La clef du paradis

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Samedi 14 septembre 2013

— Monsieur le Maire ! Pour TF1 s’il vous plaît... Vous avez inauguré hier le Nouveau Carreau du Temple : êtes-vous un homme heureux ?
— Oui, en tant qu’élu de ce 3e arrondissement de Paris, je suis fier d’avoir pu, avec l’aide de toute mon équipe, mener à bien cet ambitieux projet de réhabilitation de ce lieu historique et surtout d’avoir pu le faire en temps et en heure.
— Monsieur le Maire, est-ce que la « Nouvelle Tour du Temple » faisait partie du projet initial ?
— Non, vous avez raison : l’idée de bâtir cette tour de 24 logements sociaux, pratiquement sur l’emplacement même de la Grande Tour du Temple est étroitement liée à la loi du 16 novembre 2010 qui permet dorénavant de bâtir des immeubles de 50 mètres de haut dans Paris intra-muros.
— Ne pensez-vous pas Monsieur le Maire que cette tour de 40 mètres défigure ce quartier historique du 3e ?
— Pas du tout : cette tour ne comporte que deux appartements par étage. Donc elle n’occupe au sol qu’une toute petite partie du Square du Temple que nous avons ainsi presque entièrement préservé. Quant à sa hauteur, elle nous rappelle que dans ce périmètre s’érigeait la célèbre Grande Tour détruite en 1808 et qui – dois-je vous le rappeler – mesurait 50 mètres de haut et s’étendait de l’angle nord de l’actuelle mairie à la grille du square. Voyez-vous, si le projet « Carreau et Tour du Temple » est de fait un acte politique et social, il est aussi un acte de préservation du patrimoine pour rappeler à tous le passé glorieux de notre capitale. Cette nouvelle tour du Temple sera en quelque sorte le phare symbolique porteur de la lumière du passé venant éclairer le futur du 3e arrondissement.

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Samedi 14 mars 2015

« C'est l'histoire d'une graine, d’une toute petite graine, mais qui renfermait en elle toute la semence de l'univers : voilà comment je qualifierais le « Big Bang ». C'est de cette petite graine que tout est issu : l'univers, les galaxies, notre système solaire, la terre, la nature, les animaux, les matériaux qui constituent les murs de ce collège, et bien sûr, vous et moi. Nous venons tous de ce même point primordial qui contenait tout le potentiel et l'énergie de l'univers et... »

Monsieur Prudhomme, qui enseignait les Sciences de la Vie et de la Terre au collège Evariste Gallois, rue Béranger dans le 3e, fut brutalement interrompu dans son approche pédagogique très personnelle du Big Bang par l'irruption intempestive dans sa classe de Monsieur le Principal qui lui demanda, sans autre préambule, si l'élève Marc Watel était présent. Devant la réponse négative du professeur, il se saisit du registre d'appel des 5eC, questionna quelques élèves et repartit précipitamment, sans refermer la porte.
Monsieur Prudhomme ironisa en comparant l'entrée tempétueuse du Principal dans sa classe à un big bang à l'échelle scolaire, expansion microscopique, suivie d'une rétractation si rapide qu'il avait dû sûrement emprunter la Porte des Etoiles. Les 5eC, qui connaissaient bien le film et la série s'esclaffèrent et semblèrent ravis à l'idée que leur Principal puisse avoir disparu pour toujours dans une faille du continuum espace-temps.

