La chute de l'ange

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Un distributeur d'histoires, comme un distributeur de friandises! J'adore l'idée. Dans ce temps clos de l'attente, pétri d'impatience, d'angoisse parfois, le réconfort d'un petit papier doux  [+]

Image de Été 2021
Ça avait eu tout du tribunal et j'y avais participé. Alors, c'était arrivé. Le garçon avait basculé dans le vide. Le soir même du conseil de classe infamant. Il avait seize ans.

Ce printemps-là, le conseil de classe avait eu lieu le 15 avril. Un vendredi, juste avant les vacances de Printemps. Ce conseil qui concernait nos cinq classes de premières avait de quoi impressionner. Il regroupait une bonne vingtaine d'enseignants, à laquelle s'ajoutaient les huiles de la direction : cinq ; puis les représentants de parents : soit encore dix personnes et tout autant de délégués d'élèves. La salle de permanence servait de décor. C'était une arène déserte longée d'un morne rectangle de tables. Rectangle dont le quatrième côté n'offrait qu'une seule chaise. Celle de l'élève convoqué.

Ainsi, ce Grand Conseil, comme nous l'appelions, – avec majuscules – allait le temps d'un après-midi orienter des vies, fermer des issues. Les enseignants se préparaient à exercer ce pouvoir – provisoire, mais absolu – qui leur était conféré. Pendant cinq heures, ils allaient passer leurs élèves à la jauge de leurs attentes, de leurs exigences, mais aussi à la moulinette de leurs rancœurs, parfois de leurs lacunes.
On avait tiré les rideaux devant un généreux soleil d'avril. Tout se déroulait sans surprise. Les élèves se succédaient ; les parents parlaient peu ; ils se contentaient de prendre des notes. Quelques adolescents en difficulté, mais qui connaissaient leur faiblesse se mettaient à pleurer dès leur arrivée. Ils acquiesçaient à la perspective d'un redoublement. Ils promettaient de faire un effort dès la rentrée et quittaient les lieux avec la formule circonstanciée : « le troisième trimestre sera décisif ».

Deux ou trois collègues arbitraient les cas litigieux avec suffisance. Le prestige qu'ils attribuaient à leur discipline les rendait arrogants. On entendait beaucoup Ariane Lahaur, professeure de lettres classiques, ponctuer de ses attaques les évaluations de certains élèves, quand bien même ils n'étaient pas dans sa classe. Qu'ils l'aient été auparavant lui suffisait. Elle formula, en latin, quelques sentences à l'intention de ses meilleurs élèves, ce qui les ravit tout en excluant l'assemblée de cette poignée d'élus.

Il était plus de dix-sept heures quand on appela : Camille L., première C. Je me souviens de chacun des gestes de ce garçon. Je me souviens de cet étrange assentiment qui parcourut le rang des élèves et du regard que Thaïs et lui échangèrent. C'était un bel adolescent, lumineux. Sûr de lui. Un meneur, mais de ceux qu'on suit sans qu'il l'ait demandé. Il y avait chez ce garçon une troublante ferveur qui irradiait, quelque chose qui nous ramenait à ce qui nous avait portés, peut-être, autrefois. Il rayonnait de cette aura fragile et fulgurante de la jeunesse. Il répondait calmement aux questions du proviseur, mais on sentait le feu sous la braise. Enfin, on en vint à ses projets. Il désirait entrer à Normale Sup... Sa réponse fut couverte par un grand rire qui figea tout le monde. Un rire qui n'avait rien de joyeux, un éclat féroce qui tenait plutôt de l'aboiement !

C'était le professeur de biologie. « Vraiment, Monsieur L, vous prétendez aller Rue d'Ulm ! Vous avez un oncle au ministère ? Car, c'est évident, ce ne sont pas vos résultats, bien ordinaires, qui vous ouvriront la porte de ce célèbre établissement. » Sur quoi, il fit à nouveau gicler son rire de hyène et tout bascula.

