La cité des ombres

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Auteur de romans le jour, j'aime bien, la nuit tombée, m’accoquiner à la littérature courte, cette grande oubliée de l'édition moderne. Je remercie Short Edition d'offrir la possibilité de  [+]

Image de Printemps 2015
Le vieil homme était assis sur le porche, immobile, les rayons obliques du soleil dessinant d’étranges hiéroglyphes sur son visage desséché. Il n’avait plus guère que la peau et les os et, si ce n’était pour les spasmes qui agitaient sa main de temps à autre, on aurait dit une des momies racornies de la Cave aux Esprits.
À quelques mètres de là, la petite Luhyana jouait dans le sable, alignant des cailloux de couleur dans des schémas toujours changeants. L’index du vieux se détacha légèrement du fauteuil à bascule, comme s’il désignait les montagnes au loin. Ou peut-être était-ce le vent du désert qui le faisait trembler. La fillette leva la tête.
— Qu’y a-t-il, Grandpa ?
Elle ramassa ses précieux cailloux et vint s’asseoir à ses pieds. Grandpa était aussi vieux et rugueux que cette terre, il lui faisait penser à ces arbres pétrifiés qui émaillent le désert, se dressant, majestueux et solitaires, pour abriter les voyageurs égarés. Elle guetta un autre geste de sa part, un signe, mais le vieillard ne bougea plus. Un oiseau passa dans le ciel, laissant échapper un cri que l’écho amplifia un moment avant de s’éteindre au loin.
— Grandpa, tu as vu quelque chose ?
— À qui parles-tu ?
Sa tante se tenait dans l’encadrement de la porte, le petit Junior au creux du bras. C’était la plus belle femme au monde. Luhyana aurait donné tout ce qu’elle possédait pour avoir les mêmes cheveux roux et bouclés au lieu de cette crinière revêche, héritée de sa mère. Elle se leva d’un bond pour se jeter dans ses jupes mais la grande femme la repoussa.
— Attention ! Tu es pleine de poussière.
La fillette se mit à sautiller impatiemment sur place.
— Regarde-toi. Une vraie sauvageonne. Va te laver avant de passer à table.
Luhyana allait s’élancer lorsque sa tante l’arrêta à nouveau.
— Attends ! Qu’est-ce que tu as dans les mains ? Combien de fois t’ai-je dit de ne pas ramener d’ordures à la maison ?
— Ce sont des pierres sacrées, tatie Rose.
— Jette ça, tu m’entends !
La fillette ouvrit les mains pour montrer ses trésors.
— Regarde comme elles sont jol...
La claque partit si vite que Luhyana ne put l’esquiver. Le choc la fit tourner sur elle-même et elle retomba à quatre pattes. Les cailloux se répandirent sur le plancher avec un bruit de grêlons. La fillette tendit la main vers l’un d’entre eux, le plus beau de sa collection, mais une poigne puissante la saisit par les cheveux, la forçant à se relever.
—Vas-tu m’écouter à la fin ! Je t’ai dit...
La voix se tut brutalement et la femme la relâcha pour ramasser le caillou. Les rayons du soleil firent naître en le caressant des reflets dorés au creux de sa paume. C’était une de ces pépites aux formes polies comme on en trouvait autrefois dans les rivières, le courant sculptant la roche tendre en longues larmes qu’on aurait dites arrachées au soleil. Les Indiens l’appelaient la pierre-qui-rend-fou et il y avait bien longtemps qu’on n’en avait plus vu dans le coin. La vieille mine était abandonnée depuis des lustres.
Junior tendit ses doigts minuscules vers la pierre comme s’il voulait s’en saisir et Rose Sweetlow referma le poing. La gamine l’observait de ses grands yeux noirs en dansant d’un pied sur l’autre.
— Où as-tu trouvé ça ?
La fillette sourit de toutes ses petites dents, heureuse que sa tante s’intéresse à ses trésors.
— C’est Granpa qui me les a données.
Le coup la surprit encore mais, cette fois, elle ne tomba pas.
— Je t’ai déjà dit de ne pas mentir ! Où l’as-tu trouvée ?
Luhyana sentit une goutte chaude couler le long de son menton. Sa lèvre brûlait comme sous la morsure d’un petit animal.
— C’est Granpa. Je jure. C’est mon cadeau d’anniversaire.
La femme se tourna vers le vieillard. Il ne donna aucun signe d’avoir entendu. Il était comme un bout de bois mort. Il aurait dû crever depuis des lustres mais il s’accrochait, comme une dent pourrie, une verrue desséchée. Il le faisait exprès, pour la narguer.
Elle fit le tour du porche à la recherche des autres pierres mais elles avaient disparu. Elles avaient dû tomber entre les lattes du plancher ou roulé dans la poussière. Elle contempla à nouveau la roche scintillant au creux de sa main et ses yeux se perdirent dans le vague.
Une bourrasque la tira de sa rêverie. Il lui sembla entendre un son à peine audible, comme un murmure au loin. À l’horizon, des flammèches de poussière dansaient sur le sable. Serrant le bébé contre son sein, elle recula lentement vers la porte.
— Range tes jouets et rentre, une tempête de sable se prépare.
La petite jeta un regard en arrière.
— Et Granpa ?
— Il en a vu d’autres. Allez, bouge si tu ne veux pas que je te laisse dehors avec lui. Et va te laver, tu vas encore me saloper la maison.
La fillette s’exécuta. La femme la suivit, déposa Junior dans son berceau et barricada la porte d’entrée avant d’aller fermer hermétiquement les volets. Le sable avait la sale manie de s’infiltrer partout, dans la nourriture et jusque dans les draps. Dehors, la main du vieil homme tressaillit encore et se souleva légèrement, comme pour saluer les hordes endiablées qui avançaient vers la baraque isolée.

