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La colère du corsage

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C’est vraiment la plaie d’être une femme. Si j’avais eu le choix, j’aurais été un bonhomme. Un de ceux qui se cognent dans les bars avec des piliers à la place des jambes et des biceps en acier trempé. J’aurais bossé sur les docks. Toute la journée à décharger avec les Octophandres. J’adore ce truc. Il fallait y penser. Un harnais avec huit bras articulés pour bosser plus vite. Tous les entrepôts et les usines de la ville en sont équipés. Et forcément, leur utilisation est interdite aux femmes sous prétexte qu’elles ne sont pas assez fortes pour les manier. Même chose pour les gens de couleurs. Je ne vois pas le rapport. Ce n’est pas parce qu’on a une couleur de peau différente qu’on est moins fort. À croire qu’il n’y en a que pour les hommes blancs dans ce monde.

La chose qui m’énerve aussi lorsqu’on est une femme, c’est les vêtements. Si ma tenue est discrète, on me fera savoir que je ne cherche pas à me faire remarquer et que ce n’est pas bien. Et si au contraire, ma tenue est plus que bavarde sur ce qu’elle cache, alors là, je serais une catin prête à tout pour qu’on s’intéresse à moi. Et je ne parle même pas des tenues en elles-mêmes. Si les fabricants de corsage avaient essayé leur création, on compterait moins de poitrine écrasée et de souffle étouffé. L’humeur de Maman, c’est à la façon dont elle serre le mien que je la mesure. Si je peux respirer convenablement, alors ça veut dire qu’elle est plutôt contente de son sort. Si par-contre, Papa s’est encore esquinté les phalanges sur elle après un excès de fée verte, ce sera une autre histoire. Et si jamais j’ose avouer qu’elle y est allée un peu fort. Si je chuchote trop à son goût, alors j’aurais droit à une bonne gifle. Pour me rappeler de ne jamais la prendre pour une imbécile.

Ces derniers temps, son humeur est plutôt orageuse. Elle pleure souvent lorsque Papa quitte leur chambre ou lorsqu’elle rentre du travail. Il faut dire que ses journées sont très dures là-bas. Maman est graveuse. Toute la journée, elle écrit des runes sur les créations assemblées dans l’usine de la famille Thadeus. Depuis que l’humanité a découvert les Grands Esprits tapis dans les énergies qu’elle exploite, il faut bien que des petites mains entretiennent le dialogue du Progrès. Grâce aux runes gravées par Maman, les automates se déplacent tout seuls, et obéissent au doigt et à l’œil. D’ailleurs, on en rencontre de plus en plus dans les administrations du gouvernement. C’est pratique. Ils ne dorment pas, ne prennent pas de pause et ne réclament pas de salaire. À terme, la famille Thadeus ambitionne le runage complet des infrastructures. Pour avoir une cité moderne, et modulable à loisir. Un ensemble paré à toutes les éventualités qu’ils disent. Je l’ai entendu à la radio.
Papa est jaloux de Maman à cause de son travail. Pour lui, les femmes doivent rester à la maison et se taire. Il a horreur de celles qui répondent. Pire encore, un jour qu’il grommelait en me traînant à l’école, il a aperçu une foule de grévistes de l’usine à munitions qui manifestaient pour que cessent les combats dans les colonies. Il n’y avait que des ouvrières dans les rangs. Après les avoir longuement fixées, Papa a attendu qu’elles arrivent à notre niveau pour se jeter sur l’une d’elles et la rouer de coup. Après ça, la police automatisée a débarqué et a joué de la matraque. Papa m’a fait jurer de n’en parler à personne. Surtout pas à l’école.
Je l’ai écouté.

Avant, Papa était gardien de zoo. Il adorait ça. Quand j’étais petite, il m’emmenait voir les singes, les félins, les serpents. Mais depuis les Grands Esprits, ce sont les parcs énergétiques qui ont le vent en poupe. Les foules préfèrent se déplacer pour admirer les reconstitutions métalliques de dinosaures ou de guerres du passé. Il n’y a que les vieux dessinateurs qui vont au zoo maintenant. À cause de la baisse des recettes, Papa a dû dire adieu à son travail et à sa ménagerie adorée. Ensuite, il a bossé dans un cirque mais là aussi, les gens ont préféré voir des automates trapézistes plutôt que de vraies personnes. Alors Papa a dû se trouver autre chose. Jusqu’à finir décrasseur pour la Ville. C’est lui qu’on appelle quand un modèle qui a abrité de la vapeur de Grand Esprit se détraque. Il récupère la carcasse avec son équipe, et la ramène à la ferraillerie publique. Dans le jargon, on appelle ça être un éboueur des Dieux Fumants. Papa a horreur qu’on l’appelle comme ça. Ça l’a vraiment déglingué quand il a compris que quelque part, il ramassait les épaves sur lesquelles Maman avait peut-être travaillé. Pour ça que depuis, il se torche à la fée verte avec ses collègues au bar. Et il ne laisse plus rien passer à Maman.