Ce fut comme si ce rire avait ouvert la porte des démons ! Tout ce que l'assemblée comptait de bassesse et de médiocrité se déchaîna sur ce garçon. L'aisance princière de l'adolescent, son esprit brillant et sa verve avaient dû agacer plus d'un enseignant au fil des années, c'est ainsi. Ce fut alors comme une mise à terre, les premières piques l'atteignirent, puis on passa aux banderilles... L'atmosphère avait changé. C'était une agression collective pernicieuse. Camille résista d'abord. Il ne mesurait pas encore la violence de l'attaque qui fondait sur lui. Son point faible peut-être dans cet établissement de grands bourgeois était ses origines. Il était élevé par une mère veuve qui travaillait à la bonneterie. Il tentait de l'entraîner dans l'univers qu'il découvrait, mais elle résistait, disant que tout ça, ce n'était pas pour eux. Il avait un frère aîné qui préparait un brevet de cuisine et s'en trouvait bien. Il était donc seul dans cette ascension qui lui donnait un peu le vertige, mais Thaïs était là.

Dans ce déchaînement de bas étage, la jeune fille souligna bravement qu'il avait quatorze de moyenne en biologie et que ce n'était pas sa matière principale. Monsieur Donney répliqua que, quand on prétend entrer dans une école d'élite, il n'y a pas de matière secondaire, on se doit d'exceller en tout, faute de quoi, on n'excelle en rien !

Les attaques reprirent de plus belle. Les autres délégués, sidérés, se tinrent dans leur mutisme. Les parents ne furent d'aucune utilité. Chacun à part soi mesurait les aptitudes ou les déficiences de son rejeton face à ce garçon que la nature avait tant gâté. Une remise à plat ne lui ferait pas de mal ; il fallait savoir parfois rabattre le caquet des gamins qui s'y croyaient.

Mais l'estocade finale arriva du côté où Camille ne l'attendait pas. Ce fut Ariane Lahaur, notre brillante latiniste dont il était un des meilleurs élèves qui porta le dernier coup. Il faut savoir que c'était un garçon qui avait des intuitions remarquables et son talent avait, plus d'une fois, mis sa professeure en difficulté. Elle avait pris alors le parti d'en sourire, mais il faut croire que quelque chose en elle avait été outragé. Gravement. Le temps était venu pour lui de payer ses crimes de lèse-majesté. Savoir garder sa place était un code qu'il avait toujours ignoré ! Elle allait remédier à la chose. Elle y alla sur le mode léger, presque primesautier. Elle déclara en riant qu'il n'y avait rien de déshonorant à demeurer dans sa condition, qu'on pouvait être bien heureux et gâte-sauce et que sa chèèère et pauvre maman en serait tranquillisée. Ainsi, une à une s'enfonçaient les pointes empoisonnées... À présent, Camille ne répondait plus. Il refusa le regard éperdu de Thaïs. L'adolescent éblouissant n'était plus qu'un ange déchu.

Il fallut que le proviseur, désarçonné par le tour qu'avaient pris les choses, rompît enfin le combat et déclarât : « Bien, Monsieur L, mesurez vos ambitions et tout ira bien. Appelez le suivant. »

Camille sortit dans une torpeur de plomb. Le conseil continua. Les professeurs, dégrisés tout à coup, reprirent pied et chassèrent le souvenir de ce carnage. On approchait de la fin. On se montra plus tolérant. On en avait eu pour son argent. À présent, tout le monde était fatigué. On termina dans les temps. Chacun se fit des adieux brefs, on était pressés de se quitter. On avait envie d'oublier cette débauche de bas instincts auxquels on venait tous de participer puisque personne n'avait pris la peine de protester.

L'établissement était presque vide. Camille était introuvable. Thaïs et quelques filles tentèrent de savoir où il était passé. Avait-il filé, la queue basse, comme le dit en ricanant un surveillant ?

Non, il n'avait pas filé le bel adolescent mortellement humilié, il était monté par le chemin des orgues jusqu'au petit clocher qui dominait les bâtiments. Qui sait ce qu'il aura pensé ? Qui sait s'il a combattu ? Peut-être qu'un petit geste aurait suffi à le retenir, un geste ordinaire que personne n'avait fait. Car il était seul. La nuit était tombée, quand il a basculé. Et nous avions tous participé à sa chute.
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Arsene Eloga · il y a
Très beau texte. Avec vous je passe toujours un bon moment
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Nadia Batchep · il y a
Votre récit est d'une pertinence qui laisse sans voix 👌 J'ai été particulièrement touchée et je vous donne tous mes cœurs 💓 Au plaisir de vous lire à nouveau !!!
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Mome de Meuse · il y a
Merci d'être passée, Nadia.
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Lange Rostre · il y a
Un texte qui me touche, j'ai vécu des moments similaires, d'ailleurs, je vais peut être en écrire une petite histoire..
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Mome de Meuse · il y a
Je suis touchée moi aussi par votre visite, Lange.
C'est une bonne idée, de vous mettre à
l´écriture de votre vécu. Ca aide parfois à se libérer de certains chagrins.

