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Bella s’était changée à tâtons mais ne se résignait pas à se mettre au lit. Elle avait repoussé discrètement les volets et regardait le vent effiler les nuages dans le ciel semi-obscur de cette nuit de fin d’été. Elle savait très clairement ce qu’elle avait à faire ; il lui fallait simplement oser. Elle enfila une fine veste et ressortit dans le couloir. Elle entendait ses parents respirer au bout du couloir. Sa mère grommela dans son sommeil. Comme si elle s’était doutée... cherchant à l’empêcher.

Bella se glissa jusqu’à la cuisine. Le trousseau pendait à son clou. Comme chaque jour, d’aussi loin qu’elle puisse se souvenir. Les clés s’entrechoquèrent quand elle les saisit – le bruit résonna dans la cuisine immobile. Elle respira et entreprit de détacher le lien de métal qui les liait ensemble. Noué ainsi depuis de si nombreuses années, le fil lui résistait. Elle se demandait si elle réussirait même ensuite à le raccrocher tel qu’il était quand elle l’avait trouvé. Perdant patience, elle s’escrima. Le trousseau lui échappa des mains et s’écrasa sur le sol carrelé. Bella se figea. Il était impensable qu’elle n’ait réveillé personne.

Le parquet au-dessus d’elle craqua. Puis les marches de l’escalier. Elle se jeta à terre pour ramasser les clés éparpillées. Son père entra dans la cuisine. Hirsute. Il se servit un verre d’eau.
Depuis les rideaux derrière lesquels elle s’était sommairement dissimulée, Bella le regardait. Attendrie par l’air rêveur qu’il portait au visage, loin de l’austère fermeté qu’il arborait toujours lorsqu’il se savait observé. Elle dut se retenir de ne pas bondir pour le surprendre – comme elle en avait l’habitude lorsqu’elle était gamine, ce qui ne manquait jamais de le faire rire aux éclats. Elle se demanda un instant où s’était perdue la tendresse instinctive qui les unissait alors.

Le claquement du verre qu’il reposa sur l’évier la ramena à la réalité. Elle le vit se retourner, prêt à remonter se coucher, et pria pour qu’il ne marche pas sur la clé qu’elle avait oubliée et qu’elle venait d’apercevoir à quelques centimètres de ses pieds.

Bella resta muette jusqu’à ce qu’elle entende le sommier gémir à l’étage. Toujours tapie derrière les rideaux, elle se demanda un instant si cette histoire valait les risques qu’elle prenait. Elle tourbillonna hors de son abri, riant silencieusement de s’être seulement posé la question. Valoir le jeu, courir la peine... raisonnablement insensée, elle n’avait jamais su s’arrêter en chemin. Tout en elle se refusait à renoncer dès lors qu’elle s’accrochait à une idée. Tant qu’aucun épilogue ne lui était imposé, elle ne savait faire autrement que s’obstiner.

Dressée sur la pointe des pieds, elle suspendit le trousseau avant de remonter à son tour se coucher. Elle serrait dans sa main une clé élimée. Espérant que sa disparition ne serait pas de sitôt remarquée.


* * *


Plusieurs clients avaient investi la quincaillerie ce matin-là. Bella en profita pour rejoindre Giuseppe dans le rayonnage dans lequel il errait.
— Tiens
lui dit-elle simplement, en lui tendant la clé.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Le cabanon, en bas du pré.
— Tu l’as... ?
— Je me suis débrouillée.
— Bella, on ne peut pas ! Et surtout, tu mérites mieux que ça.

Elle leva les yeux au ciel :
— On mérite tous les deux beaucoup mieux que quelques secondes, vaguement dissimulés par porche sous lequel n’importe qui peut nous surprendre.
— Je sais...
— Arrête de compliquer, de te faire des idées. Je ne suis pas plus pressée que toi d’officialiser quoi que ce soit. Ton père, ma famille, le village... et les regards, les commentaires. Ça me plaît que personne ne sache.
— Mais ça te ne suffira pas.
— Bien sur. Un jour, il faudra choisir. Assumer... ou tout arrêter.

Giuseppe lui saisit le poignet :
— Je ne supporterai pas de te perdre.
— Alors il ne fallait pas me gagner !

Bella se dégagea tendrement. Son regard pétilla. Ce fut comme une promesse. Giuseppe se laissa aller à sourire. Bella tournait et retournait la clé entre ses doigts.
Comme pour elle-même, elle murmura :
— En attendant, j’ai besoin de vrais moments à passer avec toi. Maintenant... et sans que nous nous en remettions à d’improbables hasards qui nous le permettraient.

Giuseppe lui prit le menton pour la forcer à le regarder :
— J’aurai l’impression de te salir si tu te caches pour moi. Je ne peux pas exiger ça de toi.
— Tu n’exiges rien du tout... c’est moi qui te le propose !

Des pas se firent entendre. Bella se détourna et fit mine de s’affairer. La clé lui échappa. Giuseppe l’empoigna à la volée.

Bella put reprendre son souffle quand il s’en fut allé.