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— Dites-moi, monsieur le Commissaire, comment se fait-il que vous soyez déjà en train d'enquêter sur la prétendue disparition de Marc Watel alors qu'il n'est que 8h15 et que son absence vient juste de nous être confirmée ? demanda sèchement le Principal. Et d'autre part je suis surpris qu'un commissaire divisionnaire s'occupe en personne d'une fugue de collégien, et de plus un samedi matin !
— Monsieur le Principal, ma présence est justifiée ici, dans votre collège, car dès hier soir le préfet a déclenché le dispositif « Alerte Enlèvement ». D'autre part et pour votre gouverne, nous ne sommes pas en présence d'une fugue, comme vous le suggérez, mais d'une disparition très mystérieuse et que nous qualifions d'inquiétante.
— Hier, il est sorti du collège à 16h30 : ses camarades de 5eC et les surveillants viennent de me le confirmer. Il a pu aller n'importe où : prendre un bus, le métro, le TGV et à l'heure où nous parlons il est sans doute en train de bien s'amuser à Euro Disney avec d'autres garnements qui n'imaginent pas les soucis qu'ils vont causer à...
— Monsieur le Principal, le coupa sèchement le commissaire, Marc est rentré directement chez lui, dans la Nouvelle Tour du Temple, à 200m du collège : sa maman était là. Vers 18h, il a dit à sa mère qu'il descendait au rez-de-chaussée jouer avec Maurice, le fils des gardiens.
A 19h30, Monsieur Granier, le gardien, qui était en train de laver le hall, l'a vu prendre l'ascenseur pour remonter chez lui au 12ème.
A 20h, la mère de Marc ne le voyant toujours pas revenir, décida d'aller le chercher. Les gardiens étaient toujours en train de nettoyer : lui dans le hall et sa femme dans l'escalier.
Madame Watel, très anxieuse, a entendu le gardien lui confirmer que Marc avait bien pris l'ascenseur jusqu'au 12ème – puisque il avait vu le numéro de l'étage s'afficher sur le cadran lumineux – et qu'il n'était en aucun cas redescendu, ni par l'ascenseur ni par l'escalier, ni personne d'autre d'ailleurs, résidant ou visiteur. Comme il n'y a ni caves, ni parking dans cette tour, Marc devait fatalement se trouver quelque part entre le rez-de-chaussée et le 12ème étage ou alors, caché sur le toit de la tour, sur celui de la cabine de l'ascenseur ou alors il avait sauté par une fenêtre !
Une fois ces trois hypothèses vérifiées et écartées, la police municipale est intervenue en force pour bloquer le périmètre et inspecter les locaux techniques en attendant qu'un mandat de perquisition soit délivré.
Marc devait être forcément séquestré dans un appartement de la tour.
A 6h ce matin, douze inspecteurs accompagnés par une vingtaine d'agents ont perquisitionné simultanément les douze appartements de la tour dont dix seulement étaient occupés. Les deux appartements vides ainsi que le logement des gardiens et l'appartement de Madame Watel n'ont pas échappé eux non plus, à une fouille minutieuse.
Rien !
Marc s'est littéralement volatilisé.
C'est très sérieux, Monsieur le Principal et je vous rappelle que le mois dernier, jour pour jour, une élève du collège Victor Hugo, ici dans le 3e arrondissement a disparu d'une façon aussi étrange.
Monsieur le Principal, pouvez-vous aller faire chercher Maurice Granier, le fils des gardiens ?
Il faut que je l'interroge : il est le dernier à avoir vu Marc.

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Installé dans le bureau du Principal réquisitionné pour l'occasion, assis confortablement dans le fauteuil de cuir directorial, le commissaire faisait face à Maurice qui, lui, était debout et qui paraissait très embarrassé.

— Maurice, il faut que tu m'aides. Parle-moi de Marc. Tu es son meilleur ami et tu dois être au courant de tous ses secrets, hein ? Pas vrai ?
— M'sieur, moi c'est Momo, pas Maurice, et Marc il parlait pas beaucoup, il était plutôt du genre rêveur : il vivait dans son monde.
— Quel monde Maurice ? Euh ! Momo.
— Il disait qu'il connaissait un vrai paradis pour les enfants avec rien que des manèges, des bonbons et gâteaux à volonté, des cinémas partout, pas d'écoles et pas d'adultes, des jeux vidéo et des chiens qui dorment sur les lits.
— Il a beaucoup d’imagination !
— Non, moi je sais qu'il y est déjà allé et il m'a dit qu'il y retournerait quand le moment serait venu. Et hier soir, il est venu me dire que c'était le jour, vendredi 13 et qu'il partait.
— Mais où bon sang ? Où est-il allé ? Dis-moi Momo, tu le sais toi ?
— Oui, mais... si je vous le dis, vous n'allez pas me croire !
— Allez Momo, on a assez perdu de temps comme ça ! Où est-il allé ton copain ?
— M'sieur le commissaire, il est allé... ben, il est allé... au 13ème étage, voilà, je l'ai dit !

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— Viens avec moi Momo !

Le commissaire marchait vite et Momo suivait avec difficulté : trois minutes plus tard ils se retrouvaient dans le hall d’entrée de la Tour du Temple. Le commissaire le traîna presque jusque devant l’ascenceur.