***

J’avais dû m’assoupir dans mon siège, les pieds sur le bureau, parce que je ne l’avais pas entendue entrer. La première chose que je vis, c’était les rondeurs généreuses poussant contre l’échancrure de son chemisier et cette bouche adorable qui prononçait mon nom. J’aurais voulu tendre la main vers cette gorge aguichante mais mes doigts étaient collés à un objet dur et poisseux qui avait la forme d’un goulot. L’odeur de sa transpiration m’enveloppa, une odeur poivrée. Je fermai les yeux pour en apprécier toutes les nuances lorsqu’une secousse faillit me faire tomber de mon siège.
— Shérif Malone, réveillez-vous !
— Que... quoi... ?
— Il faut que vous veniez tout de suite !
La bouteille m’échappa. Le bruit qu’elle fit en roulant sur le plancher indiquait qu’elle était vide. Je me redressai dans mon siège. Ma belle visiteuse était toujours là. Je n’avais pas rêvé. Grande, rousse, la peau si délicate qu’on aurait dit une apparition. Mon regard dévia à nouveau vers son décolleté et ma main se mit à tâtonner vers le tiroir du bureau. J’en sortis la flasque que j’y gardais pour les urgences et m’en accordai une longue gorgée.
— Qu’est-ce qui me vaut l’honneur, m’dame Sweetlow ?
J’aurais aimé effacer le sourire niais que je sentais envahir mon visage mais j’en étais incapable. Les jolies femmes me font toujours ça et la veuve Sweetlow était dans une ligue à part. L’entière population mâle de Hangtown, du moins ce qu’il en restait, avait toujours une bonne raison de traîner dans les rues lorsqu’elle se rendait à l’église le dimanche. Elle faisait partie des cinq raisons pour lesquelles je n’avais pas quitté ce trou maudit. Les quatre autres étant les frères Espinosa, un ramassis de tueurs mexicains dont j’avais eu le malheur d’engrosser une cousine.
— Vous empestez l’alcool, shérif !
— La chaleur, m’dame Sweetlow, dis-je avec un regard accusateur vers le ventilateur qui brassait paresseusement l’air au-dessus de nos têtes.
Elle me fusilla de ses yeux verts et se pencha sur le bureau. J’avalai de travers.
— Pour l’amour du ciel, shérif ! Mon bébé, mon Junior... il faut que vous m’aidiez !
— Qu’est-ce qui...
— Venez, vite !
Elle prit le chemin de la sortie en m’urgeant à la suivre. Je cherchai un moment mon Stetson avant de m’apercevoir qu’il était déjà sur ma tête, bouclai mon ceinturon et la suivis sur des jambes flageolantes. Elle monta dans sa carriole, jeta un regard en arrière pour s’assurer que je la suivais et fouetta le canasson qui partit au petit galop sur la route poussiéreuse.

