La clé

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Comment dire ? C'est toujours difficile d'écrire, quelques fois pénible, très pénible même. D'autant qu'on ne refera plus le Voyage, pas plus qu'on ne refera Le monde selon Garp. Alors on  [+]

Image de Été 2013
Mon portable a sonné. L’écran affichait « Inconnu » et je n’ai pas répondu. Une minute après, une sonnerie plus discrète indiquait que j’avais un message sur ma boîte vocale.
— Salut Artie, c’est Marcus. J’ai besoin de te parler, c’est assez important. C’est à propos d’Emma. Tu peux me rappeler à ce numéro."
Marcus, mon ex-ami parti avec elle, Emma, mon ex-femme.
J’étais mal réveillé d’une nuit presque blanche et je me suis fait un café serré avant d'envisager quoi que ce soit en rapport avec lui.
Lucie est sortie toute fumante de la salle de bain une serviette nouée autour de la poitrine. Quelques gouttes d’eau scintillaient encore sur ses épaules.
— Tu veux un café ? Je viens juste de le faire, ai-je proposé.
Je vivais avec Lucie depuis trois mois maintenant, une relation qu’elle et moi qualifiions d’entre-deux, mais ni elle ni moi ne savions dire si nous étions entre deux gares ou entre deux guerres.
Elle sortait de la vie d’un type borné, emporté, qui, pour ne l’avoir jamais frappée, l’avait malgré tout épousée et étouffée de ses considérations conjugales éculées et lourdingues. Il lui avait fallu deux ans pour se réveiller un matin d’une colère définitive et lui balancer l’aspirateur au travers de la porte-fenêtre, juste avant de quitter pour toujours le domicile conjugal. Je ne lui demandais rien et elle me le rendait bien. Je ne pense pas qu’elle couchait avec quelqu’un d’autre que moi, mais je m’avisais bien de ne lui poser aucune question quand elle rentrait de ses soirées, de ses nuits, voire de ses week-ends. Et ça fonctionnait plutôt pas mal. Si nous n’étions pas dupes de notre manque d’engagement, ni elle ni moi n’évoquions le sujet autrement qu’empreints de beaucoup de dérision. Pour le moins nous avions ce que nous voulions, du repos et un peu de cette bienveillance qui laisse à penser que les choses peuvent s’améliorer et que la paix existe.
— Marcus m’a laissé un message, il me demande de le rappeler, lui ai-je annoncé en lui versant une tasse de café. Elle s’est assise en s’étirant.
— Marcus t’as appelé ? Et il te veut quoi ?
Je suis passé derrière elle et lui ai déposé un baiser dans le cou.
— Il ne l’a pas dit, il m’a simplement précisé que c’était à propos d’Emma.
Je suis revenu m’asseoir en face d’elle. Elle s’est allumé une cigarette tout en croisant haut les jambes, a exhalé un long trait de fumée bleutée dans ma direction, puis elle a marqué un temps avant de me demander :
— Et tu vas le rappeler ?
J’ai bien compris au ton de sa question qu’elle aussi sentait venir les ennuis. J’ai renvoyé son passing-shot d’un revers coupé, ça me laissait au moins le temps de me replacer.
— Je le rappelle si tu veux que je le rappelle, je n’en ai pas plus envie que toi, et je comprendrais que tu me demandes de le laisser se débrouiller tout seul. La dernière chose dont j’ai envie est de me mêler de ce genre d’histoire.
Avec le temps j’avais appris à faire ça. Sans me toucher le nez. Sans que l'image que j'avais de moi n'en fut écornée. Lucie s’est levée, m’a regardé en souriant tout en écrasant sa clope nerveusement.
— Après tout ce sont tes histoires. Ton ex-femme, ton ex-ami. Faut que j’aille m’habiller, je vais être en retard.
Elle a quitté la cuisine et j’ai entendu le sèche-cheveux dans la salle de bains.
15- 0. Je suis passé sous la douche et Lucie est venue m’embrasser avant de partir pour le bureau.
— A ce soir. Enfin peut-être, je dois voir des amis, je te tiens au courant.
— Moi aussi je t’aime Lucie.

Je suis redescendu dans la cuisine après m’être habillé. C’est la pièce de la maison où je me sentais le plus chez moi. Assis devant une tasse de café, je pouvais sans broncher laisser le monde s’arracher les dents. J’ai pris mon téléphone, une grande inspiration, et j’ai rappelé Marcus. Je n’ai pas eu à attendre la fin de la première sonnerie pour qu’il décroche.
— Artie ?
— Oui, ai-je dit sèchement. Vas-y je t’écoute, sois bref je n’ai pas le temps.