* * *


La journée s’écoula sans que Giuseppe parvienne à se concentrer sur ce qu’il avait à effectuer. Il eut été si simple de tout laisser en arrière. D’encapsuler le passé. D’occulter ce qui avait basculé. De revenir à plus de naïveté. De se soustraire au temps qui les agrégeait plus qu’il ne les défaisait. De s’affranchir de tout ce qui le ramenait vers elle, malgré ses tentatives pour s’en abstraire.

La clé pesait contre sa cuisse à travers le tissu de son pantalon. Tantôt comme une précieuse amulette, caressante, qui lui prouvait l’attachement que Bella lui portait. Tantôt comme un aiguillon dont le mordant venait lui rappeler que c’était désormais à lui de finir de décider. De se lancer. Ou de renoncer. Puisqu’elle l’attendait. Et ne le laisserait pas se défiler.

Il se sentait profondément hésiter. Délibérément honnête, d’une transparence quasi-tonitruante, il supportait mal l’idée d’avoir à dissimuler. Plutôt que de l’alléger, l’artifice le paralysait. A son frère, qu’il admirait tant, il avait toujours tout confié. A son père, par bravade, il se targuait de ne rien cacher. Il avait toujours pris le parti de raconter. Quitte à parfois se contredire tant qu’il n’était pas arrivé au bout d’une idée.

Quitte à ne pas se rendre compte du point auquel il recouvrait de mots, posés à la surface, l’essentiel de ce qui l’habitait véritablement. Il se rendait peu à peu compte que c’était sans doute la première fois qu’il se retrouvait à devoir ainsi, non pas habilement louvoyer, mais véritablement biaiser. Pour protéger, sous peine de le perdre, ce qu’il se sentait incapable de révéler.


* * *


Giuseppe rangeait son matériel et s’apprêtait à rentrer, quand il sentit un regard peser sur lui. Il se retourna :
— Maria ! Tout va bien ? Que fais-tu là ?
— Tout va bien, oui, je te remercie. Il fallait que je te voie, Giuseppe. Nous avons à parler.
— Mon père va râler si je rentre trop tard.
— Rodolfo attendra... et ce ne sera pas la première fois ! Allez, viens, c’est important.
— Je te suis.

Ils se dirigèrent vers la maison que Maria habitait tout au bout du village. Devant son visage fermé, Giuseppe n’osa pas la questionner avant qu’elle ne soit décidée à parler. Perdue dans ses pensées, Maria ne songeait ni à lui sourire, ni à le rassurer. Elle ouvrit la porte et s’effaça pour laisser entrer.
Ne sachant par où elle pourrait bien commencer, elle avait aligné les trois photos sur la table basse au centre du salon.
Giuseppe s’approcha après qu’elle ait silencieusement opiné, en réponse à son regard interrogateur. Il s’agenouilla devant les trois images. Le bébé sur la première ne retint pas réellement son attention. Il s’arrêta longuement sur la deuxième, qu’il caressa du doigt. Le cœur serré face au regard de la femme qui souriait. Puis il se saisit de la dernière photo.

Son regard plongea dans celui de l’homme qui lui faisait face, les yeux rieurs et les cheveux ébouriffés. Tétanisé par la ressemblance qui s’imposait à lui. Alors qu’il se refusait encore à comprendre. Il savait déjà qu’il contemplait comme son propre reflet dans cette image qui surgissait, sans prévenir, du passé.

De longues secondes s’écoulèrent avant que sa main ne se mette à trembler et que la photo ne lui échappe sans qu’il ne tente rien pour la rattraper. Il se tourna vers Maria et intima d’une voix rauque :
— Raconte-moi.

Maria s’approcha du placard. Elle en sortit deux verres qu’elle remplit généreusement avant de revenir s’assoir dans sa bergère.

Giuseppe vint se blottir à ses genoux et murmura :
— Maria, s’il te plaît, raconte-moi.

Maria s’éclaircit la voix :
— C’était l’année où les lambris de la chapelle devaient être rénovés. Nous avions décidé de faire venir de bons ouvriers. Ils étaient trois ; ils sont arrivés au printemps. L’un d’entre eux a été...
— Ne le dis pas encore.


Maria s’interrompit et enlaça les épaules de Giuseppe. Si douloureux qu’ils soient à prononcer, les mots qui s’échappaient d’elle semblaient un à un dissoudre enfin la chape de silence qui avait insidieusement pesé sur les lieux depuis tant d’années.

Elle reprit doucement :
—Il était tout ce qu’il y a de plus discret, réfléchi. Doux. C’était comme s’il n’avait pas lui-même conscience de sa propre élégance. Sa voix donnait envie de s’arrêter pour l’écouter. Il rayonnait d’une telle énergie de vie ! Il portait en lui un peu de ses ailleurs. Et ta mère avait tant besoin de rêver... Il était déjà reparti quand elle a su que tu arrivais.

