La clepsydre

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Julien Dregor est un auteur belge,diplômé de philologie romane. Depuis 2016, auteur du roman : Une filiation indésirable - Un roman politico-policier belge.  [+]

Image de Automne 2018
Excusez-moi de vous voler votre temps, je sais à quel point il est précieux. Permettez-moi de me présenter : Saturnin Timenon. Je sais, c’est un prénom ridicule. Un prénom de canard. Un prénom d’un autre temps. Je suis étudiant en histoire et je viens de réussir mon dernier examen. J’ai maintenant officiellement mon master d’histoire. Une maigre consolation.

Tout commença il y a deux semaines. Je me levai, pris ma douche et me rendis à l’université. Comme chaque jour, je commandai un café au bar-tabac du coin en guise de petit déjeuner. C’est là que je l’ai remarqué. Étrange. Je prends cet itinéraire tous les jours depuis cinq ans, je n’avais jamais vu ce magasin sombre et ancien. Une enseigne en bois en trahissait le nom : « la Clepsydre ».

En vitrine, une affiche attira mon attention : « Prenez votre temps ! » C’était vite dit. J’étais en retard et de plus, cet examen que je devais passer le lendemain me rendait malade. Je n’avais toujours pas appris la moindre date et il me restait moins d’une journée pour mémoriser cinq ans d’études universitaires. Néanmoins, cette boutique m’intriguait. Je m’en approchai pour regarder à l’intérieur.

— Tu peux entrer, n’aie pas peur !

Un petit personnage se tenait derrière moi. Il avait des yeux bleus perçants, un nez crochu et des cheveux blancs, ce qui contrastait avec la noirceur de son costume. Comme je ne répondais pas, il répéta son injonction.

— Allez, entre ! Tu n’as rien à craindre.
— Je suis désolé, balbutiai-je, mais je n’ai pas le temps. Je suis déjà en retard.
— Du temps, j’en ai à revendre.
— Tant mieux pour vous ! J’étais sur le point de partir, mais il me barra la route. Il me fixa du regard et me répéta de son air sérieux :
— Entre, tu vas comprendre.

Je passai la porte et me retrouvai dans une pièce gigantesque. Des centaines de boules de verre contenant un brouillard translucide s’étendaient à perte de vue, rangées soigneusement sur des étagères.

— Quel est cet endroit ? demandai-je.
— Je te l'ai dit, je vends du temps.
— Vous me faites marcher. Comment est-ce qu'on peut vendre du temps ?
— C'est pas difficile de gagner du temps, tu sais ? Il suffit de suivre les gens qui en perdent, et de le ramasser derrière eux.

Je n'appréciais pas particulièrement l'humour du marchand, mais le personnage m'intriguait. Il me fascinait même.

— Vous voulez dire que dans chaque boule, il y a du temps ?
— Exactement. Regarde les billes, ici. Elles contiennent toutes une minute. Celles-ci ont la taille d'une orange : une heure montre en main. Et celles-ci, une journée entière.
— Et... combien ça coûte ?
— Vingt euros l'heure.
— Pouh, c'est pas donné.
— Que veux-tu ? Le temps, c'est de l'argent.
— Comment ça marche ?

Le marchand s’empara d’une bulle de verre et me la tendit.

— Écoute, tu m'as l'air sympathique. Je t’offre une heure. Quand tu penses en avoir besoin, tu n'as qu'à la briser.
— C'est tout ?
— C'est tout.
— Ça signifie que si je la brise maintenant, je peux encore être à l'heure à mon cours d'histoire médiévale ?
— Essaie. Tu verras.

Sans perdre une minute, je lançai la sphère sur le carrelage. Le verre explosa au contact du sol. L'instant d'après, j'étais nu et de l'eau chaude me coulait sur le visage. J'étais revenu à l'endroit où je me trouvais une heure plus tôt : sous la douche. À nouveau, je me préparai et partis pour l’université. Je passai devant l'échoppe du curieux marchand, cette fois sans m'y arrêter, mais sans ignorer le sourire que le maître des lieux me lançait.

