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FINALISTE
Sélection Public

— Passe une bonne journée, m’a dit maman avant de m’embrasser.
— Oui, ça va être chouette ! lui ai-je répondu, enthousiaste.
J’ai grimpé dans le bus, me suis assise à côté de la fenêtre et lui ai fait de grands signes. Sabrina, ma meilleure amie m’a rejointe. Le moteur de l’autocar a démarré et le véhicule s’est mis en route dans les cris de joie des enfants de la classe. Nous partions pour la journée dans la campagne audomaroise. Une journée sans cahiers, sans leçons ni exercices. J’étais ravie. J’ai fouillé mon sac à dos pour en sortir un livre.
— Tu lis quoi ? m’a demandé Sabrina.
Je lui ai montré la couverture.
— J’connais pas, a-t-elle poursuivi en haussant les épaules.
— Il est super, je lui ai dit. C’est une histoire de fées et de dragons. Je te le prêterai si tu veux.
— Oh moi, tu sais les livres, a-t-elle ajouté en faisant la grimace.
— T’as tort, j’ai rétorqué avant de me plonger dans ma lecture.

Les deux heures de route sont passées à toute vitesse, absorbée que j’étais par mon livre. En descendant du bus, nous sommes allés visiter le blockhaus d’Éperlecques. Ce qui m’a le plus marquée c’était l’épaisseur des murs. Ils se voulaient infranchissables et faisaient plusieurs mètres. Ce grand bâtiment, tout de béton, était sombre et lugubre. Un guide nous expliqua que ce bunker était destiné à accueillir et à lancer des missiles durant la seconde guerre mondiale. Des schémas de V1 et V2 étaient présentés et dehors il y avait même une rampe de lancement avec son missile. C’était terrifiant de penser que des humains avaient pu créer des armes pour s’entretuer.  Pourquoi ils faisaient ça les adultes ? Si être adulte, c’était vouloir posséder ce que les autres ont et être prêt à tuer pour ça, je ne voulais pas devenir grande. J’étais triste en quittant le site. Je me suis dit que les humains seraient plus heureux s’ils s’entraidaient plutôt qu’en se faisant du mal.

Nous avons ensuite rejoint la forêt de Clairmarais pour le repas du midi. On s’est installés sur des tables de pique-nique ou dans l’herbe et chacun a sorti son déjeuner, tous sauf Lucie. Je lui ai jeté un coup d’œil. Elle regardait les autres d’un air envieux. J’ai fini par me lever et la rejoindre.
— Tu manges pas ? j’ai demandé.
— Non, m’a-t-elle répondu en baissant les yeux.
— Pourquoi ? T’as pas faim ?
— Si mais maman a oublié de me préparer à manger, a-t-elle murmuré.

Lucie vivait avec ses quatre frères et sœurs et je savais par ma maman que la sienne était peu présente pour ses enfants. Elle était souvent habillée avec les vêtements de ses ainés, ce qui lui valait quelques moqueries et chez elle, personne ne l’aidait pour faire ses devoirs. Lucie était livrée à elle-même. La vie qu’elle devait avoir à sa maison et le comportement de mes camarades de classe avaient forgé son caractère. Elle était dure Lucie, pas du genre à se laisser marcher sur les pieds. Même les garçons la craignaient. Je me doutais bien qu’elle n’avait pas une existence aussi confortable que la mienne mais, même si elle me faisait parfois mal au cœur, j’évitais sa compagnie.

Mais aujourd’hui, Lucie me touchait à nouveau. Savoir que la malheureuse se retrouvait sans boisson ni nourriture me peinait. Je décidai alors de partager avec elle mon repas et lui donnai l’un de mes sandwichs, une petite brique de jus de pomme et une clémentine, mon fruit préféré. Lucie mordit dans le pain de bon cœur et ça faisait plaisir à voir. Je lui souris avant d’entamer le mien. J’étais contente de moi. J’avais le sentiment de faire quelque chose de bien.
— Pourquoi t’es partie et en plus pour aller avec elle ? m’a demandé Sabrina en s’approchant.
— J’avais envie, ai-je juste répondu.
— Si t’es copine avec elle, moi je ne veux plus être la tienne, m’a dit Sabrina de mauvaise humeur.
J’ai regardé mon amie s’éloigner. J’étais blessée et déçue.
— Merci de pas lui avoir dit pour moi, a marmonné Lucie. Désolée pour ton amie.
Pour toute réponse, je lui ai fait un petit sourire qu’elle m’a rendu. On est restées là, assises côte à côte jusqu’à la fin du repas sans rien dire. Lorsqu’on est arrivées au dessert on a ri en épluchant notre clémentine. La peau en se déchirant projetait des petits jets de jus dans nos yeux en même temps que son odeur, tellement reconnaissable, se répandait dans les airs et chatouillait nos narines. On poussait de petits cris en gloussant. C’est étrange parfois comme des événements anodins peuvent rapprocher les gens. Une complicité commençait à naître entre nous.