— Écoute, merci d’avoir rappelé, je suis désolé de te déranger mais Emma est partie depuis deux jours et je n’ai pas de nouvelles.
— Et alors ?
Je crois bien que je souriais.
— Et bien j’ai appelé partout et personne ne l’a vue nulle part alors je me demandais...
— Tu te demandais quoi ? Si elle était revenue me voir ?
J’essayais de ne pas m’emporter.
Non désolé. Pour mémoire je te rappelle qu’elle est partie avec toi il y a maintenant plus d'un an.
— Je sais je sais mais je me disais...
— Je dois aller bosser Marcus. Je te souhaite une bonne journée. Salut, ai-je dit, et j’ai raccroché.
J'hésitais, me remettre au lit avec un livre de Djian jusqu'à me rendormir ou bien descendre sur la plage et courir quelques kilomètres le long de la grève. J'avais idée aussi de passer au marché, une omelette me faisait envie et je n'avais plus de champignon. Avec le temps, j'avais appris à prendre soin de moi et me faire à manger, choisir mon vin faisait partie de mes plaisirs autant que de courir à jeûn.

Je fumais debout à la fenêtre face au jardin, songeant à mon futur proche, à Lucie et ses lointaines échéances, aux différents chemins qu'il nous était donné de parcourir. A la distance entre elle et moi. A moins que le bonheur ne se trouva dans cette distance, que ce fut là une façon de garder nos liens assez lâches pour que jamais l'usure et la tension ne les rompent.
J'en étais là quand on sonna chez moi. Avant même d’ouvrir la porte je savais, je savais que je n’avais pas la moindre envie ni de la revoir ni de l’entendre.
Emma était décoiffée, défraîchie et les yeux noircis de maquillage. Défaite. Elle se tenait devant moi, toute raide comme plantée dans le sol par le poids de son cœur. Elle me souriait doucement. Dieu que j'avais aimé cette fille. Je suis resté là un moment à tenir la porte entrouverte, sans un mot. Puis son sourire s’est figé, son visage est devenu un brouillon chiffonné, elle s’est mise à pleurer et s’est jetée contre moi, sa tête contre ma poitrine et ses bras m’enserrant comme le dernier arbre debout au milieu d’un ouragan. Je suis resté un instant les bras en croix, sans oser la toucher, comme craignant la contagion de je ne sais quel virus déprimant, pour finalement poser mes deux mains sur ses épaules en essayant de la calmer.
— Allez, calme-toi Emma, ça va passer, ça finit toujours par passer ces choses-là.
J’ai fait un signe au facteur qui déposait mon courrier et j’ai fait entrer Emma. Misère. Je lui ai proposé un café et nous nous sommes retrouvés dans la cuisine.
— Assieds-toi, je t’en prie.
Je me suis assis en face d’elle à l’autre extrémité de la table. Elle reniflait le nez dans sa tasse. Elle a sorti un mouchoir de son sac et s’est essuyée le visage.
— Je suis désolée Artie, a-t-elle fini par dire.
— C’est rien, c’est pas grave.
Je n’en pensais pas un mot. Je me tortillais sur ma chaise, j’étais mal à l’aise, je ne savais toujours pas pourquoi elle était venue chez moi. Peut-être étais-je la seule personne qui pouvait l’aider, qui pouvait entendre ce qu’elle avait à dire ? Peut-être qu'elle et moi étions devenus amis ?
Peut-être que ces choses-là se produisent, qu'il ne reste pas qu'un trou noir après qu'une étoile s'est effondrée. L'univers est sorti du chaos, pourquoi pas elle et moi.
— Tu es seul ? Lucie n’est pas là ? m’a-t-elle demandé
— Elle est partie bosser y a pas une demi-heure, ai-je répondu.
— Elle travaille toujours pour Barents ?
— Oui toujours. Bon écoute, Emma...
J'essayais du mieux que je pouvais de ne pas l'agresser.
— Tu peux comprendre que ça soit bizarre que tu sois là. Alors s'il te plaît venons-en aux faits, en quoi puis-je t’aider ?
— Tu sais si ça t’ennuie je peux repartir, je comprends que la situation puisse être gênante pour toi.
