La chute

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Image de Été 2020

À 13 h 52, Gabriel décida de prendre le bus n° 26 en direction du lac. Il claqua la porte de son appartement et dévala les deux étages qui le séparaient de la porte cochère du vieil immeuble qu’il habitait depuis 2 ans. Il ne comptait pas se rendre dans un endroit précis (Gabriel ne projetait jamais quoi que ce soit de précis), mais le bus n° 26 était celui qui passait juste en bas de chez lui ce qui était une raison suffisante : le temps était splendide et Gabriel n’avait pas envie de marcher.
L’autobus était quasiment vide lorsqu’il y pénétra. Seule une femme s’agrippait à la transversale, s’efforçant à grand-peine de se maintenir debout. Elle était si vieille que Gabriel se demanda comment elle faisait pour ne pas s’effondrer. Il la regarda attentivement. D’abord le visage, minuscule, des rides profondes et régulières incrustées dans une peau claire à la limite de la transparence, des yeux couleur rivière fixés sur un ailleurs qu’elle seule pouvait atteindre et enfin ses lèvres, fines et sévères, qui semblaient s’être définitivement refermées sur une vie trop remplie.
Gabriel laissa glisser son regard le long du corps voûté de la vieille femme, et s’attarda sur les mains veinées et parsemées de larges taches sombres qui s’enroulaient autour du métal froid de la barre d’appui. Elles étaient si petites, semblaient si fragiles. Comment pouvaient-elles s’accrocher sans faillir ? Combien de temps cela allait-il pouvoir durer ? Gabriel ne pouvait détacher son regard des doigts fins et ondulés par les marques du temps qui contrastaient avec l’aluminium lisse et impersonnel sur lesquels ils étaient appuyés. Il était fasciné. Fasciné et effrayé aussi. Chaque virage semblait rapprocher la vieille dame d’une chute fatale.
Pourquoi ne s’était-elle pas assise ? Ce n’étaient pas les places qui manquaient pourtant. Gabriel ne pouvait s’empêcher d’être agacé. Il la trouvait imprudente. Stupide même. Que cherchait-elle à la fin ? À se rompre le cou, là, devant lui ? Il sentait une colère sourde l’envahir en même temps qu’une peur grandissante s’emparait de ses membres. Son corps se crispait, son cœur s’accélérait. Il surveillait le moindre mouvement de la vieille femme, essayant d’anticiper les virages, les coups de freins et les accélérations de l’autobus comme s’il avait prise dessus. Il était tout entier happé par le petit corps fragile qui lui faisait face en résistant miraculeusement aux turbulences du trajet.
Cela faisait maintenant 5 arrêts que le cœur de Gabriel tressautait de plus en plus fort. Ses pensées s’emballaient, violentes et contradictoires : pris entre une envie d’assoir la vieille dame de force, de la caler dans un siège pour échapper à l’angoisse de la voir s’effondrer, et un besoin d’arrêter le temps, de le suspendre pour pouvoir reprendre son souffle ne serait-ce qu’un instant. Il avait la bouche sèche maintenant. Il ne parvenait plus à déglutir correctement. Et il avait tellement chaud. Soudain la vieille dame bougea un bras, qu’elle avança vers le bouton STOP de la barre qui se trouvait devant elle. Elle tituba, plia, s’accrocha et appuya sur le petit carré rouge qui lui faisait face. Gabriel suivait tout son corps du regard, vacillant avec elle, s’accrochant avec elle. Il fallait que ça s’arrête. Il n’en pouvait plus d’attendre la chute. Sa poitrine allait exploser. Il voulait faire quelque chose, sans savoir quoi vraiment. Alors il resta là. Immobile.
Enfin le bus s’arrêta. « Allée du lac ». La porte s’ouvrit dans un souffle bruyant, libérant un air chaud et sec. La vieille dame avança un pied, puis un deuxième et, dans un ralenti interminable pour Gabriel, elle lança son pied à l’assaut de la première marche. En équilibre précaire au-dessus du vide elle tangua de nouveau. Gabriel, le souffle suspendu, attendait le drame. Cela ne pouvait qu’arriver. Il ne savait pas comment, il ne savait pas quand, mais il sentait que c’était imminent : allait-elle louper la marche et s’effondrer sur le trottoir ? Les portes allaient-elles se refermer sur elle la projetant dehors ou dedans sans qu’il ne puisse rien y faire ? Gabriel haletait. La petite femme était désormais à une marche du dehors. Le ballet de ses pieds fragiles recommença. Que le trottoir était loin ! Que la marche était haute. Gabriel n’y tenait plus. Paralysé sur son siège il la suivait du regard, le cœur au bord de l’explosion. Encore un geste. Un tout petit geste et ce serait fini. Elle était à un mouvement de la stabilité. À un petit pas du trottoir. Les portes de l’autobus semblaient être de son côté, ouverture figée. Mais pour combien de temps ? Elles n’allaient pas manquer de se refermer, au plus mauvais moment. Gabriel en était certain. Il ne voyait pas d’autre possible. Ce pressentiment, qu’il avait depuis le début du trajet, cette peur panique qui l’étreignait. Ça allait mal finir, il en aurait mis sa main à couper.
La vieille femme prit un dernier appui. Elle était presque sortie, plus dehors que dedans. C’est pourtant ce moment précis que Gabriel choisit pour bondir, se précipiter et l’aider à franchir le dernier cap. Il allait lui attraper le bras, la guider vers une stabilité rassurante, lui assurer une fin de journée sereine et tranquille, et surtout, surtout il allait se débarrasser de cette vision terrifiante de la vieille dame toute cassée sur le sol, toute cabossée et tout ensanglantée. Il refusait d’être le témoin d’une telle scène. Il allait empêcher ça. Il le fallait. Gabriel tendit la main, fit un pas en avant. Le bras de la vieille dame était tout proche, il était sur le point de l’atteindre. Ce fut juste un tout petit peu trop tard. Il s’en était fallu d’un cheveu, mais le bras échappa à Gabriel. La vieille dame était déjà hors d’atteinte. Et lui d’un coup se retrouva privé d’équilibre. Son corps n’avait pas anticipé le mouvement correctement. Gabriel resta un instant en apesanteur, suspendu, stupéfait. Son cerveau fit un arrêt sur image. Un tout petit dixième de seconde de pleine conscience, et puis ce fut la chute. Brutale, inéluctable : Gabriel loupa la marche, trébucha, roula et s’affala de tout son long sur le trottoir, sa tête heurtant violemment le sol. La dernière chose qu’il vit avant de perdre connaissance fut la vieille dame qui s’éloignait en trottinant. Elle n’avait pas perçu sa présence, elle ne l’avait pas entendu tomber, elle ne s’était pas retournée. Pour elle Gabriel n’avait tout simplement jamais existé.