L’après-midi nous sommes allés au centre équestre situé aux abords de la forêt. On a brossé les poneys, nettoyé leurs boxes et ceux qui le voulaient ont pu faire quelques tours de manège. Moi, j’aurais bien aimé mais ça me faisait un peu peur. Alors, contre toute attente, Lucie, en revenant de sa séance d’équitation, m’a encouragée. « Vas-y » qu’elle m’a dit « Tu tiens bien les rênes et ça ira, tu vas voir ! » Sans elle, je crois que je n’aurais jamais osé. Elle avait raison Lucie, c’était vraiment génial, le meilleur moment de la journée. J’avais peur oui, mais c’était grisant. Après nous avoir initiés aux rudiments de l’équitation, le moniteur nous avait demandé de faire marcher notre poney en décrivant un grand cercle. Lorsque nous fûmes plus en confiance, il nous fit leur donner de petits coups de talon sur leurs flancs. Je refusais de suivre les instructions craignant de faire mal à l’animal, mais celui-ci, entraîné par le rythme de ses congénères se mit à trotter. Waouh, quelle sensation !

Après cette journée, le regard que je portais sur Lucie avait changé. Je n’avais plus honte de m’afficher avec elle. Nous étions devenues amies. Hélas, l’année qui a suivi, nous sommes parties toutes deux dans des collèges différents et je ne la revis jamais.

C’était il y a bien longtemps tout ça. Vingt ans s’étaient écoulés et j’avais presque oublié cet épisode de ma vie. C’est à la rentrée des classes que mes souvenirs ont refait surface lorsque j’aperçus une de mes nouvelles élèves assise au second rang. J’ai été saisie en la découvrant. De grands yeux noisette, des joues constellées de grains de beauté, de longs cheveux roux. On aurait dit Lucie.

A la fin de la journée, au moment de la sortie des classes, une jeune femme vint récupérer la fillette. Elle me vit, sourit, se pencha vers sa fille et lui murmura quelques mots. L’enfant revint en courant vers moi, me tendit la main, l’ouvrit et déposa dans la mienne une clémentine.

PRIX

Image de Hiver 2018 - 2019
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Isabelle Lambin  Commentaire de l'auteur · il y a
Un grand merci à tous ceux qui ont soutenu "La clémentine", "Sombres bonheurs" et "Tant que nos coeurs battent". Grâce à vous, ils sont tous trois en finale ! :o)
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Sarah Giaime · il y a
Je ne suis plus une enfant! mais j'ai pris un grand plaisir à lire ce texte. J'ai été émue.
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Duche · il y a
Tout çà pour çà ? non , je déconne ! . C'est la classe ! alors , bravo Clémentine ….. oh! pardon Isabelle .
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thierry · il y a
Jolie histoire qui laisse au lecteur tout le loisir d'imaginer la suite. bravo
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La luciole · il y a
Bravo :) mon vote, quelle belle histoire! Merci pour ce beau moment de lecture
:) je viens aussi de lire Nadia, magnifique bd de Bertrand dont vous avez écrit le texte. encore bravo :)

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Bertrand · il y a
une belle finale riche en vitamines
bravo^^

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Aurélien Azam · il y a
Très touchant :o
Une belle écriture, simple et chaleureuse, et une histoire qui fait plaisir à lire. Bravo !

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Sylvie Franceus · il y a
Mon soutien, Isabelle
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Virgo34 · il y a
Je re. Bonne chance, Isabelle.
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jusyfa *** · il y a
çui-là ausi est en en finale !!! préviens ! l'avais vu y a trois mois, mais mes neurones ont 78 balais et ils se tirent à une vitesse... bon je vote tout de suite ou je vais oublier ***** Bravo !
Julien.

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Isabelle Lambin · il y a
Je refuse de réclamer le passage des uns et des autres sur mes pages. Que vous passiez, j'en suis ravie, mais je vous laisse libre de le faire ou pas.
Merci Julien :o)

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jusyfa *** · il y a
Ce qui fait que le bon classement de ton texte est uniquement dû à sa valeur littéraire ... à bon entendeur .....
Julien.

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