J'arrivai à l'heure, mais j'aurais pu m'abstenir d'y aller. Je n'étais pas concentré. Je ne songeais qu'à cet examen pour lequel je n'avais encore rien appris. Je ne pensais plus pouvoir le réussir, mais l'expérience que je venais de vivre me laissait une chance. Si je pouvais récupérer une journée, je pourrais la consacrer à mes bouquins. Ma décision fut vite prise. Je me rendis à la banque et soulageai mon compte de mes maigres économies. Cinq cents euros. Cela devait suffire pour une journée. Je me précipitai chez le mystérieux commerçant et lui achetai une sphère de la taille d'un ballon de football. Je fermai les paupières, lâchai l'orbe précieux que je tenais entre les mains et rouvrit les yeux vingt-quatre heures plus tôt.

Bien décidé à profiter de chaque seconde de cette journée providentielle, je m'installai à mon bureau et me plongeai dans mes syllabus. Au bout d'une heure, je me permis une pause. Je contrôlai mes e-mails, regardai l'une ou l'autre vidéo et jouai un air de guitare. À midi, je me préparai un bon déjeuner que je pris sur le sofa, devant la télévision. Dans un moment de bonne volonté, je repris le chemin du bureau et travaillai durant une heure. En milieu d'après-midi, ma voisine sonna à la porte. Elle avait commandé un nouveau frigo sur Internet. Il venait d'être livré et elle avait besoin de moi pour l'aider à le monter au deuxième étage. Je n'ai jamais rien pu lui refuser. Mais le temps passe vite. Le soleil s’était déjà couché lorsque je pus enfin me replonger dans mes livres d'histoire. Je parvins à réviser un dernier chapitre avant de sombrer dans un sommeil de plomb.

Quel gâchis. Sur les vingt-quatre heures payées à prix d'or, j'en avais utilisées à peine trois à bon escient. Je n'avais plus d'argent et le temps me faisait toujours défaut. En repassant devant la boutique mystérieuse, le marchand m’interpella.

— Tu es prêt pour ton examen ?
— Malheureusement, non. Mais je n'ai plus les moyens d'acheter du temps supplémentaire.
— Et si je te faisais crédit ? demanda-t-il d’un air sincère.

Sans attendre de réponse, il disparut dans l'arrière-boutique et revint avec une sphère de la taille d'une mappemonde.

— Cet orbe contient une semaine. Prends-le et réussis ton examen. Tu me payeras après. Je te demanderai juste de poser ta signature ici.

Il me tendit un document et un stylo. Je me méfiais – c'était trop beau pour être vrai –, mais je me sentais obligé de lui faire confiance. Je saisis la plume, signai le document sans même prendre la peine de le lire et remontai le temps d’une semaine.

Je savais que c'était ma dernière chance. Pour la première fois de ma vie, je m'imposai une discipline très stricte, avec des temps de travail rigoureux et des pauses chronométrées. Comme je vous l'ai dit au début de ce récit, cette méthode a porté ses fruits : j'ai réussi mon examen. Malheureusement, j'avais encore une dette à payer. Hier, après avoir pris connaissance des résultats, je rentrai chez moi. Le vendeur de temps m'y attendait.

Je regrette de ne pas m'être interrogé davantage sur la provenance du temps qu'il vendait. « Il suffit de suivre les gens qui en perdent et de le ramasser derrière eux », avait-il expliqué. Ce n'était pas de l'humour. J’aurais dû lire le contrat avant de le signer. Qui accepte comme ça un crédit à deux cent mille pour cent d’intérêt ? Personne n'échappe au mystérieux commerçant. J'ai remboursé ma dette. Pour chaque journée de cette semaine empruntée, j'ai payé cinq années de ma vie. Hier, j'avais vingt ans. Aujourd'hui, j'en ai trente-cinq de plus. Comme disait Aznavour, j'ai perdu mon temps à faire des folies qui ne me laissent au fond rien de vraiment précis, que quelques rides au front et la peur de l'ennui. Je m'appelle Saturnin Timenon, diplômé de la faculté d’histoire.

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