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La chasse au Tragul

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Michael Darcy

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Trois jours de chasse au Tragul...
Et rien !
Les drameurs progressaient en groupe de cinq : le jinopte, à l’affût derrière son monocle exorbital, un clouteur, fondu dans les herbes hautes ; le soliste, quant à lui, émettait les plus curieux sons en soufflant dans son poulorier. Quelques mètres en arrière, deux derviches fermaient la marche, en gigant chacun dans son sens, de manière parfaitement synchronisée.
Sous la lune pleine et giboyeuse, chacun pestait et se désespérait.
Trois jours !
La boxite grésilla et crachota :
« Belik, tu m'entends ?
- Assez mal, Pilor, vous avez quelque chose ?
- Rien ! Pas une trace... Rien de très normal là-dedans.
- Qu'est ce qu'on fait ? On se débine comme un moppel pendant une tempête ?
- Ah ah ! Aucune chance ! Le Furial nous ferait écorcher vifs... Nous continuons vers Colline Noire.
- Très bien mais soyez prudents... On vous suit à un jour.
- Prudents ? Que peut-il nous arriver ? Une attaque de Tragul ? Ah ah !
Pilor coupa l'émission dans un grand éclat de rire. Belik n'aimait pas ça. Il n'aurait jamais osé le dire, mais il avait un très mauvais pressentiment.
Avec un grognement, il fit le signe de Milarme et la troupe se remit en route. Sous leurs pas crissaient les herbes hautes, le vent d'Ox soufflait légèrement, mais de Tragul, toujours aucun signe. Lentement, le jour se levait.

Belik le jinopte commençait à en avoir ras la zébline. Ses drameurs perdaient espoir, et la discipline se relâchait. Il avait du par deux fois cercliner ses derviches, qui par manque de concentration s 'étaient mis à giguer de manière très informelle. C'était un comportement qu'ils ne pouvaient pas se permettre. Même si la chasse n'avait plus la dimension sacrée des générations antérieures, la discipline restait.
Et jamais dans l'Histoire aucun escadron de drameur n'était revenu bredouille. Jamais. L'idée même paraissait aussi absurde qu'un Felox dans un bain chaud.
Le jour était levé à présent et le vent avait tourné, mordant leurs joues et menaçant de faire s'envoler leur poline, qu'ils devaient retenir de leurs mains sous peine d'exposer leur crâne aux rayons du soleil.
Belik s'agaçait. A de nombreuses reprises il avait tenté de joindre Pilor, mais la boxite n'émettait rien d'autre que de vagues et désespérants crachotis.
« Chef, on arrive à Colline Noire !
A l'horizon se découpait un monticule sombre, découpé de structures désordonnées. De nombreux bâtiments se chevauchaient, dominés par plusieurs tours à l'aspect délabré. Belik ne connaissait les lieux que par des diffusions échotiques, et savait surtout ce qu'on en disait. Rien d'autre que des ruines, non dénuées cependant de danger, comme des éboulements ou de supposées radiations.
« On y va, chef ?
- Pas le choix... Pilor et ses drameurs y sont. On ne reviendra pas avant de les avoir trouvés.
- Bien sur, chef... N'empêche que ça me fait des jibouilles à l'estomac...
- Tu connais la punition pour comportement superstitieux, Gabor ?
- Oh oui ! Et celle pour lâcheté encore mieux !
- Alors allons-y et boucle la.
Le sol carbonisé craquait sous leurs pas, et chacun réprimait un frisson quand les tours en ruine venaient à leur cacher le soleil. Les bâtiments coupaient le vent, rendant ses droits au silence. Celui-ci menaçait de les écraser comme une botte foule un zbrol.
« Pilor ? Tu me reçois ?
La boxite crachotait de plus en plus fort, et Belik s’apprêtait à jurer quand un cri retentit, avant de se répercuter dans le dédale des restes d'immeubles et de maisons.
Gabor et les deux derviches étaient comme paralysés, et fixaient un point en hauteur, leur main servant de visière. Là haut, un corps, pendu à l'une des plus hautes fenêtres, se balançait dans le vent. Les drameurs restèrent immobiles quelques secondes. Puis Belik tournant sur lui-même par réflexe, aperçut Klai, son soliste, en pleine course. Celui-ci avait laissé tomber son poulorier à terre avant de prendre ses jambes à son cou.
Belik dégaina son siffleur, visa et tira. Le soliste s'écroula, face au sol, un trou fumant dans le dos. Les autres drameurs se tournèrent vers le jinopte, leur chef, ne sachant que faire.
« Pas de lâche parmi mes drameurs ! Rugit Belik. On monte ! Pas question de le laisser là-haut !
La mort dans l'âme, les trois hommes suivirent leur jinopte dans les ténèbres de la haute tour.

