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Gerald Chereau

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P'tit Georges est un homme tranquille. Vivre dans sa bourrine engoncée dans ce coin perdu de Brière, au milieu de sa demi douzaine de poules, de son cochon et de ses deux vaches, suffit à son bonheur. Il fait encore lui-même le beurre suivant le tour de main ancestral hérité de sa mère, qui elle-même le tenait de sa propre mère. Sa mère, la mère Aoustin. Elle était mal vue dans le pays. On la disait plus ou moins sorcière. C'est vrai qu'elle était rebouteuse et qu'elle pansait le feu et les verrues. Et puis surtout elle avait fauté. Crime absolu. Elle avait fauté en mai 45 à la libération de la poche de St-Nazaire. L'auberginière, le lieu-dit où résident les Aoustin depuis des générations était situé ans la zone des combats. Pendant les cinq années d'occupation, elle n'avait même jamais regardé un allemand dans les yeux. Elle avait trop peur qu'ils y lisent la haine qu'elle éprouvait à leur encontre. Surtout depuis que le père s'était fait rafler à St-Nazaire après un attentat et avait disparu vers là-bas, on ne savait trop où à l'époque. Mais Georges, cela avait été trop fort dès le début. A leur premier regard elle avait su que c'était l'homme de sa vie. Aussi lorsqu'il s'avança vers elle et lui lança: «You dance, Baby?», elle le reçut avec le plus charmant sourire. C'est sur un morceau de Duke Ellington qu'ils échangèrent leur premier baiser. C'est en dégustant elle, une limonade, lui une bière, qu'il lui demanda en souriant de toutes ses dents blanches ressortant de son visage noir ébène: «You marry me, Katrine?» Il prononçait Catherine avec son délicieux accent. Quelques semaines plus tard, Georges est reparti, à bord du liberty ship vers les U.S.A. quelques mois encore et P'tit Georges vint au monde. Raymond Aoustin, à l'annonce de la grossesse de sa sœur, l'avait roué de coup de poings et de pieds, puis était allé se saouler à l’auberge de la mère Riquet à St-Joachim. Sa mère n'avait eu que ces terribles paroles: « Espèce de putain ! ». En grandissant , hormis sa maman, personne ne prodiguait d'amour à P'tit Georges. Ni sa grand-mère Augustine, ni son oncle Raymond, encore moins son entourage. Les gamins de la communale l'appelait négro ou le bâtard. Très tôt, P'tit Georges a appris à se faire respecter grâce à ses poings. Il vécut une enfance cahin caha entre sa famille et l'école qu'il désertait fréquemment pour aller marauder dans les marais. A la saison, il pêchait des dizaines de grenouilles qu'il allait vendre à un restaurateur de Savanay. Il tendait des collets et avait des bosselles dans un étier du côté de la salpêtrière. Il vendait la majeure partie de ses rapines. Il s'attirait les remarques désobligeantes et les réflexions acidulées de son oncle et de sa grand-mère sur le peu de profit rapporté par ses braconnages. Sa maman lui faisait un pauvre sourire complice dans lequel il lisait tout l'amour du monde. Avec cet argent, il achetait des cigarettes: des américaines, et des illustrés, des histoires de cow-boy en Amérique. Son papa habitait là-bas. Sa maman le lui répétait tous les soirs dans leur lit où il de serraient l'un contre l'autre pour avoir bien chaud à la nouvelle saison.