Ce n’est pas juste. Si Maman pouvait faire autre chose, bien sûr qu’elle le ferait. Sauf que les femmes ne changent pas de permis travail quand ça leur chante. Maman s’est battue comme une lionne pour rentrer chez les Thadeus. On dit que les hommes sont pires que les femmes mais c’est faux. Il faut voir ce qui se passe à la Bourse aux Métiers des femmes. Là-bas, toutes les candidates sont fouillées à l’entrée pour éviter les bagarres avec des armes. Sauf que ce n’est pas suffisant. La dernière fois, une vieille folle a étranglée une gamine avec son lacet.

Maman a insisté pour m’envoyer à l’école pour que je n’ai pas à subir ce qu’elle a subi. Elle veut que je trouve ma voie, et que je m’y tienne. J’ai bien réfléchi. Les cahiers ce n’est pas mon truc. J’ai des mains, et des idées, il faut que ça serve à quelque chose. Pour ça que maintenant, je dessine dès que je peux. Mon truc, c’est les robes, les manteaux, les chemisiers. Je voudrais être habilleuse. Que toutes les femmes, peu importe d’où elles viennent, puissent porter mes idées. Être belle ne devrait pas juste tenir du fait d’avoir les poches pleines ou non.

C’est la fête en ce moment dans les rues. La ville a été retenue pour organiser la prochaine exposition universelle. Tout le monde est en liesse, même ceux à qui cela ne profitera pas. Surtout eux. Je ne comprendrais jamais pourquoi nous aimons tant nous faire du mal. Pendant des mois j’ai cherché ce que je voulais créer. Pas question de glisser sur une mode pour entasser mes noisettes dans mon coin. Depuis la fenêtre de ma chambre, tout ce que je vois, ce sont des poulets sans tête qui courent dans tous les sens pour engraisser les capitaines d’industrie. Ils s’imaginent être à leur place un jour. Ils n’ont pas compris que le bonheur de quelques-uns s’est bâti sur le malheur de beaucoup d’autres. Il n’y a qu’à voir Papa et Maman. Ils sont de plus en plus épuisés et lorsqu’ils partent le matin, c’est un ballet de soupirs qui envahit la maison. L’autre jour, ils se sont disputés parce que Maman veut intégrer un syndicat. Papa lui hurlé ce qu’on fait aux travailleurs qui l’ouvrent trop. Mama lui a rétorqué qu’à force de ne rien dire, on finira par payer pour avoir le droit de travailler. J’en ai assez de les entendre et les voir s’entre-déchirer pour des choses qui les dépassent. Et aussi que Papa nous considèrent soit comme des petites choses fragiles soit comme les responsables de ses malheurs. Ce n’est pas de notre faute si les gens préfèrent regarder les combats de chimères métalliques plutôt que distribuer des cacahuètes aux éléphants ! Des fois, je me tâte à chiper du matériel dans sa réserve pour me construire des ailes et m’enfuir très loin d’ici.

J’ai mon idée ! Ça y est ! Elle m’a fendue d’un coup pendant la nuit. M’a poussée hors de mes draps pour me ruer sur mon chevalet et griffonner jusqu’au petit matin. Je vais inventer un corsage ! Mais pas n’importe lequel. Il se portera par-dessus les vêtements. Il sera runé et équipé d’un système énergétique. Brassé par l’haleine des Grands Esprits. Rien que pour nous les femmes. Qu’importe notre couleur, notre milieu, notre dieu ou notre culture. Ce corsage sera notre octophandre à nous. Il va nous rendre plus forte, plus rapide, plus confiante. Nous rendre égales avec ces messieurs. Puisque nous vivons dans un monde de bonhommes, il est temps de nous mettre à leur niveau. Papa ne serait pas aussi injuste et violent avec Maman si elle était équipée. Pareil avec celles qu’ils rencontrent à l’extérieur. Il fanfaronnerait moins s’il se prenait une râclée par une inconnue qu’il aurait provoquée. Le temps du silence et de l’autre joue est révolu. Je suis en colère, et je veillerai à ce que personne ne l’ignore.

