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La clairière aux Zombis

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Hervé

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La Clairière aux Zombis

Être gavé de bananes, d'ananas, de mangues et de christophines : un
rêve ou un cauchemar ?
Et si le Vaudou s'en mêle ?

- Dès mon réveil, je sens ma main peser une tonne. Je suis allongé
dans un hamac rudimentaire, enfoui dans des lainages multicolores. Dans la
mélasse de mes souvenirs, je repousse encore cette grosse branche obstruant le
sentier, et toujours cet éclair jaillit...
Le "Béquet", la soixantaine, racontait son histoire aux touristes à la terrasse
du café Schoelcher de Fort de France, près de la place où règne Joséphine.
Personne dans son auditoire ne croyait un mot de son récit, le vieil aventurier ayant
manifestement tendance à vénérer la boisson locale. Pourtant, tous écoutaient en
silence, subjugués par la voix du conteur.
- Méfiez vous des présages. Ce matin- là, j'avais trouvé un petit bouquet de
fleurs séchées devant ma porte d'entrée. Vous savez ce que cela veut dire... Surtout
ne m'enjambez pas, mais contournez moi. J'ai donné un grand coup de pied dans
cette fourmilière, défiant le Vaudou. Un "Pays" vous dirait que c'était un acte
insensé.
Dès l'aube, ma voiture sillonne les collines de la départementale D1, entre
Ste Marie et St Pierre, en passant par Fond St Denis. Les touristes négligent un des
plus beaux paysages de notre île, préférant s'agglutiner dans le sud et l'ouest. A mi-
chemin, je laisse mon véhicule près de la route, à l'abri des maraudeurs, puis la
forêt m'absorbe par un chemin balisé de grande randonnée. Au bout d'une heure
de marche, tout en consultant ma boussole, j'oblique vers la droite à la recherche de
la vraie nature. Je débouche sur une vaste clairière. Le choc visuel me laisse sans
réaction. Des fougères arborescentes aux feuilles de dentelle émergent d'un tapis
d'anturiums. Dans les hautes frondaisons, en lisière, des flamboyants et leurs
gousses en portemanteaux forment une ceinture de feu. Des bougainvilliers de
toutes les couleurs obstruent la plupart des sorties de ce coin de paradis. Des
dizaines de colibris aux éclats bleutés zigzaguent parmi les fleurs. Je me sens
coupable de piétiner de telles splendeurs. La lumière est laiteuse, irréelle, me
contraignant à cligner des yeux. Au loin, à contre-jour se profilent plusieurs
cabanes. M'approchant, je crois être victime d'une illusion. Ces cabanes sont des
"carbets", habitations traditionnelles des indiens, identiques à celles de mes amis
Galibis de Guyane. Elles paraissent de construction récente mais vides,
inoccupées. Je les photographie, avant de m'éloigner de cette étrange clairière. Un
sentier se faufile vers un bosquet de bananiers. Ceux-ci exhibent leurs bananes
figues à la tentation du voyageur, ces savoureuses merveilles de la nature
nommées malicieusement par les vieilles paysannes : "rhabillez-vous jeune
homme"...
Me dirigeant vers ces appas dorés, une grosse branche obstrue mon
passage. Je tente de l'écarter ; un couteau se plante entre mes os : le crotale !
Notre île aux fleurs est aussi hélas l'île aux serpents, baptisés "fers de lance" . Vous
avez depuis longtemps entendu parler de cette douleur fulgurante par les habitués
de nos champs de canne, mais j'avoue humblement que cela dépasse toute
tentative de description. Je sais ce qui m'attend. Ayant quitté le sentier balisé au
mépris de toute prudence, je devrais errer plusieurs heures pour rencontrer un
sauveteur. Bien sûr, je pourrais repérer mon trajet de marche à la boussole, mais
dans un quart d'heure je ne verrai plus l'aiguille de celle-ci.
Des sueurs froides apparaissent, accompagnées d'une forte nausée.
Combien de temps a duré ma marche de somnambule ? Je l'ignore.
Je tourne en rond et débouche de nouveau dans la clairière. L'insidieux désespoir...
Mes genoux touchent à terre, tandis que ma vision se trouble.
Le corps d'un inconnu gît dans l'herbe ; je le survole avec un certain