Ce soir P'tit Georges ne sait s'il doit être joyeux ou morose. En tout cas il est mélancolique. C'est le jour de son cinquante huitième anniversaire. Son esprit vagabonde dans le passé. Et il n'aime pas ça, P'tit Georges, le passé. Il prend de l'âge. Bientôt soixante ans. Et après? La vieillesse. La décrépitude du corps et de l'âme. Comme sa mère qui n'a quitté l'auberginière que pour aller mourir à l'hôpital, le corps usé par la vie, le cerveau rongé par une tumeur. Décidément P'tit Georges en ce soir de février est cafardeux. Il ne s'intéresse même pas à Baco, son vieux chien qui quémande une caresse, à ses pieds, devant le foyer où brûle un bon feu de tourbe. Neuf heures sonnent à la comtoise qui trône dans le coin de la chaumière. Baco se dresse. Il se dirige en grognant vers la porte vers la porte. Dehors souffle un méchant noroît. P'tit Georges écoute sans trop y porter attention une émission sur son vieux transistor à piles. Cette Baco aboie franchement. P'tit Georges tend l'oreille. Il croit percevoir comme de petits coups contre la porte. Qui diable et pour quelle raison peut venir le voir à cette heure tardive? Il se lève, écrase le mégot de sa virginienne dans le cendrier, balance le contenu dans la cheminée et se dirige vers la porte. D'un ton autoritaire, il calme son chien. En ouvrant, il est d'abord frappé par une bonne giclée de pluie qui lui détrempe la figure. Pestant, il va refermer la lourde porte, croyant avoir rêvé, lorsqu'il l’aperçoit. Elle est là, gisante au travers de l'allée, exténuée, tremblante, le côté gauche couvert de sang. «Bon dieu, une chouette, et blessée en plus!» ne peut-il s'empêcher de s'écrier. Derrière lui Baco est déchaîné. Un mot de son maître et il ne ferait qu'une bouchée du pauvre volatile. P'tit Georges est sur le pas de sa porte. Il regarde l'oiseau blessé. L'oiseau le regarde aussi. «Bon dieu de bon dieu qu'est-ce qu'elle vient foutre là celle-là? va falloir que je la finisse cette pauvre bête, c'est pas humain de la laisser souffrir comme ça!». Il rentre à l'intérieur, décroche son fusil, un deux coups hérité du tonton, introduit une cartouche dans le magasin et met la chouette en joue. Jamais il n'a pu s'expliquer ce qui s'est produit à cet instant. Son regard à croisé celui de l'oiseau agonisant. Il a lu une telle détresse, une si réelle terreur, qu'il a baissé le canon. Oubliant la tempête, il s'est penché sur la chouette la prenant dans ses bras. Puis posant le fusil d'une main contre le buffet, il a délicatement déposé l'oiseau nocturne sur la table. Il avait le côté gauche couvert de sang. Réagissant, P'tit Georges fit couler de l'eau dans une bassine, et à l'aide d'un gant de toilette entreprit de lui nettoyer les blessures. Une fois le sang lavé, il s'aperçut qu'il s'agissait d'une volée de petits plombs dans l'aile. Encore un attardé qui a cru que c'est une bête du diable. Les légendes ont la vie dure en campagne. P'tit Georges,bien que vivant seul, se tenait au fait de l'actualité. Il savait que la chouette n'était en aucune façon l'oiseau du malheur décrit par beaucoup en ce coin de marais, de brouillard et de feux follets. Après avoir humecté le bec de l'oiseau avec un peu d'eau, il entreprit ed retirer à l'aide d'une pince à épiler (héritage de sa mère) les plombs qui truffaient l'aile de la bête. Au bout de plusieurs minutes, il finit les soins. Mais maintenant que faire? Il ne pouvait pas la mettre dehors: elle était beaucoup trop faible pour reprendre son envol. La garder? C'était la seule solution. Pestant et maugréant, il aménagea un lit dans un vieux panier en osier avec quelques chiffons. Il y déposa l'oiseau et mit le tout devant la cheminée. Avant de se coucher, il resta quelques minutes à contempler la chouette. Il lut dans ses yeux que la pauvre bête se sentait rassurée. Le lendemain au réveil, P'tit Georges n'en crut pas ses yeux. La chouette avait déserté son couchage improvisé et dormait entre les pattes de Baco, la tête sur le poitrail du chien. Quelques jours s'écoulèrent et Ophélie (il l'avait surnommé ainsi) allait de mieux en mieux. P'tit Georges s'était pris d'amitié pour elle. Aussi le matin où Ophélie prit son envol par dessus la haie il se sentit triste. Pour chasser ce début de spleen, il se rendit à pied à l'épicerie tabac pour y faire ses courses. Il en profita pour boire plusieurs canons au café de la place. Revenant à sa bourrine, la démarche chaloupée et de méchante humeur, il vit, ébahi, un magnifique coupé sport garé devant chez lui. Pénétrant à intérieure de son antre, il lâcha le paquet qu'il tenait, dessaoulé, instantanément. Une femme divinement belle à la chevelure blonde comme les blés, aux yeux d'un profond bleu azur, était assise au coin du feu. Stupéfait P'tit Georges resta planté sur le bas de sa porte: «Entre Georges!» lui dit la créature de rêve . Au bout de longues secondes, il finit par bafouiller:
«Qui êtes-vous, comment savez vous mon nom?»