Ma création ne sera jamais terminée si Maman ne me donne pas un coup de pouce. Ou plutôt un coup de burin. En ce moment, elle n’arrête pas de faire des heures supplémentaires pour l’exposition universelle. Il paraît que ça va être unique. On parle de chapiteaux dans les airs. De machines cristallisant les nuages pour en faire des pistes de glisse. Bien évidemment, le pavillon le plus fourni sera celui de l’armement. Avec la guerre qui perdurent dans les colonies, les instruments de morts ont encore de beaux jours devant eux. Pour réussir à trouver le meilleur métal pour mon corsage, j’ai proposé à Papa d’être son assistante pendant les vacances scolaires. Il a rechigné un peu au début en me crachant que je n’allais pas suivre le rythme. Que les fleurs comme moi n’ont pas leur place dans la rouille. Cette fois, je ne l’ai pas écouté. À la place, je lui ai montré de quoi j’étais capable. Maintenant, c’est moi qui le réveille et qui prépare le chariot avant notre départ. Maman n’est pas très contente à l’idée que je traîne à la ferraillerie. Mais jamais elle n’ira le répéter à Papa.

Du béryllium, du laiton et un soupçon d’aluminium. Mon corsage est un joli mariage clandestin. Il s’adapte aux courbes et les épouse. Lorsque je l’essaye, je me sens immédiatement plus forte. Résistant, et léger à la fois, il ne lui manque qu’un runage en bonne et due forme. J’ai déjà prévu l’armature bricolée avec des tuyaux, des câbles et un système mécanique qui va courir jusqu’à mes mains. Comme des manches. Pour pallier mes doutes, j’ai demandé conseil à un plombier, un horloger et à plusieurs ouvriers spécialisés dans le travail des métaux. J’ai brodé toute une histoire ponctuée de mon plus joli sourire. Quoiqu’ils en disent, les hommes ont toujours de la guimauve qui palpite derrière leur dureté naturelle.

Depuis quelques jours, Maman ramène du travail à la maison, et Papa en profite pour jouer les courants d’airs alcoolisés. Tous les soirs, elle rune des pièces jusqu’à ce que les voisins viennent cogner à la porte pour lui hurler d’arrêter. Tant qu’ils ne se manifestent pas, elle continue. Lorsque je regarde ses mains, j’ai l’impression d’y voir des pognes de forgeron. Elle a des cales et des écorchures partout. C’est aussi ça le travail. C’est un enfant capricieux et les travailleurs sont des doudous qu’il aime malmener. J’ai glissé les bouts de mon corsage dans le matériel que Maman a ramené. J’espère qu’elle n’y verra que du feu. Ou plutôt, du métal à graver.

Maman m’arrache du lit par les cheveux, en me demandant à quoi je joue. Au sol, je découvre mon corsage en morceau qu’elle avait commencé à runer. Entre plusieurs gifles, je lui demande comment elle a réussi à tout différencier. Elle me dit que sans vision d’ensemble, le runage des modèles qu’elle a à faire ne peut pas fonctionner. Je lui gueule que je m’excuse, et elle s’en fiche. Elle me dit qu’elle pourrait avoir de gros problèmes si elle rune des choses qui ne sont pas répertoriées. Elle me crache que j’ignore tout de la brigade du Codex des Grands Esprits. Le sort terrible qui est réservé aux travailleurs qui ne respectent pas le règlement. Je m’excuse, encore et encore. Elle finit par me lâcher, et me demander la nature de mon idée. Lentement, je récupère mes croquis et lui glisse dans les mains. C’est la première fois qu’elle s’attarde sur mon travail. D’habitude, elle le passait en revue d’un œil désintéressée. Pour elle, il n’y a que les études qui compte. Et le temps passé à la bibliothèque. Le reste, c’est bon pour les crève-la-faim et les parasites. Finalement, je me fais la réflexion qu’elle et Papa partagent beaucoup plus de choses qu’il n’y paraît. Enfin, elle me demande de lui expliquer mon projet.
J’obéis sans broncher.
Quand j’ai fini, elle confisque mon matériel et m’abandonne à mes pleurs.