***

Le ranch était à l’extrême lisière de la ville, au pied même du désert. La maigre végétation qui alimentait le bétail s’arrêtait brutalement à une centaine de mètres de la maison. Il n’y avait même pas besoin de barrière. Au-delà s’étendait le no man’s land, une vaste étendue de sable, de rocs et de serpents où aucune bête ni aucune personne sensée n’auraient l’idée de s’aventurer.
Je saluai le vieil indien assis sur le porche. Il avait l’air d’avoir mille ans et ne répondit pas. L’intérieur de la maison baignait dans une pénombre rafraîchissante. Une fillette indigène pas plus haute que trois pommes se tenait dans l’entrée, me dévisageant avec des yeux brillants de curiosité. Avant que j’aie pu ouvrir la bouche, elle pointa du doigt vers une porte latérale. Je m’approchai. Madame Sweetlow était penchée sur un berceau au milieu de la pièce. Elle avait ôté son chapeau et les boucles rousses de sa chevelure retombaient en désordre sur ses épaules pâles. Elle se tourna vers moi et mon cœur manqua deux ou trois battements.
— Mon bébé, shérif. Mon Junior...
Le berceau était vide.
— Il a disparu dans la nuit. Il faut que vous le retrouviez !
Les règles de la bienséance m’empêchèrent de cracher sur le sol. Courir après les voleurs de bétail ou coffrer les soulards, c’était dans mes cordes, mais les nourrissons en cavale...
— Heu... il est peut-être allé faire un tour. Vous avez regardé partout ?
Le visage de la belle se tordit en une grimace de douleur.
— Je le sens dans mes veines, shérif, ils me l’ont pris ! Les portes et les volets étaient barricadés, à cause de la tempête. Mais ça ne les a pas arrêtés.
— Ah, euh... vous savez qui... ?
Elle se pencha pour murmurer à mon oreille. Sa main effleura mon bras, envoyant des décharges électriques le long de mon échine.
— Le vieux sorcier. Ça fait des années qu’il guette, qu’il attend.
Son regard s’était dirigé vers la fenêtre. Il n’y avait rien dehors, sinon le vieux hibou desséché.
— Je vous en supplie, shérif. Retrouvez mon bébé. Je... vous en serai éternellement reconnaissante.
Son odeur si proche me fit vaciller. Ses lèvres s’étaient muées en prière et je devins brutalement conscient du fait que nous étions seuls dans sa chambre, au pied du grand lit à l’air terriblement douillet. Une vision qui n’avait rien de chrétien me noua les tripes. Pourquoi fallait-il que les filles qui me plaisent soient toutes folles à lier ?