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Lange Rostre · il y a
Oui c'est vrai. Merci, bonne journée..
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Mome de Meuse · il y a
A vous aussi, l'ange.
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Patrick Gibon · il y a
un texte qui prend au tripes par sa véracité de tous côtés (la meute des loups, le marais des délégués, le silence de certains agneaux enseignants, le contexte "prison" formaté de l'école, par essence etc.) et reste probablement hélas d'actualité, même s'il n'est évidemment pas généralisable!
cependant comme parent délégué j'en ai entendu des vertes et des plus que pas mûres, ouvert ma gueule fortement systématiquement, pris à parti directement des protals, des profs et pas que verbalement par lettre aussi, organisé des manifs etc. pour défendre des injustices notoires -par exemple exclusion de trois jours pour des élèves qui avaient manifesté dans le lycée à l'époque contre le début de la salle guerre en Irak et d'autres trucs du même genre-. bref, voilà pourquoi je dis que ce cas n'est pas isolé et pensez que les ensaignants!! qui saignent de la bile fangeuse parfois seraient majoritairement de gauche... des masques, de la foutaise pour beaucoup et on le voit de plus en plus clairement aujourd'hui "dans ce ciel bas et lourd qui pèse comme un couvercle" et les risques réels et déjà avérés et en place de la fascisation de notre "belle" fRance!
mon soutien total dans la polémique mais sommes toute, j'ai lu tous les commentaires à l'instant t, plutôt très minoritaires et pas tous vindicatifs en fait, sauf un fielleux mais on la connait!, 95% de louanges, non? bref n'en faites pas une maladie, ça passera avec la marée, j'en sais kékchose pour certains de mes textes, comprenne qui pourra et qui sait un peu comment fonctionnent certains grenouillages de marigot dans bermuda éditions!!!

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Mome de Meuse · il y a
Patrick, d'abord, un immense merci d'être venu flâner par ici. Vous savez comme votre voix m'est précieuse, Ami Poète. Sûr, si vous aviez été assis autour de cette arène, vous auriez réveillé les consciences d'un bon coup de gueule tel que vous savez en pousser. Vous auriez arraché ces individus à leur torpeur, vous auriez sauvé Camille. Mais vous n'étiez pas là. Ni, non plus le frère qui vous aurait ressemblé.

"... Avancer, cheminer, je est un jeu autre, virevolter en dansant, perdre le sens des traverses éphémères, arpenter les jungles de tous les imaginaires, aériens, aquifères, terriens ou en lave, mais toujours aimantés par la route...."

Du Rimbaud? Du Kerouac? Non, de leur petit frère : Patrick Gibon: LA ROUTE.
Vous pouvez lire tout le texte sur sa page et si vous ne trouvez pas, revenez vers moi, je la connais par coeur. Rien que la poésie pour nous guérir, nous exalter et reprendre la Route.

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Georges Marguin · il y a
De Georges Marguin: pas de politique, pas de religion. Le comité aurait dû censurer ; majoritairement de gauche. Personnellement je le censure.
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Patrick Gibon · il y a
pas de politique?? mais quelle foutaise!!
elle est PARTOUT, dans bermuda édition aussi! quel aveuglement!
en fait vous faites de la politique, évidemment, (s'occuper des affaires de la cité, non éthyl et maux et mot l'eau gît que ment? -faut que je détaille mon calembour ou vous pigez Kant même?) mais du bon côté des dominants, des oppresseurs comme tous les borgnes, suivez mon regard vers le tortionnaire d'Algérie, de la politique vous venez d'en faire, la pire, celle qui ferme les yeux, se bouche les esgourdes, et ferme sa goule, bref le marais fangeux qu'on connait bien historiquement, dans votre commentaire totalement inepte et mou du bulbe! vous voulez me censurer, mettre un avertissement et tout cela par derrière, la voix et voie des pleutres, mais franchement RIN A FOUT' je suis total blindé et un combattant résolu depuis père pet, ou répondez direct en mp sur mon mur, pas ici, inutile trop de mouscailles de certaines déjà pour môme de meuse qui n'en demandait pas tant!

