La chute

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À l'époque, je dirigeais l'unité de neurochirurgie d'une clinique de Neuilly dont je préfère passer le nom sous silence. Tout le monde m'enviait un métier aussi passionnant que lucratif, grâce auquel je partais en congrès à l'autre bout du monde, courais de réceptions en dîners de gala et comptais les amis par dizaines. Certains soirs, je me sentais bien un peu fatigué, mais un verre de Dalmore quinze ans d'âge avait vite fait de me remettre d'aplomb, et c'est avec un large sourire (qui m'avait tout de même coûté vingt-mille euros) que je suivais ma femme dans les soirées parisiennes.
Il y a deux mois, en sortant du bloc, un grain de sable s'est glissé dans cet engrenage parfaitement huilé. J'ai raté une marche... à cause des semelles en cuir de mes chaussures neuves ? Ou bien de la garde agitée de la veille, qui s'était achevée dans la chambre de l'infirmière-anesthésiste ? D'habitude, j'ai plutôt de bons réflexes, favorisés par des années de pratique de la moto. Mais ce soir-là, faute de me rattraper à la rampe, j'ai dévalé les escaliers avant de m'affaler de tout mon long sur le palier. Devant le ridicule de la situation, j'ai eu un court instant de panique. Mon cerveau a remonté le temps à la même allure que j'avais descendu les marches : en un éclair m'est apparue l'inanité de mon existence. Heureusement, mon naturel a vite repris le dessus. J'ai réussi à ramper jusqu'à mon portable, éjecté de la poche de ma blouse, mais intact, et à composer le numéro de mon confrère et ami Vincent Leprêtre, chef du service de radiologie.
Lorsque les brancardiers sont arrivés, une évidence m'a traversé l'esprit : je n'allais plus jamais remarcher. Tandis qu'ils m'emmenaient, ils philosophaient par-dessus ma tête sur les chances de succès de l'OM face au PSG, ne me prêtant pas plus attention que s'ils s'entraînaient avec un mannequin : mes débuts en position horizontale ne s'annonçaient pas sous les meilleurs auspices. Vincent a tout de suite compris ce que j'attendais de lui. En l'absence des secrétaires, il a collé l'étiquette avec mon nom sur les clichés, puis il a tapé le compte-rendu. Nous savions tous deux qu'une prise en charge serait inutile. De plus, je n'avais guère envie d'être hospitalisé dans mon propre service. Contre la promesse de deux entrées au stade de France, les brancardiers m'ont raccompagné en ambulance à mon domicile. Tandis que nous franchissions la barrière, j'ai aperçu à la lueur du gyrophare ma moto garée dans le parking des médecins...
Depuis que je me déplace en fauteuil roulant, le temps a changé de dimension. Chaque geste de la vie courante nécessite des trésors de patience. Essayez de vous brosser les dents assis, et vous comprendrez ! Ce n'est plus moi qui promène le chien, mais lui qui me promène. Et quand on roule sur une crotte... je vous laisse imaginer la suite. La semaine dernière, une panne d'ascenseur m'a bloqué deux heures dans la loge de la concierge : c'était bien la dernière personne à laquelle j'aurais songé à faire la conversation ! Cela dit, elle gagne à être connue.
Non seulement il n'est plus question que j'opère, mais mes sorties sont entachées par le manque d'accessibilité aux handicapés : dans ce domaine, la France accuse un énorme retard. Sans compter les regards empreints de condescendance des passants. Quant aux amis, ils ont fondu comme neige au soleil. Je commence à comprendre le calvaire que vivent mes malades. À l'époque, ils essayaient bien de se plaindre, mais je les coupais d'une phrase péremptoire : « Vous pourriez être au cimetière ! » À ma décharge, s'ils m'avaient énuméré la liste de leurs ennuis, mes consultations auraient duré le double du temps.
Pour l'instant, ma femme tient le coup. Telle que je la connais, elle va finir par se lasser de pousser un fauteuil roulant. Heureusement, il y a Marlène ! Dès que Nicole va au tennis, je l'appelle. Ainsi, sans même se concerter, elles établissent un tour de rôle à mon chevet. Je ne sais si le projet de partir aux États-Unis est venu de Marlène ou de moi... toujours est-il que nous envisageons très sérieusement d'émigrer là-bas. C'est un de mes patients qui m'a donné le goût des US pour me remercier de mes bons soins, une discectomie L4-L5, il m'avait invité chez lui, à Los Angeles. Notre séjour s'était achevé par un road trip en Harley sur la route 66. À l'évocation de ces souvenirs, je me sens envahi par une vague de nostalgie... Ce n'est pas demain la veille que nous renouvèlerons ce périple... d'autant que mon hôte est mort depuis, mais pas des suites opératoires, je vous rassure, je suis – ou plutôt j'étais – un excellent chirurgien. Quant à moi, inutile de vous faire un dessin, me voilà condamné pour un bout de temps aux véhicules à quatre roues. Si notre projet aboutit, c'est en Californie que nous nous installerons... dans une