***

Je sortis sur le porche me rouler une cigarette. C’était l’heure où le soleil dardait ses rayons à la verticale. Les vagues de chaleur faisaient trembler l’horizon comme si une horde de bisons allait nous balayer. Madame Sweetlow m’avait arraché la promesse de me lancer toutes affaires cessantes à la recherche du nourrisson. Je me maudis intérieurement. Pas question d’organiser une battue, je deviendrais la risée de la profession d’un bout à l’autre du pays. Et un shérif qu’on ne prend pas au sérieux, ça attire les ennuis de la pire espèce. Sans oublier les frères Espinosa.
— Tu vas chercher Junior, m’sieur ?
La gamine était apparue de je ne sais où. Ses cheveux corbeau étaient noués en deux nattes symétriques à la façon des squaws. Une Indienne miniature.
— On va essayer, fillette.
— Je m’appelle Luhyana, m’sieur. Ça veut dire « goutte de rosée ». Granpa dit que c’est parce que je lui pissais toujours dessus quand j’étais petite.
Elle dansait d’un pied sur l’autre comme si elle avait du mal à tenir en place. Elle devait avoir entre trois et dix ans. Je ne connaissais pas grand-chose aux mômes. Sa lèvre inférieure était fendue comme si elle s’était récemment battue. Une petite sauvageonne.
— Moi, c’est Malone, shérif Malone. Tu vis ici ?
— Oui. C’est tatie Rose qui s’occupe de moi.
— Madame Sweetlow est ta tante ! Mais tu es... tu n’es pas...
Elle me contemplait de ses grands yeux noirs tout en sautillant sur place. Bah ! C’était juste une môme, pas de sa faute si elle était à moitié indienne.
— Tu bouges toujours comme ça ?
— Granpa dit qu’il faut accompagner la Terre dans sa marche, m’sieur. Sinon elle s’arrête. C’est lui qui m’enseigne la Danse.
Je jetai un coup d’œil dans la direction du vieux tas d’os mais il était aussi roide qu’un macchabée.
— Il ne danse pas beaucoup, le grand-père.
— Il dit que je suis ses jambes et ses bras, m’sieur. J’apprends aussi la Danse du Vent, tu veux que je te montre ?
— Hum... plus tard, peut-être. Dis-moi, ton grand-père, il ne t’aurait pas dit aussi où se trouve le mioche... Junior, par hasard ?
— Granpa dit que les esprits malins l’ont emmené. À cause de la pierre. J’aime bien Junior, m’sieur, mais Granpa dit que les esprits ne rendent jamais ce qu’ils emportent.
Je crachai un brin de tabac amer. Ces maudits Indiens et leur incompréhensible baragouin. Autant essayer d’avoir une conversation avec un cactus.
— Les esprits malins, eh ? Tu sais où ils crèchent ?
La petite ne répondit pas et se mit à tourner sur elle-même, ses nattes volant autour de sa tête. J’attendis qu’elle ait fini son manège mais elle ne semblait pas se lasser. Elle me filait le tournis. Entre une femme hystérique, un vieux catatonique et cette gamine demeurée, je ne donnais pas cher de mes chances de retrouver le chiard. Une bourrasque balaya le porche et je crus entendre comme un chuchotement derrière moi. Entendre des voix, ça ne m’arrivait que quand j’avais le gosier sec. Je laissai la môme à ses jeux et rentrai à la recherche d’un remède. La belle Rose Sweetlow devait bien avoir une bouteille quelque part.

***

Je jetai une brassée de bois mort sur le feu et les flammes crépitèrent, faisant danser les ombres autour de nous. Nous avions établi notre campement au pied des anciennes mines dont la gueule nous narguait de son insondable noirceur. Rose Sweetlow était debout face à l’antre béant, ses jupes en lambeaux agitées par le vent du soir. Le voyage avait été rude, sa carriole avait brisé un essieu et les chevaux avaient refusé de pénétrer dans l’enceinte dévastée qu’avait laissée l’extraction du précieux minerai. Je dis toujours qu’un cheval est plus futé qu’un humain.
Hangtown était à l’origine une cité minière, comme beaucoup de patelins dans ce coin perdu, extraite en quelques jours du désert aride sous la fièvre de l’or. Les mines étaient depuis longtemps épuisées, l’ancienne route menant à la ville avait pratiquement disparu, et les montagnes nous entourant étaient si désolées qu’elles n’avaient même pas de nom. Dieu sait ce qui se dissimulait aujourd’hui dans les galeries abandonnées. Même les Indiens évitaient les lieux, prétendant que c’était devenu la demeure des esprits malins. Un tas de galimatias mais Rose Sweetlow était persuadée que son bébé s’y trouvait et elle était prête à en découdre avec tous les démons de la mythologie indienne pour le retrouver. Elle avait visiblement perdu l’esprit mais je n’allais pas la laisser s’aventurer seule dans cet endroit maudit.
Je levai ma gourde pour l’inviter à me rejoindre près du feu et le museau de son double canon se tourna vers moi.
— Wow ! Faites attention avec ça, m’dame. Ce genre de pétoire est trop sensible pour la tenir comme vous le faites.
— Je sais manier un fusil, shérif. Vous n’avez pas entendu ? Comme des pleurs...
— Toutes sortes de bestioles vivent dans le coin, m’dame.
Sa main blanchit sur le fût de la carabine.
— Non, ce que je voulais dire, y a forcément toutes sortes de bruit. Je n’ai rien entendu, non.
Je fis un vague geste vers le gouffre creusé dans la montagne.
— Croyez-moi, vous ne voulez pas vous aventurer là-dedans à la nuit tombée. Venez vous asseoir et manger quelque chose. Nous reprendrons les recherches à l’aube.
Elle resta un moment à essayer de percer l’obscurité avant de me rejoindre au pied du feu. Je lui tendis la gamelle et elle se mit à manger en silence. La lueur des flammes dansait sur elle, effaçant la poussière et la sueur, révélant le grain de sa peau à travers les vêtements déchirés. Si le coin n’avait été un repaire de créatures venimeuses et voraces grouillant dans le noir, j’aurais souhaité que cet instant ne finisse jamais.
Un faible gémissement. La petite Indienne était blottie dans une vieille couverture et elle s’était endormie. Je lui confectionnai une couche près du feu. J’avais ma petite idée sur la raison pour laquelle sa tante avait insisté pour que la môme nous accompagne dans cet endroit maudit mais je préférais ne pas y penser.
— La température va tomber, m’dame Sweetlow. Vous devriez vous coucher. Je veillerai sur vous.
Elle me regarda sans comprendre, peut-être n’était-elle pas consciente que ses vêtements en lambeaux ne lui offraient qu’un médiocre refuge contre le froid nocturne. Elle fixait le feu comme si elle cherchait une réponse dans les flammes. Je dus l’obliger à s’allonger et elle se laissa faire, sans pour autant lâcher le fusil qu’elle garda fermement serré contre elle. Je repris ma garde et regrettai de n’avoir pris qu’une bouteille de whisky. La nuit allait être longue et très, très froide.

