La Chasse

il y a
5 min
15
lectures
3

Je me défoule dans les mots ou écris à l'instinct. L'idée c'est de vibrer, de se mettre en fête. "Avancer sur le chemin de la genèse de ses prétentions" Pierre Michon "Aut inveniam viam  [+]

Après une année éprouvante, Ethan avait enfin validé son BTS de comptabilité à la Business school de Jacou — un village à quarante minutes en tramway du centre-ville de Montpellier —. Pour fêter ça dignement, il se rendit à une soirée organisée par une ancienne conquête d’une nuit, Laura. N’étant jamais allait chez elle, il activa son GPS une fois descendu du tram’. Il savait seulement qu’elle habitait à dix minutes à pied du Lèze — là où se tient le Fise chaque année —.
Il arriva sur les coups de 22 h. L’appartement spacieux et bien situé le conquit au point qu’il eut des velléités de déménagement.
Après avoir ajouté ses bouteilles d’alcool à la collection sur la table du salon déjà bien garnie, il se mêla aux autres pour copiner. C’était le genre de soirée où les gens arrivaient et repartaient à intervalle régulier. Ethan commençait souvent des conversations sans les finir et se greffait à d’autres avec des nouveaux venus. Ça lui convenait. Il pouvait raconter sa vie, flattait son ego et s'enivrer pour fêter sa réussite.
Vers minuit, il jeta un coup d’œil sur son téléphone et découvrit que sa copine, Alexia, l’avait bombardé d’appel et de message. En premier lieu, elle le félicitait. En second, elle lui proposait de célébrer ça entre amoureux chez elle. Plus emballé par l’idée de continuer la soirée, et s’imaginant pouvoir récidiver avec Laura, il ignora pour le moment.
Deux verres plus tard, Ethan décida de rappeler Alexia, qui s’étonna de le retrouver ivre et en soirée. Profitant de la confiance et du peu de caractère de sa copine, il se confondit en excuse improvisée. Cependant, il dut lui promettre de venir chez elle un peu plus tard.
Depuis quelques semaines, Ethan négligeait Alexia. Il savait, tout en n’en ayant rien à faire, qu’ils allaient célébrer leurs six mois de relations. Ce qui ne l’avait pas empêché de la tromper plusieurs fois. Ils se justifiaient, surtout auprès de Raphaël, son ami et confident, en invoquant son naturel bon vivant et son envie de jouir de sa jeunesse.
L’une de ses dernières conquêtes, Svetlana, une étrangère venue faire ses études en France, l’avait rendu fier de lui. D’autant plus, quand il découvrit des milliers de followers sur son Instagram. Sûrement des gars amourachés de l’exotisme de la jolie Bulgare.
Après avoir raccroché, un groupe de trois filles rejoignirent la soirée. L’une d’elles, grande, blonde et « bien rouler » pensa-t-il, capta particulièrement son attention.
Ethan l’observait et se surprit d’œillade en retour. Il sourit et se dit que Alexia attendrait, au moins jusqu’à ce qu’il récupère le numéro de cette beauté tardive.
Au bout de dix minutes à jouer de l’œil, Ethan se lança. Il tira sur le col de sa chemise pour le replacer bien droit, recoiffa ses cheveux et se resservit un verre. Il aborda la blonde en faisant style de rien et lui demanda poliment son nom et sa relation avec la propriétaire des lieux. Elle s’appelait Marine et connaissait Laura de cours de natation.
– « Tu fais de la piscine avec Laura ? », s’étonna-t-il faussement.
– « Pas exactement... Je suis prof' là-bas après mes entraînements pour les compétitions ! 
– T’es nageuse professionnelle ! comprit-il
– Oui, répondit-elle timidement, la mine rosée »
Ethan comprenait surtout pourquoi Marine avait un physique athlétique et des galbes si dessinaient. Elle souriait benoîtement et détournait le regard à chaque fois qu’il faisait l’effort de relancer la discussion en lui posant une nouvelle question. Toujours personnel, mais jamais en envahissant son intimité. Il essayait, vague après vague, d’aller plus loin.
Après avoir fini son verre, il se proposa de la servir. Elle accepta, mais précisa : « juste de l’eau pétillante ».
Ils discutèrent jusqu’à ce qu’un voisin agacé du bruit tambourine à la porte en menaçant d’appeler la police. Laura demanda à tout le monde de baisser le volume et de se préparer à sortir pour continuer à l’extérieur. Certains remplirent des bouteilles de rhum coca ou jus d’orange et prirent quelques bières. Peu après, le groupe d’une quinzaine de personnes quitta l’appartement.
Dans la rue, la cohorte se scinda en plusieurs groupes les uns à la suite des autres. Ethan et Marine restaient à l’arrière pour discuter. Il attrapait une gorgée d'alcool de temps en temps pour se donner du courage, bien qu'il entrevoyait déjà la conclusion logique et la languissait.
Vers 3 h du matin, alors que le groupe déambulait dans les rues et que plusieurs partaient, Ethan, sentant le bon moment, proposa à Marine de s'en aller tous les deux. Elle accepta. Ils s’écartèrent doucement du groupe, jusqu’à les abandonner à quelques rues du Lèze.
Ils se posèrent sur le sol aux bords de la rivière.De plus haut dans la rue, un lampadaire projetait sa lumière jusqu’à eux, à travers un léger manteau de brouillard qui chargeait l’atmosphère d’humidité. La clarté était diffuse. Ils se devinaient plus qu’ils ne se voyaient.
Dans cette ambiance entre visible et invisible, Ethan discernait les yeux de Marine et profitait de son regard. Un savoureux mélange d’envie discrète et de retenue feinte, renforçant son attraction. Elle trépidait. Chacun de ses mouvements compulsifs donnait à Ethan l’impression d’une invitation implicite, une sorte d’appât pour remonter un fil jusqu’à elle. Il lui baisa la joue, le cou et sous les clavicules en mesurant chacun de ses élans, pour tout à la fois poursuivre le jeu, mais sans trop le presser vers sa fin pour en goûter chaque instant. Ses os le grisaient jusqu’à la moelle.
Sans s’en rendre compte, dans l’évidence d’une caresse, leurs lèvres se rencontrèrent. Délicatement, Ethan passa sa main derrière la crinière blonde de Marine pour masser sa nuque. Dans une décharge, un frisson, il l’attrapa par la taille de l’autre main pour la poser doucement sur le sol. Elle se laissa faire, mais résista au dernier moment. Ethan ricana en dedans. Puis c’est elle qui l’invita à s’allonger d’une poussade. Il résista aussi, pour jouer. Elle déploya plus de force et Ethan peina à lui tenir tête. Il attribua cet état de fait à l’entraînement. Il dut se retenir à l’aide de ses mains posées à plat pour la contrecarrer.
Ethan sentit un coup frapper sa cage thoracique. L’instant d’après il était sur le dos et lâchait un gémissement surpris. Ses coudes avaient craquaient dans le cognement âpre avec le sol. La décharge de la douleur se mêla à celle du désir. Elle s’installa à cheval sur lui et d’un geste ample de la main repoussa ses cheveux en arrière, avant de venir se faire pardonner par des baisers dans le cou. La douleur s’étiola lentement dans la frénésie. Ils jouèrent à fleur de lèvre. Marine lui mordit la lèvre, d’abord légèrement puis de plus en plus vigoureusement tout en attrapant les mains de Ethan qu’elle bloqua au sol. Elle resserra l’emprise de ses cuisses et se rapprocha tout contre lui.
Ethan sentit une lourdeur qui se mua en gène au point où malgré l’envie, il lui fallait reprendre haleine. Son corps esquissait les premiers gestes instinctifs pour se dégager, mais la force persista à le tenir écrasé. Il s’inquiéta, voulut se détacher d’elle et chercha à la repousser pour pouvoir respirer, mais elle accentuait sa constriction. Dans un souffle court, il essaya d’articuler des mots pour lui dire d’arrêter, mais rien.
Marine se redressa à l’instant où un nuage laissa passer le clair de lune. Ethan se figea devant des pupilles plus noires que la nuit. En accéléré, il vit le teint de Marine grisonner et des varices s’étalaient sur sa figure en pleine déformation. Sa mâchoire s’allongeait par à-coup et lâchait à la suite des craquements osseux détestables. Des dents longues et affûtées poussaient anarchiquement en déchirant les lèvres. La gueule ouverte s’étira, et après un râle se referma sur la jugulaire de Ethan.
Le monstre avala une première goulée de sang et laissa filer un souffle long presque orgasmique, avant d’être pris d’une vorace frénésie. Ethan alla crier quand une patte griffue et squameuse lui plaqua la figure au sol en lui écorchant la joue.
Il lutta jusqu’au dernier moment, mais fut soumis par la supériorité physique du monstre. Sa vigueur disparaissait dans l’écoulement de son fluide vital.
Quand il fut amorphe et à demi conscient, le monstre se redressa pour contempler sa proie. « Jamais le premier soir » dit-elle avec un sourire cruel et satisfait qui illumina sa figure de traits humains. Ils disparurent et elle se pencha pour le dévorer.
Plus que de sentir son corps se vider de sa substance par la jugulaire, plus que de sentir des dents acérées lui arracher des morceaux de chair abdominale, plus que de sentir les gouttes de la nuit humide rafraîchir sa peau échauffée, plus que sentir le poids de la voûte céleste s’écraser dans sa rétine par images saccadées, Ethan sentait son cœur rendre à toute allure ses derniers battements.
Et dire qu’il y a cinq minutes ce cœur battait d’excitation et de désir pour la perspective d’une partie de jambe avec une belle inconnue. Il s’était simplement laissé porter par la situation, à l’instinct. Tout semblait encore « bien rouler » il y a cinq minutes.
3

