La cérémonie

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Je fais court car je n'aime pas trop me dévoiler. Je préfère que mes textes parlent pour moi  [+]

Une douceur pareille fin octobre, on n’a jamais vu ça ! Presque 22 degrés et point d’humidité frisquette nimbée de la brume pourtant si caractéristique à l’approche du mois des chrysanthèmes. C’est assez remarquable que pour occuper toutes les conversations du jour.

Toutefois, l’étrangeté du climat ne parvient pas à distraire Estelle de ses pensées. Comme le reste de l’assemblée, la jeune femme s’est vêtue de sombre pour la circonstance. La veille, elle a acheté un ensemble en lin noir dans la boutique de sa cousine Julie. A présent, elle suit le cortège qui lui-même suit l’allée bordée de platanes. Le moment est grave et solennel. C’est à peine si les regards se croisent. Murmures et chuchotements constituent l’ambiance sonore du moment. Tout le monde est venu pour l’occasion : sœurs, cousines, tantes, amies...

La jeune Estelle ne peut s’empêcher de se demander ce que va être sa vie maintenant et comment elle va pouvoir concilier ses nouvelles responsabilités et sa vie de femme indépendante. Elle vient en effet d’avoir son diplôme de gestion commerciale et a entrepris en septembre d’ouvrir une fromagerie artisanale. Depuis son enfance, ses parents tiennent un petit restaurant. Elle y a subtilisé plus souvent qu’à son tour des portions de fromage de chèvre cendré, de brie, de roquefort ou encore de gourmelin au lait cru sur le chariot à dessert qu’on amène aux clients.
Elle repense à tous ces bons moments qui lui manquent déjà tandis qu’elle avance en silence sur le chemin pavé.

Quand elle a appris la nouvelle, cela lui a fait l’effet d’une bombe. Elle est restée bouche bée pendant quelques instants, ne sachant que dire, que répondre. Vraiment, elle ne s’attendait pas à cela. On l’avait pourtant avertie que cela allait arriver un jour mais elle n’y avait jamais vraiment songé jusque là. Sa grande sœur, Caroline avait bien tenté de lui en parler une ou deux fois mais elle ne souhaitait pas s’attarder plus que cela sur le sujet et avait vite trouvé un autre sujet de conversation. Caroline n’avait pas insisté.

Seulement voilà, la vie nous surprend toujours où on l’attend le moins.

Pendant ce temps, à quelques centaines de mètres, les notes d’une musique enjouée se font entendre crescendo. Un genre de musique folklorique traditionnelle de la région. Car c’est aussi le jour d’un autre événement, plus attendu celui-là puisque c’est celui de la grande fête annuelle du village. De nombreux stands de produits du terroir sont placés le long de la route principale qui traverse la commune.

D’abord, tout ce qui se mange : des producteurs locaux de fromage de brebis, de chèvre ou de vache bien sûr, des boulangers bio avec une petite dizaine de pains différents et quelques douceurs sucrées typiques du coin autour desquelles s’affairent nos « amies » les mouches que le froid n’a pas malheureusement pas encore endormies pour l’hiver.

Il y a aussi des marchands de fruits et légumes proposant tantôt la caissette de courges et autres potimarrons, tantôt celle de raisins blancs ou de pommes rouges en direct de la coopérative agricole de Carquefou. Sans compter les charcutiers qui font goûter au tout-venant le « meilleur jambon de pays » ou du saucisson très rond, très bon à grands coups de « Approchez, Mesdames et Messieurs. Venez, venez ! Goûtez-moi ça, vous m’en direz des nouvelles ! Avec un petit Muscadet bien frais, c’est une merveille...»

Ensuite, il y a les stands de vente d’accessoires, plus ou moins utiles : des savons aux parfums naturels « fabriqués main », des sacs, des chaussures et des ceintures en cuir « fabriqués main », des bijoux colorés, des babioles souvenirs tels que t-shirts, porte-clefs, mugs ou crayons estampillés des armoiries du village ou du département.

Sur la place de l’église, se tient un podium en bois sur lequel résonnent les pas des danseurs folkloriques. Les femmes en robes longues et coiffes blanches virevoltent à gauche, tourbillonnent à droite, entraînées par la main ferme de leurs partenaires au son de la bombarde et de la cornemuse.

Sébastien Laouénan est le maître de Frankie Fragen, un superbe jeune berger allemand femelle, appelée ainsi en souvenir de sa jolie prof d’allemand de 3ème.

Il tient la chienne en laisse et se balade parmi les stands, le nez au vent pour l’un, la truffe humide pour l’autre, humant chacun les savoureux effluves des produits artisanaux et les odeurs de barbecue. Sébastien va rendre visite à son ami Loïc qui tient le stand de crêpes flambées avec son père.