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brigitte lemaire · il y a
A la lecture, on se retrouve dans le bus, spectateur de la scène ! on a hâte de savoir ce qu'il va se passer autant que Gabriel Personnellement je ne m'attendais pas à cette chute ! Bonne idée
Bravo Amina

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Françoise Desvigne · il y a
Bravo Amina, votre texte est touchant et j'ai beaucoup aimé la chute! je vote!
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Bennaceur Limouri · il y a
Même Hitchkok donnerait tous ses points pour ce suspense on ne peut plus réussi.
Je m abonne et je vote.

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Isabelle Is'Angel · il y a
j'ai adoré ....... bravo !
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P.Y. Bossman · il y a
Il est parfois très difficile de s'imaginer les obstacles physiques que rencontrent les personnes âgées ou handicapées sur leur chemin. J'aime bien l'idée de cette nouvelle qui nous rapproche un peu de la problématique.
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Adrien Neves · il y a
Quand les angélismes des générations terminent en bord de trottoir... un comique de situation en trompe l'oeil sur l'excès de bienveillance, absurde si mal-placée et pourtant nécessaire. Le dialogue "de sourd" entre Gabriel et la vieille dame, s'il existe sur le plan gestuel aurait pu, verbalement, intensifier la contradiction de leurs intentions.
Enfin, c'est juste une piste !
Merci encore et bravo !

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Mireille Béranger · il y a
Gabriel aurait mieux fait de pianoter sur son smartphone plutôt que de regarder la vieille dame ! Celle-ci, avec ses yeux couleur rivière et ses lèvres fines semblant refermée sur une vie trop remplie, avait encore, je crois, de l'énergie... Pour une fois que quelqu'un s'intéressait à autrui, ne se montrait pas indifférent, la chance ne fut pas au rendez-vous...
Cela me fait penser à un gaillard de mes connaissances qui, un jour de verglas, voulut aider une femme en difficulté sur un monticule... Résultat : ils sont tombés tous les deux ! Et il est arrivé au bureau amoché !
Cela dit, j'ai beaucoup apprécié votre texte, Amina.
Merci, et un grand bravo !

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Christian Pluche · il y a
J'ai adoré le début de votre texte qui m'a transporté !
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Joëlle Brethes · il y a
Retard à l'allumage, si l'on peut dire : le bon Samaritain se retrouve sonné sur le pavé tandis que la petite vieille poursuit sa route... Le suspense qui aboutit à ce retournement de situation est bien mené... ;)

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