***

La bête était penchée sur moi, je la sentais ricaner au-dessus de mon visage, son haleine putride me soulevait l’estomac. Je me redressai, ma main cherchant instinctivement le Smith & Wesson. Mes doigts se refermèrent sur la crosse familière gisant dans la poussière. Je balayai la nuit environnante. L’obscurité léchait les abords de notre camp de fortune comme une marée montante, engloutissant les corps assoupis de mes compagnes de voyage. Le charognard s’était évanoui. Je l’avais peut-être rêvé mais d’où venait cet arrière-goût au fond de ma gorge ?
J’attisai le feu, soulevant une gerbe d’étincelles qui monta comme une ruée d’étoiles dans la nuit. Les flammes reprirent. Mes deux compagnes semblaient dormir profondément. Trop, peut-être. Pas même un signe de respiration. Quelque chose n’allait pas. Je me levai et m’approchai de la couche de la petite Indienne, soulevai un pan de couverture. La fillette avait disparu. Je me précipitai vers l’autre dormeuse. La couverture s’affaissa, vide. La garce ! Rose Sweetlow avait profité de mon sommeil pour s’enfuir en emmenant la gamine. Je laissai échapper un chapelet d’insultes, ponctuant chacune de coups de botte dans les braises. Les cendres brûlantes s’éparpillèrent, allumant des feux follets dans les broussailles. Lorsque je fus calmé, je bricolai une torche de fortune et m’engageai d’un pas résolu vers les mines.

***

Ce n’était pas uniquement les chercheurs d’or qui avaient creusé le dédale de galeries s’enfonçant au cœur de la montagne. L’endroit était ancien, une succession de boyaux et de grottes au milieu desquelles s’élevaient des colonnes de pierre blanche rappelant celles des cathédrales. J’avançais à l’aveugle, guidé par d’infimes bruissements et des fantômes de voix qui semblaient persister après le passage de mes deux fugitives. Plus je m’enfonçais, plus l’écho de mes propres pas s’amplifiait, masquant les autres bruits. Peut-être étais-je en train de m’égarer à la poursuite de moi-même.
J’arrivai finalement devant un large portique autour duquel grouillaient de hideuses figures de pierre. Elles semblaient glisser sur les parois dans les reflets de la torche. Les sculptures étaient effroyablement anciennes, leurs motifs étranges et déconcertants. Certainement pas l’œuvre des prospecteurs, encore moins celle des Indiens qui avaient toujours été nomades et ne savaient pas travailler la pierre. Les gars qui avaient pu imaginer des trucs aussi affreux n’étaient probablement qu’un tas de momies desséchées aujourd’hui. Dieu sait quelles monstrueuses déités avaient pu les inspirer.
J’avançai la main pour toucher l’une des figures taillées dans le roc. La chose s’effrita sous mes doigts comme du sable. Je fis un bond en arrière. Ce foutu endroit était hanté ! Avant que j’aie le temps de prendre mes jambes à mon cou, l’écho d’un coup de feu me cloua sur place. Cela venait de l’autre côté du portique. Je fis une rapide prière et, mon Smith et Wesson dans une main et la torche moribonde dans l’autre, j’avançai un pied dans le passage obscur pendant que les monstrueuses figures m’observaient en ricanant. Mal m’en pris. L’humidité, suintant le long des murs, avait rendu le sol traîtreusement glissant. Le sol se déroba sous mes bottes et je dévalai la pente, mes doigts cherchant futilement prise sur les parois glaiseuses.
Au bout d’une éternité, je fus éjecté du boyau et mon corps plana dans le vide avant de heurter le sol. Le choc me coupa la respiration. Je sentis des picotements au bout des doigts et l’obscurité m’envahit.

