicolores hantés par les poissons clowns. Il aurait voulu rester ici avec eux, il allait sombrer, il se sentait à présent comme l’un des leurs...
... Soudain un sifflement strident parvint à sa conscience « Il faut que je remonte » pensa-t-il, ce qu’il fit, sans hâte, en économisant le moindre atome d’oxygène ; il serrait dans sa main droite le Tiki grimaçant, rien ne pouvait lui arriver. Quand il creva la surface du lagon, l’air s’engouffra dans ses poumons en maître absolu – comme le parfum de la fleur de Tiaré dans le fuselage d’un long courrier –, ses bras s’écartèrent brutalement et la fragile chaine du Tiki sauta.
Le sifflement persistait curieusement, et dans le ciel polynésien flottait un étrange rectangle noir dans lequel clignotait ce message : « LOW BATTERY » ; à sa gauche, en surimpression, masquant une authentique pirogue à balancier, trois énormes chiffres blancs le ramenèrent sans ménagements à son fuseau horaire d’origine : 3 :28. Il tenait encore dans son poing fermé, d’où pendait la chainette rompue, une divinité grimaçante en nacre noire.
Il mit son ordinateur en charge, puis s’allongea et s’endormit d’un sommeil lisse comme la mort. À son réveil, après avoir englouti les calories réglementaires imposées par les lobbies agro-alimentaires, il effleura une touche et constata que sa machine affichait également un taux de remplissage tout à fait satisfaisant. Il se rendit par un réflexe naturel sur le site de l’association Annahi, la fin d’une phrase l’avait interpelé, un conseil, un appel, une prière, une injonction... Il parcouru la note aux lecteurs et la formule vint à sa rencontre comme un défi : «... ou invente autre chose si tu le peux ! ».
S’intronisant sur le champ ‘’scribe numérique’’, il laissa une voix intérieure prendre le contrôle de ses doigts sur le clavier ; elle le guida sans la moindre hésitation, bien au-delà des règles de présentation, de style et de syntaxe ; cette voix qui n’était que l’écho de la pensée – ou de l’esprit – d’un jeune pêcheur de corail, admis quarante ans plus tôt, aux urgences de l’hôpital militaire de Papeete :

« -Je m’appelle Maùi et je suis immobilisé, dans le coma depuis trois jours...

*
Précisons ici qu’a l’heure où Maùi parti rejoindre ses ancêtres, deuxième classe avait achevé son tour de garde à l’hôpital militaire de Papeete depuis environ trois heures, il dormait du sommeil du juste. Le lendemain, il regretta devant un lit provisoirement inoccupé, de n’avoir pas tenu la main du jeune pêcheur au seuil de l’autre monde, il avait fini par s’attacher. Le surlendemain, il sacrifia sa solde et se fendit d’un billet d’avion ; un coucou bricolé le déposa avec quelques amis et après un nombre incalculable de trous d’air sur la perle du Pacifique : l’île de Bora-Bora. Il apprécia comme il se doit ce coin de paradis, et mitrailla plus que de raison tout ce qui se présentait dans le champ de son Reflex.
Il reçut deux semaines plus tard, d’Australie – laboratoires Kodack les plus proches à l’époque – une débauche de photos argentiques, une vraie petite fortune. En examinant le fruit de sa chasse, il marqua un temps d’arrêt sur un cliché très particulier : son objectif, avait capturé trois petits enfants polynésiens à la peau cuivrée, leurs cheveux noirs de jais lançaient quelques reflets bleutés. En arrière-plan, la couleur indéfinissable du lagon tapis au fond d’un trou de végétation luxuriante, comment décrire les reflets d’un diamant de couleur turquoise ? Au premier plan, ces gamins insouciants – presqu’autant que les bambins ailés et potelés de la chapelle Sixtine –, des gamins qui jouaient et souriaient comme tous les galopins du monde, à cheval sur le fût rouillé d’un canon américain de la seconde guerre mondiale, pointé pour l’éternité sur un point imaginaire de l’océan Pacifique.
Il trouva ce cliché plutôt intéressant, surtout sur le plan esthétique, une merveille de contrastes, de symboles ; allez, osons le mot : un véritable cliché artistique. Mais le charme opéré par ces séraphins polynésiens terrassant le mal fut de courte durée, et la merveille rejoint – dans l’attente d’un meilleur traitement – la boite à chaussure saturée de plages, de cocotiers et de couchers de soleil. Deuxième classe traversa donc comme prévu et durant neuf longs mois – il fut loin d’être le seul à l’époque –, la carte postale sans jamais se retourner.

Des enfants qui jouaient en riant, comme le font tous les galopins du monde...


*

«.... Peut-être qu’un jour, quelqu’un sera assez fort pour le faire à sa place, va savoir !
Parahi mon ami ! Chez nous ‘’Parahi’’, c’est l’au revoir de ceux qui partent à ceux qui restent, tous ceux qui restent... »

Après avoir déposé sa pierre – qu’il intitula : Testament de Maùi –, sur le site de l’association Ananahi, il se sentit différent, plus sensible, mais aussi beaucoup plus irritable.
Tenez, il y a quelques jours, il arpentait calmement son boulevard favori, quand tout à coup il tomba nez à nez avec l’affiche d’une expo/photo : Les enfants d’Alep.
Allez savoir pourquoi, il senti rouler en lui une colère noire, noire comme ce Tiki qu’il portait désormais jour et nuit en pendentif. Chevauchant son juste courroux, il envoya sous pli recommandé, une formidable volée de bois vert à l’artiste photographe, lequel hébété par la violence du propos plia le genou et faillit perdre – l’espace de la lecture –, si ce n’est l’équilibre, du moins ses principaux points de repères.

Vous trouvez que deuxième classe en fait trop ? Que toute cette agitation est vaine et que de toute façon, les dés sont jetés, voire pipés ? C’est bien possible.
A l’inverse, peut-être seriez-vous vous prêt(e) comme lui, à vous faire tatouer sur les deux bras son expression fétiche : Demain, il est déjà trop tard !

Si tel est le cas, vous n’avez plus un seul instant à perdre !
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