— Tu te fous de moi Momo ! Regarde, il n'y a que douze boutons, tu constates comme moi ? Douze étages ! Douze boutons ! Pas 13 !... Qu'est-ce que tu me chantes ?
— Je vous jure, M'sieur, je l'ai vu moi aussi le 13ème bouton... même que j'y suis allé avec lui au 13ème étage !
— Attends, Momo, tu es en train de me dire que tu es allé au 13ème étage alors qu'il n'y en a que 12 ?
— Oui, M'sieur. Il y a un mois, vendredi 13 février, on a pris l'ascenseur. Quand on est arrivés au 12ème, Marc s'est retourné face au miroir et il a prononcé à voix basse une sorte de formule magique et alors le 13ème bouton est apparu comme par miracle : un énorme bouton doré avec dessus le chiffre 13 peint en rouge.
— Et tu imagines que je vais croire ça ?... Et après ?
— Alors il a pressé le bouton doré et les portes se sont ouvertes sur un paysage de conte de fées, ou plutôt comme dans un rêve avec, étalé devant nous, tout ce que peuvent désirer des enfants : un monde enchanté rien qu'avec des couleurs qui plaisent pas aux parents et des enfants heureux qui peuvent crier et chahuter sans se faire gronder et des musiques comme on les aime et des montagnes de friandises dégoulinantes de sucre et de glace qu'on peut manger en se tâchant et en suçant nos doigts après. Et pas un adulte, pas de parents, pas de profs. Le rêve quoi !
— Admettons ! Et... vous êtes entrés dans ce... paradis ?
— Non, on est resté dans l'ascenseur et on a regardé : c'est tout !
— Et après ?
— On a appuyé sur le 12ème, les portes se sont refermées et on est retournés chez Marc.
— Mais comment peux-tu imaginer un seul instant que je vais te croire ?
— Et si je vous disais que Marie Teillard... du collège Victor Hugo... vous savez, celle qui a disparu en février, hein ! Eh ben, si je vous disais qu'elle était là-haut aussi, au 13ème, alors.... vous me prendriez au sérieux ?
— Comment tu peux connaître Marie, toi ? Elle n'était pas dans ton collège !
— M'sieur ! Marc, Marie et moi on était tous les trois en 6eC à Gallois l'année dernière, puis Marie est partie pour Victor Hugo pour faire sa cinquième.

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Depuis quarante minutes, le commissaire et Momo, enfermés dans la cabine immobilisée au 12ème essayaient en vain d'accéder au 13ème étage. Il avait demandé à Momo de faire face au miroir et de prononcer tous les mots qui lui passeraient par la tête pourvu qu'ils ressemblent à une formule magique.

Rien n'y fit. Aucun bouton doré n'apparut !

Le commissaire, las, désabusé et perplexe, se laissa glisser le long de la paroi métallique de la cabine, s'accroupit sur le sol et fixa le bout de ses chaussures, prostré, en disant dans un soupir :
— Cette histoire c'est, comme dirait mon fils, « mystère et boule de gomme ».
— Allez Momo, on redescend.

Puis il ferma les yeux, fatigué.

Il ne vit pas Momo, la bouche grande ouverte, incapable de prononcer un mot, un index tremblant pointé vers... un 13ème bouton doré énorme qui venait d'apparaître au-dessus de la tête du commissaire.

« Mystère et boule de gomme » : la clef du paradis !

Momo appuya frénétiquement sur le bouton du rez-de-chaussée.

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Momo disparut de façon inexpliquée le vendredi 13 novembre 2015, une année qui comportait trois vendredis 13.

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Jeudi 12 mai 2016

En ce mois de mai ensoleillé qui avait un air de vacances d’été, Monsieur Prudhomme, profitant de sa journée de liberté, était passé au collège pour préparer, dans le labo attenant à sa salle spécialisée, les nouvelles expériences dont il aurait besoin pour son cours sur les origines de l'univers – donc l'origine de la physique, de la chimie et par conséquent l'origine de la vie. Il aimait à peaufiner cette introduction poétique à la science qu'il se plaisait à répéter à tous ses élèves de la 6ème à la 3ème, même s'ils l'avaient déjà entendue de sa bouche les années précédentes.
Il leur expliquait de façon très convaincante, avec des mots simples, que nous avions tous conservé en nous cette mémoire de la « petite graine originelle », mémoire de ce potentiel immense du Big Bang où tout avait été possible, où tout avait été créé et que si nous, les êtres humains, étions capables de croire à cette filiation, nous serions alors capables de réaliser tous nos rêves. Il suffisait de le vouloir et de conserver des yeux et une âme d'enfant.
Il eut une pensée émue pour Marc, Momo et Marie, disparus depuis de longs mois maintenant et qui avaient suivi ses cours avec passion.
Comme à son habitude Monsieur Prudhomme rentrait à pied chez lui rue des Vertues. Il aimait ce quartier chargé d’histoire.
Il leva les yeux vers la nouvelle Tour du Temple qui surplombait le square : il s'amusa à compter mentalement les étages.

Quand il eut terminé, il se dit que finalement 13 était un bon nombre : nombre premier qui convenait bien à cette nouvelle Tour du Temple édifiée sur le site de l’ancienne et qui rappelait que tous les Templiers avaient été arrêtés un vendredi 13 ! Il se dit qu’il n’y avait pas de coïncidences !

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Image de Coraline Parmentier
Coraline Parmentier · il y a
Très très bon écrit, vous avez mon vote !
A présent, si vous voulez lire mon royaume embrumé en lice pour Imaginarius, c'est par ici...
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Image de Elise
Elise · il y a
J'aime beaucoup +1Je participe au concours de fan Harry Potter & twilight avec ces deux dessins :
http://short-edition.com/oeuvre/strips/isabella-swan Jette un coup d'oeil et donne moi ton avis ;)Au plaisir !

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