détachement. Il entend vaguement des voix, et aperçoit des ombres autour de lui.
Grelottant de fièvre, les cauchemars l'assaillent. De terribles indiens Caraïbes,
criant vengeance, le transportent sur une civière de branchages. Des Caraïbes ? Qui
rêve ? Ils se sont tous suicidés, cela fera cinq siècles, en sautant de la fameuse
falaise !
Pendant des heures, des jours, un homme blanc qui me parait sympathique
reste allongé dans un hamac, entre la vie et la mort, dans un troisième état aussi
mystérieux que les deux autres. Une vieille indienne lui fait boire une potion amère,
et le nourrit de bananes, de christophines, de jus de mangues et d'ananas. Sur la
voie de la guérison, une boisson lui permet de rejoindre sa vieille carcasse : le goût
du cachiri ! Je m' éveille, puis contemple le toit du carbet tressé de palmes sèches.
Un instant, je crois être transporté en forêt guyanaise, mais ma main enflée enduite
d' onguent, et enveloppée de grandes feuilles inconnues, ravive mes souvenirs.
J'interroge mon infirmière, sans succès. Celle-ci se déplace en silence, muette
comme un zombi. Pourquoi une telle idée m'est elle venue ? Je ne peux réfléchir
longtemps, tombant de nouveau dans un profond sommeil... autre chose dans le
cachiri...
De grandes herbes me caressent le visage. Je suis allongé près de ma
voiture, mon appareil photo en bandoulière. Me levant péniblement, tout engourdi,
j'examine ma main ; légèrement enflée, elle ne me fait plus aucun mal. Le
pansement a disparu. Ma montre bracelet est en place et indique : 2 janvier .
J'ai donc été malade trois jours. La croissance rapide de la végétation est bien
connue chez nous. Malgré cela, l'envahissement des roues de mon véhicule me
laisse perplexe. Heureusement, le coupe-coupe toujours présent dans mon coffre,
s'avère encore indispensable. Manipulant désespérément la clef de contact, le
démarreur refuse de tourner : Les accumulateurs sont entièrement déchargés. Un
automobiliste complaisant me dépanne ; je rentre à Fort de France sans incident.
Comme je vis en célibataire, personne ne s'est inquiété de mon absence. Pourtant,
notre vieux garçon de café m'accueille plus chaleureusement que d'habitude :
- Bonjour Monsieur Robert ; heureux de vous revoir. Vous êtes de retour dans
notre île ?
Je n'ai compris que plus tard le sens de cette question des plus saugrenues.
Dépliant mon journal, je lis distraitement les vœux de la nouvelle année du Président
de la République, puis demande à notre serveur :
- Des expressions m'échappent dans ce journal : des élections ?
- Mais d'où venez-vous ?... Vous étiez dans la Lune ? Le mieux est que je
vous apporte un paquet de vieux journaux pour vous recycler. Vous êtes né ici ;
comment avez-vous pu vous faire piéger ? Vous savez bien qu'il est dangereux de
bafouer le Vaudou... Regardez la date de votre journal. Nous sommes en 2O17.
- 17 ? J'ai été absent un an ? Mais comment savez-vous tout ça ?
- Ici, tout se sait... On ne sent pas le temps passer, en villégiature dans un coin
tranquille...
Je vérifie de nouveau ma montre ; elle indique 2 janvier... La trotteuse
tourne correctement et semble me narguer ; pourquoi se presser : elle a "Tout le
Temps". Le vieux serveur me regarde, narquois :
- Il ne faut jamais bousculer le temps sinon il se venge."
Je ne peux rien en tirer de plus...
Je me précipite chez un ami photographe pour faire développer mes clichés.
Je dois patienter quatre jours ! Ayant récupéré mes forces, je réussis à le
convaincre de m'accompagner pour retrouver la clairière. Tous nos efforts sont
vains. A part les fougères arborescentes foisonnant dans la région, rien ne
ressemble à ce que j'ai vu. Mon ami est persuadé que j'ai rêvé. Les photos
devraient calmer son sourire ironique. Plein d'espoir, je découvre les premiers
clichés : ils sont superbes.
Les six derniers, voilés et jaunâtres semblent grillés par un soleil inconnu, celui de la clairière.

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Pascal Depresle · il y a
Le mystère demeure.
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