***

La femme à demi nue faisait danser les ombres sur les parois comme un carrousel de démons. Elle se dirigeait résolument vers le fond de la grotte et un manteau d’étoiles dorées qui scintillaient dans le reflet des flammes. Il me fallut un moment pour la reconnaître. Ses cheveux étaient emmêlés de boue, elle avait perdu sa chemise et sa peau nue était grise comme la pierre. C’est la pétoire qui déclencha mes souvenirs. Elle criait des mots incohérents, défiant les formes furtives qui reculaient à chaque balayage de sa torche avant de revenir à la charge. On eut dit que les murs étaient animés autour d’elle, cherchant à l’engloutir. Je restai pétrifié par l’apparition. À chaque mouvement, la torche de Rose Sweetlow perdait un peu de sa force, elle avait vidé sa pétoire contre les ombres et je n’avais que six balles dans mon colt. Six balles contre une horde de démons insaisissables, la lutte était sans espoir. Et même si j’avais voulu l’aider, j’étais cloué au sol. La chute m’avait privé de toute force.
— Danse, m’sieur, danse.
La petite Indienne était sortie de l’ombre. Elle s’agitait dans de drôles de mouvements, on aurait dit que des vagues invisibles la secouaient de la tête au pied. Ses bras et ses mains décrivaient d’étranges arabesques.
— Lève-toi, m’sieur, et danse. Danse comme le vent.
Un cri affreux me fit bondir sur mes pieds sans réfléchir à la douleur. Ça venait de l’endroit où se tenait Rose Sweetlow. Sa torche s’était brusquement éteinte et l’obscurité venait de l’engloutir. Il y eut comme un bruit de lutte et puis plus rien. Le silence. Les ombres furent parcourues d’un frisson et se mirent à avancer dans notre direction. Une main menue vint se loger dans la mienne.
— Danse, m’sieur. Je vais t’apprendre. Les esprits n’aiment pas la danse.
Le contact fit courir un tremblement le long de mes membres. Autour de nous, les ombres se rassemblaient, resserrant leur étau. J’aurais voulu crier mais aucun son ne sortit de ma gorge.
— Danse, m’sieur, danse.
C’était comme un souvenir, cette sensation qui caresse votre visage, la brise du soir qui vous rafraîchit, la tempête qui vous fait courber l’échine, ce mouvement qui vous enveloppe sans que vous ne puissiez jamais le saisir. Je me laissais emporter par la marée de sensations familières, ballotté dans l’air tourbillonnant. Je dansais au fil du vent comme un de ces buissons qui parcourent le désert.