Je regarde les ouvriers en octophandres s’activer pour terminer la tour de monsieur Eiffel. Avec le soleil qui se couche, le tableau est magnifique. J’ai l’impression d’assister à un ballet de pieuvres géantes. Je la trouve belle, cette tour, malgré ce que l’on dit. Je ne comprends pas pourquoi personne n’en veut. Même les poètes y ont mis leurs grains de sel. Partout ça manifeste pour que cesse les chantiers. Les gens feraient mieux de piétiner devant les administrations et de battre le pavé pour avoir de meilleures conditions de travail, un meilleur salaire et plus de vacances. Je ne les comprendrais jamais.

Maman ne m’a pas reparlé de mon corsage. Je ne sais même pas où elle l’a planqué. J’ai retourné plusieurs fois la maison en vain. Elle n’a pas le droit de me faire ça. C’est aussi pour elle que je l’ai fabriqué. Surtout pour elle. Chaque femme que je rencontre a les traits lavés par un appel à l’aide silencieux. Je n’en connais pas une seule qui ne souffre pas de sa condition. Combien de temps cela va-t-il encore durer ? Pourquoi le progrès devrait-il être accaparé par ceux qui nous écrasent ? Où est la justice et notre droit de réponse face à tant d’inégalité ? Exposition universelle, quel titre pompeux. L’univers est une immensité balbutiante dont nous ignorons tout. Nous ne sommes que des fourmis. Des quantités minuscules et négligeables. Comment allons-nous survivre si nous ne sommes même pas capables de nous respecter entre nous ? Je refuse de vouer ma vie entière à un silence forcé.
Je m’octroie une balade pour me changer les idées. Les murs sont placardés d’affiches sur l’exposition. J’apprends la création d’un tout nouveau pavillon, celui des inventions. Tout un chacun pourra y présenter le fruit de son travail. Encore une nouvelle qui renforce mon amertume. Un écho de sirène survient, je m’écarte brutalement de la chaussée. Plusieurs véhicules d’interventions d’urgence déboulent. Les automates sont casqués et armés. Rapidement, des gens se regroupent et enfantent des rumeurs. Apparemment, une manifestation devant le chantier de l’exposition a dégénéré. Plusieurs travailleurs se seraient donnés rendez-vous pour scander leur mécontentement. Des badauds s’élancent dans sa direction. Je me jette dans leur sillage.

La foule est ramassée devant l’entrée titanesque de l’exposition. Je reconnais que cela en jette. Deux automates aussi grands que des immeubles brassent de l’air en rythme de façon synchronisée. Des troupeaux de dirigeables sont regroupés parmi les nuages. Sur l’un d’eux, je devine un aquarium géant avec des colosses marins que je n’avais encore jamais vus. Je joue des coudes pour m’approcher. Ça chuchote dans tous les coins. Certains sont déjà là avec leur invention, prêts à faire le pied de grue pendant des jours pour être certains d’être les premiers à entrer. J’aperçois aussi des campements sauvages, probablement des touristes venus pour l’évènement. Je ressens comme une tension dans l’atmosphère. Les troupes d’automates se déploient, déchirant la foule en plusieurs endroits. J’en profite pour me rapprocher de l’entrée. Devant celle-ci se trouvent les voltigeurs qui œuvrent sur la Tour Eiffel. Ils brandissent des pancartes et affichent des peintures tribales sur leurs octophandres. Si je ne me trompe pas, c’est une déclaration de grève. Quelqu’un émerge de leur groupe. C’est Maman vêtue de mon corsage. Elle a rajouté l’armature et achevé son runage. L’ensemble est tel que je me l’étais imaginé. J’étouffe un hurlement. Maman prend la parole, sous les regards vitreux des automates et stupéfaits de la foule.

— Il est dit que derrière-nous, c’est un monde en pleine avancée vers le Progrès qui s’annonce ! Que bientôt, nous parviendrons à conquérir les océans et les étoiles. Que ces fameux Grands Esprits Énergétiques, ces forces tapies dans l’ombre de nos exploitations diverses, nous ont pris en affection. Que ce qui a été accompli n’est que le prélude à une ère nouvelle. Où chacun aura sa place, et sa chance. Même ceux qui viennent de nulle part. Surtout ceux-là. Il paraît que tout ce qu’il y a derrière est pour eux ! Pour leur avenir et celui de leurs enfants ! Mais de quel avenir parle-t-on ? Avez-vous une seule seconde éprouvé la sensation que les choses n’étaient plus comme elles étaient ? Qui peut affirmer ici que son destin n’est plus le même depuis que toutes ces choses ont été mises en place ? La vérité est toute simple, il n’y aura pas de changement. Croyez-moi, je suis une femme, et je sais de quoi je parle. Les hommes que vous voyiez autour de moi s’épuisent jour et nuit pour terminer cette tour dans les temps. Leurs témoignages sur ce qu’ils ont vu durant l’installation de l’exposition vous arracheront bien plus que des larmes. Savez-vous combien d’ouvriers forcés, enlevés à leurs familles dans les colonies ont péris pour bâtir tout cela ? En quoi notre époque diffère-t-elle de celles des cathédrales ? Et parlons-en de Dieu ! Où est-il lorsqu’il s’agit de protéger ceux qui ont besoin de son aide ? Croyez-moi, j’ai prié, beaucoup plus que je ne saurais le dire, et pas une seule fois il ne s’est manifesté...