Giuseppe s’affaissa. Maria poursuivit :
—Rodolfo est rentré dans une rage inouïe. Menaçant ta mère de la priver de son aîné si elle s’avisait de chercher à retrouver ton père. Puis il a disparu. Trois jours entiers. Personne n’a jamais su où il était allé. Personne n’en a plus jamais reparlé. Quand il est revenu, calmé, nous avons tous commencé à faire comme si de rien n’était. Depuis, il n’a jamais cessé de se comporter de manière exemplaire avec toi.

Giuseppe voulut protester, mais Maria l’en empêcha :
— Je sais, vous ne vous accordez pas. Mais il a toujours veillé à ce que tu ne manques de rien. A ne faire aucune différence avec...
— Mon frère ? Il savait ?
—Il a forcément du se douter... mais il est probable que personne ne lui ait jamais rien raconté.

Giuseppe ramassa la photo qu’il avait laissée tomber. Au verso, quelques lettres bleu délavées dessinaient un prénom que le temps n’était pas encore parvenu à totalement effacer. Giuseppe se refusa à le prononcer.

Le silence retomba. Les mots semblaient avoir meublé la pièce. Dans la lumière étrangement orangée de cette fin de journée, les grains de poussière en suspension scintillaient.
Quand l’obscurité commença à s’installer, Giuseppe s’ébroua et se redressa péniblement :
— Il vaut mieux que je rentre.

Sur le pas de la porte, il se retourna :
— Pourquoi m’as-tu tout dit, tout à coup, aujourd’hui ?
— Je vous ai aperçu, au retour du bal. Bella et toi.
— Ah. Alors... tu sais ?
— Oui. Et je ne dirai rien, va ! Mais il m’a semblé que tu devais savoir avant de... avant que... Je suis tellement désolée de tout ce que je viens bouleverser.
— Non, non, c’est bien... Tu as eu raison. Je suppose que c’est mieux...
Il passa lentement la main sur son visage.
—En fait, c’est presque comme si je savais déjà... Je me demande même si je n’ai pas toujours su.
— Que vas-tu faire ?
—Franchement ? Je ne sais pas.
—Laisse-toi le temps... et prends les photos. Elles sont à toi.

Giuseppe les prit de la main de Maria sans pouvoir les regarder à nouveau et partit vivement.


* * *



Rodolfo était sorti sur le pas de la porte, se demandant où Giuseppe avait bien pu s’égarer pour n’être pas encore rentré. La lueur étrange dans le regard que son fils lui lança lorsqu’enfin il arriva le dissuada pourtant, pour ce soir, de formuler une quelconque remontrance.

Ils partagèrent un rapide souper froid. Leurs regards se croisèrent et Giuseppe sembla plusieurs fois sur le point de se mettre à parler, avant de se raviser. Ne se l’expliquant pas lui-même, Rodolfo sentit qu’il se devait de respecter son silence. Ils se souhaitèrent maladroitement bonsoir.

Arrivé dans sa chambre, Giuseppe posa une à une les photos sur son couvre-lit. Comme pour rassembler son père et sa mère autour de lui. Les mots de Maria commençaient tout juste à s’imprimer en lui.

Alors qu’il allait plier le pantalon dont venait de se défaire, un objet métallique tomba sur le parquet dans un claquement sonore. Giuseppe ramassa la clé du cabanon que ces dernières heures lui avaient fait totalement oublier. Il la déposa sur le lit, à côté des trois clichés.

Son regard erra de longues minutes sur les quatre objets éparpillés. Comme s’il lui fallait faire un choix. Entre passé et à-venir. Entre élucider ou enfouir. Entre celer ou dévoiler. Illuminer ou occulter. Se déployer ou se recroqueviller. Les hypothèses qu’il échafaudait se disputaient la chance de lui plaire – mais aucune d’entre elles n’osait s’hasarder à commencer par autre chose qu’« Et si... » ou « Un jour, peut-être... ».

D’un geste rageur, Giuseppe rassembla les photos qu’il enfouit sous une pile de linge avant de se rhabiller et de refermer son poing crispé sur la clé.
Il enjamba la fenêtre et se précipita dans les ruelles jusque sous les volets de Bella. Se refusant à réfléchir, pour ne risquer aucunement de sortir de l’instant présent qu’il s’autorisait enfin à habiter. Pleinement.

La seule certitude qui l’envahissait tout entier était que – quoi que puisse hanter son passé ; où que le futur décide de le mener – Bella n’était pas de ces rencontres qu’il pouvait se permettre d’écarter. Sous peine d’amèrement le regretter.


Faisant face à ses peurs, Giuseppe s’agenouilla lentement et ramassa un à un les graviers qu’il avait à lancer.
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Image de Marie Quinio
Marie Quinio · il y a
Vous seule connaissez la clé du mystère... mais nous avons compris le dilemme joué ici
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Frédéric Petit · il y a
Magnifique, quand l'amour occupe le coeur d'une femme, tout est possible !!!
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Atoutva · il y a
Bien contée. Y aura-t-il une suite ?
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Gunther · il y a
Jolie histoire à clé.
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Alain Olivier · il y a
Ah oui, toujours aller de l'avant, j'ai aimé
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