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La Chambre

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JBB

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Sur tous mes chiffons d’azur
Sur l’étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J’écris ton nom

L’étrangeté du lieu le tétanisa, par son manque de stabilité et par ses contractions périodiques, qu’il ressentait dans sa chair. Il en fut d’autant plus troublé que la pénombre ne rendait perceptibles que les grandes lignes de la coquille dans laquelle il se trouvait enfermé, en dépit de son œil affûté qui avait souvent percé des secrets qui se voulaient bien dissimulés. Presque instinctivement, il tendit la main pour palper les murs alvéolés aux formes courbes et il en ressentit une impression de fraîcheur molle qui le fit frissonner, comme s’il caressait un serpent gigantesque. Par un hublot circulaire à grand rayon, il put voir la mer ou ce qui ressemblait à la mer, de l’eau grise à perte de vue, surmontée par une écume blanche et agitée de vagues régulières et profondes, sans rivage apparent. Il comprit alors roulis et tangage, qui lui rendaient la position verticale délicate. Il s’assit sur le sol, inégal et de même texture que les murs, et soudain une idée folle le saisit ; cette chambre à contractions, au contraire de celle de Boris Vian, qui rapetissait au fur et à mesure que la mort s’avançait, c’était une chambre de vie, ou plus précisément une chambre qui donne la vie, un utérus en activité. Il suffisait alors de sortir de là, de traverser la mer
et d’échouer sur la côte pour renaître totalement. Il jugea immédiatement cet exercice impossible pour lui, seul et quelque peu affaibli. Il semblait condamné à ne pas être, englué dans un cocon infranchissable.
Puis il l’aperçut, elle, allongée, muette et comme fondue dans le décor. Ce ne fut d’abord qu’une silhouette, mais quand il plissa les yeux pour affiner sa vue, il vit qu’elle était nue, les bras repliés sur sa nuque fournie d’abondants cheveux noirs, « maja desnuda » privée de ses coussins soyeux et dont le regard lui échappait. Il ne fut aucunement surpris, il crut la reconnaître et il pensa même l’avoir aimée, mais elle était bien loin encore. Il fallait qu’il lui parle, il fallait qu’elle lui parle, non pas pour éclaircir le mystère qui l’enveloppait peu à peu d’une quiétude doucereuse, mais pour trouver le fil qui pourrait le conduire au-delà du visible, au bout de cette mer surplombée de nuages, qui était devenue son seul horizon, car il imaginait qu’un ailleurs bien réel l’attendait quelque part. Cette perspective incertaine et inconfortable lui parut finalement préférable à la torpeur anesthésiante dans laquelle il s’enlisait.
Il tenta de maîtriser sa voix et d’en atténuer la force :
– « Tu es là depuis longtemps ? »
– « Je l’ignore. J’ai perdu la notion du temps. On est bien ici. Il ne se passe rien. D’où viens-tu ? »
– « Je ne sais pas. Je... »
– « Je t’attendais. Je savais que tu viendrais. Viens. Approche ».
Sa voix était douce, sonore, syncopée comme si elle apprenait à parler ou retrouvait l’usage d’une langue dont elle avait perdu la pratique depuis longtemps ; elle
s’accompagnait d’un faible écho, qu’il jugea agréable. Il se demanda comment elle percevait sa voix à lui, mais il considéra que l’essentiel était de maintenir le dialogue, de ne pas interrompre trop tôt le seul lien qui le rattachait à l’extérieur de lui-même. Il s’approcha et s’assit près d’elle, en tailleur.
– « Tu es seule ici ? »
– « Je crois. Il fait bien sombre. »
– « Où sommes-nous ? Sais-tu comment on sort d’ici ? »
– « Je l’ignore. J’ai perdu la notion de l’espace. Pourquoi veux-tu sortir d’ici ? »
– « Pour exister. Tu es belle. Regarde-moi. ».
Sans s’en rendre compte, il parlait comme elle, avec la même musicalité éthérée. C’est vrai qu’il la trouvait belle, mais d’une beauté abstraite et irréelle, un corps long, gracieux, au teint mat, sans aspérités, bien proportionné, un visage fin aux grands yeux noirs et des lèvres minces, comme un trait de gouache rouge vif. Ce qui le troublait, c’est qu’elle parlait sans desserrer les lèvres, sans sourire, et que la résignation se lisait dans ses prunelles d’où la lumière semblait absente. Elle avait quelque chose de ces jolies poupées en porcelaine, si bien modelées et à la texture si charnelle qu’elles paraissent toujours sur le point de s’animer, mais qui restent pourtant figées, sans expression autre que celle que leur créateur avait bien voulu leur donner.
– « Je savais que tu viendrais. Il n’est jamais trop tard. Pose ta main sur moi. Dessine-moi du bout de tes doigts. – « Tu as peur ? »
– « Non. J’ai perdu la notion de la peur. Je fais ce que tu veux ».
Il s’exécuta sans chercher à comprendre. Sous les
affleurements délicats de ses doigts qui allaient et venaient lentement tout au long de ce corps offert, il sentait vivre la peau, prise d’imperceptibles spasmes, et cela suffisait visiblement à leur bonheur commun. Elle frissonnait et murmurait quand ses mains la parcouraient tout entière, lentement et avec la plus extrême légèreté, de la plante des pieds jusqu’au contour des yeux clos et à la chevelure épaisse. Ils se turent, comme si le silence avivait la sensation de plaisir, comme si les mots risquaient de blesser. Elle fut la première à rompre le silence, mais elle s’exprima bizarrement.
– « Continue. Que viens-tu faire ici ? Dis-moi qui je suis. Dis moi si je suis ».
– « je ne sais pas. Je ne sais pas. Mais je sais que tu es. Je sens des picotements au bout de mes doigts. Je sens des ondes électriques dans mes articulations. Tu es. Je suis. Je ne pense pas. Tu ne penses pas ».
– « Embrasse-moi. Doucement. En fermant tes yeux ».
Il s’exécuta de nouveau. Leurs lèvres s’unirent et pour la première fois elle entrouvrit les siennes, en fermant les yeux elle aussi. Ils s’enlacèrent sans se serrer et leur étreinte dura un long moment, une plongée dans une espèce de néant où aucune ligne ne bouge.

° °
°

Il ne saurait dire comment ils déchirèrent la membrane qui les retenait, combien de temps ils nagèrent et à quel moment ils se retrouvèrent sur ces arpents de sable fin, protégés de fortes digues et bordés de maisons vertes ou rouge sang. Alors que le soleil se
levait sur la montagne, il sentit une vague d’enthousiasme l’envahir tout entier, cette joie qu’on ressent à chaque commencement, quand le livre est ouvert et que rien n’est écrit. Il vit alors qu’il était seul, nu et ruisselant. C’était vraiment, absolument, un commencement.

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