Maman s’est jouée de moi. Elle m’a leurré en feignant d’être comme les autres. D’être comme Papa. Je suis fière d’elle. Pas question d’être la poupée de chiffon voulue par la société. Elle est ici, et maintenant. Corsage debout, pour défendre sa condition et celles de tous les autres. Les parasites, et les crève-la-faim comme elle s’aimait à le dire. Qui osera prétendre qu’elle a tort ? Ses mots sont en train de remuer l’assistance. Ça gronde peu à peu dans les rangs. Les automates se resserrent et convergent vers elle. Ils veulent l’arrêter. Les voltigeurs s’avancent également, prêts à jouer des bras pour la défendre. Ce temps-là est révolu. Maman n’est plus une petite chose à défendre ou sur qui on se défoule. Au contraire, elle est ce bloc convaincu, enveloppée par ma création qui lui donne des airs de conquérante. Les premières unités viennent se frotter à elle. L’assaut est bref. Maman n’a que faire de ces pantins. Les choses dégénèrent rapidement. Une partie de la foule, paniquée, quitte les lieux à toute berzingue. Je reste là. Je veux aider Maman. J’essaie tant bien que mal de me rapprocher d’elle. Un coup de feu retentit alors. Elle s’écroule, touchée au visage. Je hurle, et me précipite sur son corps qui fond. C’est Papa qui a tiré. Le visage ensanglanté de Maman dans les mains, je lui demande pourquoi avec mes yeux noyés.

Papa s’enfuit. Les Octophandres se retrouvent aux prises avec les automates. Je reste là, effondrée, à caresser le front encore chaud de Maman. Je veux tâter le moindre bout de vie qui s’échappe d’elle. Cette force qui l’a toujours animée. Plier sans se rompre. Se taire, et écouter. Pour préparer ce jour. Cet instant. Incarner ce début d’étincelle. Pour elle, pour les femmes. Les gens. Qu’importe leur couleur, leur culture, leur milieu, leur dieu. Pour moi. J’élude toute la sauvagerie des combats qui me cernent. Lorsque tout retombe enfin, les voltigeurs gisent, et je suis emportée par les marionnettes du pouvoir aux mains de fer.

Ils m’ont enfermé avant de m’interroger. Ils m’ont emmené devant le cadavre de Maman, et m’ont harcelé de questions sur son corsage et sur l’armature runée qui l’accompagne. Ils voulaient savoir qui l’avait construit. Je leur ai dit que la réponse était sous mes yeux. Ils ne m’ont pas cru. Ils m’ont exhibé les croquis qui se trouvaient dans ma chambre. J’ai fait semblant de ne pas savoir. De ne rien savoir. Une cruche triste, vidée par la perte de sa Maman. Là encore, ils ne m’ont pas cru. Ils m’ont révélé que Papa leur avait dit tout ce qu’ils avaient besoin de savoir. Je leur ai répondu qu’un jour, les petites mains cesseront de les caresser et de s’esquinter. Un jour, elles deviendront ces poings pleins d’espoirs. Ils m’ont dit avec calme que ce jour n’était pas encore au programme. Et qu’en attendant, il faudrait bien m’occuper. Ils m’installèrent dans un atelier et me proposèrent de coopérer ou de rejoindre Maman. Sans hésiter, j’ai clamé que je préférais mourir plutôt que de me retrouver à leur service. Ils m’avouèrent que j’avais un potentiel hors du commun, et qu’il serait dommage de ne pas le mettre à profit. Ils avaient une idée derrière la tête. Je voulais me battre. Je ne voulais pas encore rejoindre Maman. Alors, j’ai décidé d’utiliser les moyens qu’ils mettaient à ma disposition pour me jouer d’eux. Me taire, et écouter, comme Maman l’avait fait.
Seulement, je ne suis pas encore Maman.
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