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Georges Marguin · il y a
Pour vivre en bonne intelligence, où que ce soit, une règle d'or, pas de religion, pas de politique. Je ne peux être plus clair du haut de mes 94 ans.
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Patrick Gibon · il y a
quel que soit votre âge, tant mieux pour vous, je maintiens mon poing de vue inflexible, bonne fin de vie, comme tous!
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Georges Marguin · il y a
Je ne vous souhaite qu'une chose:arriver à mon âge avec la forme que j'ai et la chance d'avoir mon épouse dans la même forme.( nous raccrochons la caravane pour repartir sur les routes dans une semaine) Forme due en partie aux règles enseignées et suivies de nos instituteurs de 1934 à 1939 . Ensuite c'était l'école de la rue, la plus enrichissante pour qui a su la suivre. Largement matures à 16 ans. Après avoir vu ce que nous avons vu et vécu nous pouvons avoir une idée forte de la vie. Bonne journée à vous et à vos proches.
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Georges Marguin · il y a
La vie , la vie dépeinte, la vie cruelle, l'homme est bien pire qu'un loup, du haut de ma crue centennale et voyant toujours plus haut, j'ai dû en déjouer des pièges, des bassesses, éviter des peaux de bananes. Mais j'ai terminé patron et j'ai dit M.. à tous ces ratés jaloux. Votre texte pour moi est un rétroviseur.
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Mome de Meuse · il y a
Une belle histoire que la vôtre, Georges. Et un ton bien trempé qui n'y va pas par quatre chemins.
Il arrive que l'adversité grandisse les êtres qu'elle frappe. Allez, oubliez le rétro et foncez encore longtemps droit devant! Bonne route

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Georges Marguin · il y a
Foncer droit devant ? Oui, c'est c'est ce que je fais, en freinant des deux pieds. Merci d'avoir apprécié.
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Zou zou · il y a
Comme quoi un groupe peut être faste ou néfaste....
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Mome de Meuse · il y a
Exactement ça! Merci d'être passée Zou zou . Je vous souhaite une belle journée.
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Élodie Torrente · il y a
Très réussi. Et si juste. Bravo. Pour le fond, la forme et ce que votre texte génère de vérité, sans aucun doute.
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Mome de Meuse · il y a
Je suis profondément touchée, Elodie de votre généreux soutien. Un merci très sincère.
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Élodie Torrente · il y a
Merci à vous d'utiliser vos jolis mots en porte-voix d'un mal bien connu mais peu décrié. Finalement.
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Olivier Descamps · il y a
Bien écrit. Comme il semble difficile à quiconque de défendre Camille au sein d'un conseil de classe où l'hostilité prévaut. Si une voix s'était élevée pour donner un avis objectif et valorisant, d'autres auraient suivi peut-être. Le thème de cette histoire dépasse le cadre de l'enseignement. Nous sommes dans le comportement humain en groupe.
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Mome de Meuse · il y a
Votre point de vue, Olivier, me touche beaucoup. Ce "si" dont chacun aura eu un jour ou l'autre à payer l'absence , quelle que soit la situation, est un peu la clef du récit... Si quelqu'un avait élevé une protestation, esquissé un petit geste... tout aurait pu changer. Ce petit rien qu'on aurait pu faire, comme il pèse sur le coeur, quand on ne peut plus revenir en arrière.
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Nadia (Naiade) TTH · il y a
Une grande émotion à la lecture de cette courageuse et salvatrice confession, de ce bel hommage qui pour moi dépassent les abominations, passées, ici dénoncées. J'entends les cris silencieux de Camille et de sa mère, de Thais, puis de la jeune fille qui a tenté - autant qu'elle en avait les moyens à ce moment - d'apaiser la horde, d'apporter l'équilibre. La jeune fille, victime collatérale, de ces monstres égocentriques, qui eut ainsi la douleur de devoir porter une culpabilité injuste, indue.
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Mome de Meuse · il y a
Votre profonde empathie me fait vraiment chaud au cœur , Nadia.
Ne serait-ce que pour votre commentaire, je ne regrette pas d'avoir écrit ce texte. Très grand merci à vous.

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Nadia (Naiade) TTH · il y a
Je vous en prie. Merci à vous.

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