Elle avait cessé de pleurer et sa voix avait retrouvé un peu de chaleur. Pendant un instant j’ai failli acquiescer, lui demander de partir, lui dire que de toutes les façons j’étais certainement la personne la plus mal placée pour l’aider, que j’étais rangé des voitures cabossées et des histoires tordues, que j’avais eu mon lot à la tombola des trous de balle et que je l’en remerciais. Elle m'a proposé une cigarette en me souriant paisiblement, visiblement elle allait déjà mieux. Je me suis souvenu de toutes les fois où j'avais eu raison de lui faire confiance et de toutes les autres où elle aurait dû se méfier. J'ai pris la cigarette qu'elle me tendait en lui rendant son sourire. Je me détendais. Elle allait me raconter deux ou trois trucs sur sa vie avec Marcus, j’écouterai poliment en tâchant de ne pas sourire, de ne pas lui dire que tout était prévisible, qu'il y avait écrit « connard » en grosses lettres clignotantes sur le front de ce type mais qu'elle avait fermé les yeux. Ca arrive Emma, ça arrive de faire des choses qui ne nous ressemblent pas, qui vont à l’encontre de ce à quoi on croit, d’oublier ce qui nous a mené jusque là, de sauter du train, de finir à pied, juste pour voir ce que ça fait. D’ici une heure tout au plus elle serait repartie.
Emma s’est levée, me frôlant l'épaule pour aller reposer sa tasse vide sur le plan de travail.
— Ça t’ennuie si je passe vite fait dans ta salle de bain ?
Je suis resté bouche bée pendant cinq secondes, repensant à toutes les sales histoires qu’elle m’avait fait avaler avec ce même sourire juste avant notre séparation, puis dans un haussement d’épaules résigné je me suis entendu lui soupirer
— Non vas-y, c’est au fond du couloir à droite.
— T’es gentil, a t-elle répondu. Elle se tenait debout devant moi et me souriait. J’en ai pour cinq minutes, je repars tout de suite après. Le temps de me repoudrer le nez et je te laisse.
Ça m’a soulagé d’un coup, comme si on m’annonçait le report de la fin du monde sine die. Cinq minutes à tenir et elle serait partie. Je l’ai laissée aller se rafraîchir et je suis sorti jeter un œil à ma boîte aux lettres. Il semblait qu’on allait échapper à l’orage annoncé. Je m'étais décidé, après ça j’irai courir sur la plage avant de descendre au marché. Ma boîte aux lettres m’apportait des nouvelles de ma banque et d’un gars prêt à se démener pour me refaire la baraque, de la cave au grenier. J’ai à peine sursauté en voyant Lucie garer son coupé mauve devant la maison.
— J’ai oublié mon portable. Ça va toi ?
Elle m’a dit, juste avant d’appuyer ses lèvres sur ma bouche. 
— Ça va oui...
J’ai marqué une pause avant de reprendre, l’estomac sous vide « Lucie tu sais j’ai rappelé Marcus », mais elle m’a interrompu.
— Pas maintenant Artie, je suis vraiment à la bourre.
Elle a disparu à l’intérieur. Je suis resté à l’attendre dehors, peut-être que dans sa précipitation elle ne s’apercevrait de rien. Elle souriait en ressortant quarante cinq secondes plus tard.
— Dis-moi Artie, c’est qui sous la douche ?  
Raté.
— C’est ce que j’essayais de te dire, j’ai rappelé Marcus qui me demandait si j’avais vu Emma...
Lucie se tenait face à moi, les bras fermement croisés qui lui remontaient les seins, et attendait la suite. J’ai continué à lui expliquer :
— A peine avais-je raccroché qu’elle sonnait à la porte. Elle était en pleurs et je l’ai fait entrer...
Toujours pas de réaction.
— Je lui ai proposé un café, puis elle m’a dit qu’elle allait repartir, que c’était une mauvaise idée de venir ici. Elle avait l’air sincère. Mais avant elle m’a demandé si elle pouvait utiliser la salle de bains pour se refaire une beauté.
J’avais l’impression d’être un gamin qui confesse sa dernière bourde. Lucie ne bronchait toujours pas.
— Jamais elle ne m’a parlé de prendre une douche, je t’assure. Je suis sorti voir s’il y avait du courrier et tu es arrivée. Voilà.
— Voilà ?"
— Ben oui voilà, ai-je dit.
— Il ne s’est rien passé d’autre ?
— Non rien d’autre.
— Donc elle se fout de nous, c’est ça ?
— Ben oui on dirait bien, j’ai dit.
Lucie a soupiré profondément.
— T’es d’accord ? Elle se fout carrément de nous et elle est à poil sous notre douche ? T’es d’accord ?!
— Carrément d’accord même, ai-je confirmé.
Ca me soulageait de le dire, j’aurais pu le crier s’il avait fallu.