vaste maison blanche avec piscine à débordement et vue sur les collines de Hollywood. Adieu Paris, la grisaille et les escaliers du métro ! À vrai dire, j'attends de toucher la prime d'assurance pour tirer ma révérence. Avec mon métier, j'aurais pu mettre pas mal d'argent de côté, mais je suis un vrai panier percé. À force d'opérer des célébrités, j'ai fini par adopter leur train de vie. Si je n'avais pas eu cet accident, à l'heure qu'il est, je serais sur la paille. De là à m'en réjouir, il ne faut tout de même pas exagérer. Jamais je n'aurais cru tenir deux mois sans marcher ! L'expert a conclu à des dommages neurologiques irréversibles. Il pouvait me piquer les jambes tant qu'il voulait, je ne sentais strictement rien, mes réflexes étaient tous abolis, et lorsqu'il m'a effleuré la plante du pied avec le manche de son marteau, mon gros orteil s'est dressé vers le ciel dans un mouvement majestueux, réalisant un superbe signe de Babinski.
— Vous ne vous êtes pas loupé, a -t-il commenté à la vue des radios tout en se grattant la tête du bout de l'index. Avec une fracture pareille, il y avait peu de chance que la moelle épinière soit épargnée. La seule consolation que je puisse vous offrir est une prime conséquente. Comme il s'agit d'un accident sur votre lieu de travail, elle sera majorée d'autant. Je vous transmets les résultats de mon rapport dès que possible, a-t-il conclu en me serrant vigoureusement la main.
J'ai apprécié ses manières directes.
Le grand jour est enfin arrivé ! Dans une demi-heure, j'ai rendez-vous à la banque pour encaisser un chèque de trois millions d'euros. Puis direction Roissy, où Marlène et moi, nous prendrons un aller simple pour Los Angeles. Sitôt Nicole partie à son cours de yoga, je me suis précipité dans le dressing. Pas moins de trois valises ont été nécessaires pour contenir mes vestes, complets, pulls, chemises, sans oublier mon smoking. J'ai fait don des chaussures que je portais le soir de l'accident au mari de la concierge : à l'entresol, il ne risque pas de tomber de haut. Un coup de klaxon m'a averti de l'arrivée imminente de Marlène. Peu après, j'ai entendu l'ascenseur monter. Elle n'avait pas mis longtemps à trouver une place, preuve que la chance sourit aux audacieux ! Impétueux comme un adolescent le jour de son dépucelage, j'ai bondi sur mes pieds et me suis précipité pour lui ouvrir... me retrouvant nez à nez avec l'expert ! De nous deux, je ne sais lequel a eu l'air le plus surpris. Il est resté figé sur le palier tandis que je regagnais l'intérieur de l'appartement à reculons avant de me laisser choir sur la chaise roulante.
— En trente ans de carrière, on ne me l'avait encore jamais faite, celle-là ! s'est-il exclamé, recouvrant l'usage de la parole. Dommage que vous ayez oublié de signer la déclaration d'accident. Je passais vous l'apporter, pour ne pas retarder le paiement de votre prime. Mais comment diable avez-vous pu simuler une paraplégie à l'examen neurologique ?
— J'ai fait une péridurale, lui ai-je expliqué.
Pour un peu, j'aurais été fier de moi.
— Il fallait y penser ! Et les radios ?
— Ce sont celles d'un accidenté dont j'ai falsifié le nom.
— Félicitations, mon vieux ! Vous êtes ma plus belle escroquerie à l'assurance ! a-t-il conclu d'un ton admiratif.
Dans d'autres circonstances, nous aurions pu devenir amis. Mais l'heure n'est hélas plus aux mondanités. Pour paraphraser mon ancien patient de L.A., les portes du pénitencier bientôt vont se refermer.
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Jean Erialec · il y a
Eh eh... 3 posters dans sa cellule: Marlene, Hollywood, et une piscine à débordement... et ça roulera...
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Philomene Pastorius · il y a
Une chute renversante pour une histoire qui porte bien son nom !
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Henri Kottin · il y a
Je suis sans voix.
Bravo Corinne.

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Fred Panassac · il y a
Un chirurgien qui aurait eu Johnny comme patient à L.A…
j’ai un peu vu venir la chute sans jeu de mots, sous forme de …..mais je n’avais pas pensé au moyen d’y parvenir…
un thriller médical, maîtrisé, un genre que j’adore !

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Isabelle Isabella · il y a
Le détail qui tue !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Beaucoup d'humour dans votre texte et de vous lire m'a requinquée !
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Tianah Harilija soa · il y a
PTDR nouvelle super coool bravo! j'adore!!
achtag bravo

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Mireille Bosq · il y a
Tel est pris... Vous connaissez la suite😊
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Patricia Besson · il y a
Bravo j'ai adoré. L'histoire tient en haleine jusqu'au bout. Ma voix

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