Ils étaient entrés ! Tout fonctionnait comme prévu. Fulmalitorapol jubilait ! Il n'y avait plus qu'à bloquer les entrées... Mais après ? Les hommes avaient des outils de mort, oh, ça il le savait bien. Des boites à fumées noires qui faisaient tousser et mourir. Des bâtons de lumière qui faisaient des trous dans la fourrure. Des longues queues de feu qui claquaient et faisaient tellement mal que les yeux sortaient des orbites.
Mais eux n'avaient rien de tout ça. Seulement leur fourrure pour se fondre dans l'herbe. Même leurs longues mains blanches ne pouvaient leur servir à se défendre. Quand il avait essayé d'étrangler l'homme inconscient, ses mains n'avait pas eu assez de force et celui-ci s'était réveillé. Fulmalitorapol avait eu une chance incroyable : l'humain effrayé avait reculé et chuté par la fenêtre. Ful en avait pleuré.
Quand les autres humains étaient arrivés, alertés par le bruit, il s'était fondu dans l'obscurité d'un bâtiment et les avait observé, terrifié. L'un d'eux avait constaté qu'un objet carré s'était brisé dans la chute. Il avait même essayé de parler dedans, puis l'avait jeté. Quelques minutes plus tard, ils étaient partis, sans doute en recherche d'une fourrure.
C'est ce que faisaient les hommes. Ils tuaient, prenaient la fourrure, et repartaient.
Alors il avait eu une idée. Il en avait assez de fuir et se cacher.
Il se souvint du regard de l'homme quand il s'était réveillé, ses mains autour de son cou. Il y avait vu de la surprise, et surtout de la terreur.
Et Fulmaritorapol avait aimé ça.

Belik détacha le corps de Pilor et l'étendit au sol. Le sixième étage de la tour au plancher carbonisé ne le rassurait pas. Il devait comprendre ce qui s'était passé, et vite.
Le corps semblait avoir été écrasé. Son crâne surtout, à moitié enfoncé, témoignait d'un choc violent. Ses côtes étaient presque toutes cassées, et l'écoulement de sang par le nez, la bouche et les oreilles indiquait une pulvérisation des organes internes.
Une chute ! C'était l'explication la plus logique pour un cadavre dans cet état.
« Une chute, chef ? Je veux bien mais que fait le corps ici dans ce cas ?
- Et bien, Gabor, je suppose qu'il a été remonté...
- Hum... Ça se tient mais ça n'a toujours aucun sens, selon moi.
- En effet, Gabor. Aucun sens...
Un cri à l'étage inférieur, suivi d'un choc. Belik se précipita à la fenêtre pour constater que l'un des derviches gisait au sol. Une flaque de sang s'épanouissait autour de son crâne, évoquant une fleur étrange. Il aurait juré voir une silhouette bleue nuit s'éloignant du corps en direction de l'entrée de l'immeuble.
« C'est un Tragul ! Gabor, ton siffleur !
Ils dégainèrent et entreprirent de redescendre lorsqu'un sifflement se fit entendre. Ils descendirent deux étages quatre à quatre et découvrirent le second derviche au sol. Un trou fumant remplaçait son visage.
«  Impossible ! Les Traguls ne peuvent pas...
Gabor s'écroula. Sortant de l'ombre, la créature s'approcha lentement de Belik. Une immense rangée de dents émergeait de la fourrure ondulante. Ses longs doigts blafards pointaient le siffleur droit sur lui.
Belik perçut un caquètement qui se changea en un rire presque enfantin.
Puis plus rien.

«  Fulmalitorapol vous le dit, et vous devez l'écouter !
Vous qui vivez dans la terreur. Vous qui avez accepté depuis des siècles d'être du gibier, l'heure est venue de se réveiller.
Plus jamais un humain ne devra vous effrayer. Plus jamais un bâton de lumière ne vous fera dormir ! Nous étions là avant eux, avant que les éclairs de feu ne les amène sur nos terres. Nous étions là !
Moi, Fulmalitorapol, le premier à avoir tué les humains, vous déclare ceci : La guerre est déclarée !

Sous la Lune blafarde, une marée bleue nuit ondula, et de très loin se firent entendre les rires enfantins.
Et au lever du jour, partout où l'herbe bruissait, la marée se répandit.
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