***

Quand je repris conscience, j’étais de retour au camp. Le jour s’était levé. J’étais seul. Les affaires de mes compagnes ainsi que leur monture avaient disparu. Mon Smith & Wesson gisait dans la poussière à mes côtés. Je vérifiai le barillet. Six balles. Je me tournai vers l’entrée de la mine. La sensation qu’elle m’inspirait hier encore avait disparu, comme si la nuit avait dissipé mes appréhensions. Ce n’était qu’une vieille mine abandonnée. Déserte.
Mon cheval m’attendait à l’orée de l’exploitation et je pris le chemin du retour. Lorsque j’arrivai aux abords du ranch, tout paraissait normal. L’ancêtre momifié n’avait pas bougé de sa chaise, si ce n’est qu’un marmot était maintenant perché sur ses genoux. Il me sembla déceler un sourire sur son visage desséché. La môme – comment s’appelait-elle déjà ? – jouait dans la poussière avec des pierres de toutes les couleurs. Elle leva la tête à mon approche et me fit un signe de la main avant de retourner à ses cailloux. J’attendis un moment, l’estomac noué, sans descendre de ma monture, qu’elle apparaisse enfin à la porte.
— Shérif Malone, que me vaut l’honneur ?
Elle était toujours aussi belle mais l’excitation que j’éprouvais à la voir avait disparu pour laisser place à autre chose. Une chose aussi difficile à saisir que les parois boueuses d’une lointaine cave. Elle souriait pourtant, c’était la première fois que je la voyais sourire. Elle paraissait apaisée, tranquille comme l’eau stagnante d’un puits.
— Rien de spécial, madame Sweetlow. Je passais dans le coin.
— C’est gentil de nous rendre visite. Je préparais justement un pâté de viande, ça vous dirait de déjeuner avec nous ?
Ses yeux dérivèrent un bref instant vers le vieillard et le bébé jouant sur ses genoux. Son sourire parut se figer et lorsqu’elle tourna à nouveau la tête vers moi, j’eus l’impression de voir danser des ombres derrière ses prunelles. Une lointaine odeur de pourriture me revint aux narines.
— C’est aimable à vous, m’dame, mais j’ai des affaires en ville.
— Dommage. Une autre fois, peut-être.
Je touchai le bord de mon Stetson, fis tourner ma monture, et m’éloignai aussi calmement que possible. Les yeux du vieil indien continuèrent à me brûler la nuque bien longtemps après que le ranch eut disparu.
Arrivé à Hangtown, je fis mon baluchon, abandonnai mon badge sur la table et m’éloignai de la ville aussi rapidement que possible. Au diable les frères Espinosa, je n’avais aucune envie de remettre les pieds dans la ville où vivait Rose Sweetlow, si on pouvait encore l’appeler ainsi.

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Utilisateur désactivé · il y a
Bonjour.
J’ai adoré le côté immersif de votre nouvelle.
Entre originalité et talent, je décèle une qualité littéraire indéniable.
Dans le cadre éventuel d’un M2 édition (année universitaire 2016-2017), j’ai pour projet de travailler sur l’élaboration d’un recueil de nouvelles (principalement basé sur les sous-genres suspense/thriller). Pour cela, je recherche des nouvellistes avec qui collaborer. Si cela vous intéresse, faites m'en part, j'en serai ravi.
Vincent.

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Patrick Ferrer · il y a
Merci Vincent. Joli compliment. Je contribuerai avec plaisir à votre projet. Vous pouvez me contacter via mon blog www.mezaventures.com
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Utilisateur désactivé · il y a
Parfait ! Je vous écris de ce pas !
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Trissia Lepopnav · il y a
Quel beau voyage ! Allez je vote ! Je vais faire un tour sur ton blog !
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Patrick Ferrer · il y a
Merci Trissia
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ElisabethmBS · il y a
Merci Patrick pour ce moment hors du monde, je me suis envolée dans votre histoire et l'image qui persiste restera longtemps dans ma tête.
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Patrick Ferrer · il y a
Bienvenue à Hangtown, Elisabeth ;)
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François Duvernois · il y a
Vous réussissez très bien à nous embarquer dans ce beau récit. Rien n'est artificiel, on y croit jusqu'au bout. Très belle écriture, narration fluide. Je vais relire plus en détail ce texte très riche. En attendant, je vote sans hésiter.
Si vous avez un peu de temps, je vous invite à lire : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/poussiere-de-pierre

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Patrick Ferrer · il y a
Merci François et bravo pour votre place de finaliste. Break a leg, comme on dit.
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Eva Dayer · il y a
Je me suis laissée happer par votre histoire sombre et magique . Une écriture riche et dense , c'est un film que j'ai vu se dérouler sous mes yeux .
Vraiment bravo ! Vote évident .

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Patrick Ferrer · il y a
Merci Eva.
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Claudine Vautrelle · il y a
superbe ! je m'en vais lire vos bienheureux 'délires' et svp merci de continuer à délirer ainsi ! et bien entendu bravo pour tant de talent.
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Patrick Ferrer · il y a
Merci Claudine, je vais continuer, promis.
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Isabelle · il y a
Très belle tension dans une ambiance véritablement originale.

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