Le moral du jeune homme est plutôt au beau fixe. Enfin, il a osé. Depuis le temps qu’il y pensait. Il avait tourné le problème en boucle dans sa tête et envisagé toutes les options possibles.
-« Et si je lui disais que...Non, ça ne va pas. Ou alors peut-être qu’en essayant de...Mais non, c’est encore pire. Ah oui, je sais, je vais lui dire que... Ooooh, non, je ne sais pas. Comment faire ? Un refus de sa part m’anéantirait complètement. »

Son angoisse avait grandi de plus en plus au fil des jours, tordant son estomac, le rendant malade, presque au bord de la nausée. Il savait bien que c’était stupide de s’inquiéter ainsi, que cela ne changerait rien au résultat mais c’était plus fort que lui. Sébastien n’est pas ce qu’on peut appeler un garçon sûr de lui. Il a toujours eu besoin d’être rassuré, d’avoir des marques de reconnaissance et d’amour pour être bien dans sa peau. Alors quand il l’avait rencontrée, il avait su que c’était elle qu’il lui fallait, que c’était l’élue, la seule et unique, la femme de sa vie. Et il avait osé. Il lui avait posé la question.

Entre temps, la longue procession, arrivée au bout du chemin, s’arrête en formant un cercle autour d’une vieille croix celtique en pierre. La croix est recouverte par endroits de mousse verte et surtout d’une couronne de fleurs mortuaire orné d’un ruban blanc. Même si Estelle s’y attendait, quand elle voit le nom inscrit dessus en lettres d’or, cela lui fait un drôle d’effet.
Debout devant la croix, son aînée Caroline prend la parole, d’une voix forte et claire, le visage sérieux, les épaules en arrière. Digne.

-« Mes amies, nous voici réunies en ce doux jour d’octobre pour honorer la mémoire de ma chère sœur. Tout comme moi, vous l’avez vue naître ou à tout le moins grandir, évoluer, apprendre, se tromper ou réussir.
Vous l’avez aussi vue rire, pleurer, manger, dormir, jouer ou travailler. Vous l’avez vue vivre. Aujourd’hui, cette fille, cette femme que vous avez connue n’est plus. ».

L’assistance, fébrile, écoute attentivement les mots prononcés par Caroline Caradec et Estelle, concernée au premier plan, écoute plus que toute autre. Au bord des larmes, elle a maintenant du mal à contenir son excitation.

Caroline jette un rapide coup d’œil sur ses notes avant de poursuivre son discours.

-« Si je me tiens ici devant cette croix celtique, ce n’est pas par hasard. Comme vous le voyez, cette croix a quatre branches, trois cercles principaux et quatre petits cercles. Nos anciennes croyances racontent qu’au commencement de tout, les âmes errent dans le cercle central, celui du chaos, le Keugant où rien n'existe que Dieu, puis elles s'incarnent dans le cercle Abred, cercle de la vie terrestre où nous nous trouvons en ce moment et où elles doivent accomplir leur destinée. Si elles échouent, les âmes retournent dans le chaos et attendent que Dieu leur permette de se réincarner à nouveau dans une autre vie pour enfin accéder au cercle final, Gwenwed. Là, elles jouiront de la présence de Dieu dans l'éternité. Gwenwed est le cinquième élément, l'éther, la lumière divine. Bref, le paradis. Les quatre branches et les quatre petits cercles de la croix représentent les quatre éléments, directions et qualités à savoir sec, humide, chaud et froid. Les croix celtiques sont aussi souvent ornées d'entrelacs. Ce sont des nœuds, symboles de vie, ainsi que des représentations du serpent, symbole de renaissance.
Voilà où je voulais en venir, mes amies. Toutes ces explications pour vous dire qu’aujourd’hui n’est pas un jour triste car si nous enterrons une vie en ce lieu sacré, ce n’est que celle d’une jeune fille. Demain, nous assisterons à la re-naissance d’une femme et la naissance d’une épouse. Demain, nous célébrerons une nouvelle vie grâce au mariage d’Estelle et de Sébastien.
Mais en attendant, ne boudons pas cette mort qui nous donne une si belle occasion de nous retrouver et de faire la fête. Félicitations, p’tite sœur !».

Caroline regarde alors sa sœur avec tendresse. Elle lui passe le ruban blanc de la couronne de fleurs portant son nom autour des épaules, comme si elle paraît une Miss de son écharpe officielle.

Et l’assistance de laisser éclater sa joie et scander en cœur : « Vive Estelle ! Vive la future mariée ! »

FIN
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