Elle a dit « OK laisse-moi faire ! » et elle est partie en courant à l’intérieur. J’ai entendu des bruits de coups dans une porte, Emma qui criait, qui suppliait Lucie d’arrêter, avant de les voir ressortir toute les deux, Emma grimaçant et gémissant, complètement nue et trempée, le bras tordu à la limite de la rupture par la clé que lui infligeait Lucie. J’ai fait un pas de côté pour les laisser passer. Il était évident pour moi à cet instant qu’il valait mieux que je ne bronche pas. Lucie, un mètre soixante-trois, ceinture noire de Sudoku. Une fois sur le trottoir, Lucie lui a lâché le bras, l’a saisie fermement d’une main par le menton pour lui hurler en pleine face :
— Plus jamais tu ne viens ici ! Plus jamais je ne te revois ! OK ?!
D’une volte face, elle a tourné les talons et m’a adressé un sourire avant d’ajouter :
— Tu peux penser que j’y vais fort mon chéri, mais sache que je n’y ai pris aucun plaisir ; il fallait le faire et je l’ai fait.
Puis elle est rentrée. J’ai jeté un œil à Emma qui chialait, trempée et nue assise par terre. Je me suis approché d’elle pour lui dire que j’étais désolé et que je revenais avec ses fringues. J’ai ramassé aussi vite que j’ai pu tous les vêtements qui semblaient lui appartenir et suis ressorti en courant. L’altercation avait attiré du monde. Un type costaud se tenait accroupi auprès d’Emma toujours assise qui semblait peiner à émerger de son cauchemar.
— Vous avez été agressée ? Vous voulez que j’appelle les secours ? il lui a demandé.
Je sentais bien au regard qu’il me coulait qu’il aurait aimé qu’Emma ait besoin de lui, qu’il n’attendait qu’un mot pour me choper au collet et laver l’honneur de la dame. Mais non, elle lui répondu en reniflant que non, que tout allait bien et qu’elle allait rentrer chez elle. Le type m’a regardé lui ramener ses vêtements en haussant ses lourdes épaules inutiles, il a soupiré en secouant la tête, puis en maugréant s’est décidé à partir. J’ai demandé à Emma toujours assise par terre si elle était capable de se rhabiller toute seule, si elle souhaitait que j’appelle Marcus.
— Dégages ! m’a t-elle lancé vertement.
D’un bond, elle s’est remise debout. Elle s’est frottée la peau pour se débarrasser des gravillons et d’un papier gras collé sur ses fesses, puis tout en reniflant a enfilé son jean et son pull. Elle a remis ses chaussures, parcouru dix mètres puis s’est retournée pour me lancer :
— Je voulais juste parler à quelqu’un et me reposer Artie, rien d’autre, et tu le sais. Je n’avais aucune envie de baiser avec toi. Tu n’a jamais été un bon coup de toutes façons et ça aussi tu le sais. Mais tu es lâche Artie, c’est ce que tu as toujours été. Tu n’as même pas cherché à me récupérer quand je suis partie. Tu m’as laissé te quitter sans tousser juste parce qu’il aurait fallu que tu affrontes Marcus et que tu avais la trouille. Alors quant à expliquer à cette cinglée que j’avais seulement besoin de parler et de souffler un peu, c’était bien au-dessus de tes capacités.
Elle a hoqueté, reniflé, fait trois pas puis de nouveau s’est retournée pour me balancer, définitive :
— T’es un connard Artie !
Soit. Je suis resté les mains sur les hanches à la regarder partir, à me demander si on méritait ce qui nous arrivait, si c’était juste et réel, si j’étais bien ce type veule et insipide qu’Emma venait de décrire ou bien si tout le monde arrangeait sa propre réalité histoire de ne pas trop en souffrir. Si l’auto-persuasion était le remède à tout. Lucie réapparut sur le pas de la porte. Ses yeux brillaient d’un éclat rieur.
— Voilà ! m’a t-elle lancé radieuse. On en reparlera ce soir si tu veux bien, je vais annuler ma soirée et rentrer directement.
Elle m’a pris par le cou pour m’embrasser. J’ai senti son corps ferme se presser contre moi comme jamais, sa langue fraîche fouiller ma bouche et son bassin magnétique se plaquer sur mon sexe. Elle a desserré son étreinte pour me laisser la regarder partir. Elle me manquait déjà. J’ai fait un signe au facteur qui finissait sa tournée puis j’ai souri comme un type guéri. Plus rien n’était comme avant, l’air léger et le ciel très haut s’accordaient déjà beaucoup mieux à mon humeur du moment. Je suis allé courir finalement, de longues foulées aériennes, j'ai couru comme je n'avais plus couru depuis longtemps, comme si on avait ôté de ma chaussure ce minuscule caillou qui me voyait boiter, qui m'empêchait d'avancer sans grimacer à chaque pas.

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