«Georges, je suis Ophélie»
«...Ophélie? Quelle Ophélie?»
«Ophélie, la Ophélie que tu as accueillie et que tu as soignée, que tu as cajolée, que tu as aimée, Georges. Je suis Ophélie, la fée, ta fée.»
«ce n'est as possible, je suis fou, vous êtes folle je rêve...»
«Non, Georges. Je suis Ophélie. Ton Ophélie. Je suis une fée. Je hante ce coin de brière, depuis des siècles. Sans toi je serais morte. Georges, pour te remercier de ta bonté de ta dévotion, de ton amour, je vais faire ton bonheur. Demande-moi ce qui te ferait plaisir et j'exaucerais tout ce que tu désires. Je sais que la vie était dure pour toi, mon pauvre Georges. Tu n'a pas été épargné par les aléas. Aujourd'hui tu as le droit d'être heureux, Georges».
Elle s'approcha de lui, lui prit la tête entre ses mains, la nicha contre son cou. Elle lui couvrait le visage de tous petits baisers. Georges était bouleversé par la voix enchanteresse d'Ophélie lui murmurant à l'oreille. Il sentait un tel calme, une véritable harmonie, une réelle volupté. D'un seul coup il s'effondra en sanglots sur le sol en terre battue de la cahute.
«Je sais que quelque part tu es malheureux, Georges. La vie n'a pas été tendre avec toi mon pauvre amour». Les sanglots de Georges redoublèrent. Il ne pouvait s'empêcher de pleurer. Des torrents de larmes coulaient le long de sa figure. Georges, mon Georges, calme-toi je t'en prie. Dans très peu de temps, je vais reprendre mon apparence d'oiseau. Nous ne pourrons plus nous parler. Ainsi en est ma vie. Je t'en prie Georges arrête de pleurer». Il s’exécuta tant bien que mal, sécha ses larmes et articula péniblement: «C'est pas dieu possible, non dame, c'est pas dieu possible».
«Que veux-tu Georges? Un palais, une voiture, une femme, des tonnes de diamants, de l'or, de l'argent à foison? Que te ferait plaisir, mon Georges, dis le moi?».
Non Ophélie, je ne veux pas de palais, pas de femme, pas d'argent, rien de tout ça!».
«Que veux-tu alors?»
«Je veux que ma bosselle soit pleine tous les matins, qu'il y est au moins un lapin, tous les jours dans mes collets et que mes vaches me contentent de lait jusqu'à la fin de mes jours!»
«Tu es certain Georges que c'est de que tu désires au plus profond de ton cœur?»
«Oui dame Ophélie, j'en suis certain».
«Eh bien Georges, ton souhait sera exaucé, tu peux en avoir la certitude. Maintenant je dois m'en aller». Ophélie se leva et embrassa P'tit Georges sur la bouche. Il se sentit affreusement gêné, mais délicieusement troublé. Aucune femme ne lui avait manifesté la moindre attention depuis son service militaire et les nuits passées au bordel. La fée se dirigea vers le fond du champ et disparut derrière un bosquet. Quelques instants, et un bruissement d'ailes attira l'attention de Georges. Une chouette passa en criant au dessus de sa tête, se dirigeant vers un autre ailleurs.

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Jean-Joseph Julaud · il y a
Félicitations Gérald ! Ton texte est excellent ! Tu possèdes un réel sens de la narration, la progression dramatique est parfaite et l'incursion dans le merveilleux est très réussie. Bravo, continue !
Jean-Joseph Julaud

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Flo Fitzgerald · il y a
La chouette..... j'adore!!! Une légende bretonne? Beaucoup de poésie, de tendresse et d'émotions dans cette histoire. :-)
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