Un petit mot pour l'auteur ? 6 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Un jeune homme bien puni de ses papillonnages...je dois dire que j’ai été bluffée par l’imagination déployée pour décrire le monstre, et que l’évolution de la scène vers le gore est assez bien menée pour surprendre mais présente tout de même une continuité avec ce qui précède.
Un texte d’horreur finalement bien convaincant à partir de l’ambiance d’une soirée déjantée où tout semble permis !

Image de Kolgard Sino
Kolgard Sino · il y a
Merci beaucoup pour votre lecture attentive ! J'ai essayé d'être aussi visuel et précis que possible, sans négliger l'atmosphère et le rythme.
Image de LaNif
LaNif · il y a
Eh bien ! Je ne m'attendais pas plus que ce garçon à un tel déchaînement. Ce corps à corps commence de façon athlétique et se termine horriblement. Mais c'est bien fichu, on y croit !
Image de Kolgard Sino
Kolgard Sino · il y a
Merci beaucoup pour votre lecture ! Je voulais que ce soit violent et surprenant !
Image de Atoutva
Atoutva · il y a
Quand le chasseur devient chassé... Du suspens pour une histoire terrifiante et bien menée.
Image de Kolgard Sino
Kolgard Sino · il y a
Merci ! Votre première phrase résumé parfaitement l'esprit dans lequel a été écris ce texte.