La cave

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L'écriture c'est l'inconnu. Avant d'écrire on ne sait rien de ce qu'on va écrire. En toute lucidité. Marguerite Duras.  [+]

Image de Printemps 2021

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Deux fois par semaine, Simone Dupuis quitte son pavillon de Chauffry à six heures du matin pour se rendre à Boissy-le-Châtel. Un trajet de dix minutes en vélo qui lui permet de penser aux courses qu'elle fera un peu plus tard dans la journée pour le dîner. Ce matin du 23 novembre 2018, une blanquette de veau, ce serait bien pense-t-elle. Ne pas oublier d'acheter des citrons pour blanchir la viande avant cuisson, Roger lui fait des reproches quand les morceaux sont jaunâtres.
Une brume monte des bords du Grand Morin et enveloppe de gris les bâtiments massifs et sombres. Simone frissonne dans sa doudoune noire, décidément elle ne s'habituera jamais à cet endroit et encore moins, en hiver. Voilà maintenant cinq ans qu'elle est employée comme technicienne de surface sur le site des anciennes papeteries du Marais reconverti en galerie d'art contemporain. Ce matin, c'est à son tour d'ouvrir un bâtiment réhabilité parmi les ateliers de délissage du Moulin Sainte-Marie. Bien que fière qu'on lui confiât les clefs, elle ne cesse de se demander ce qu'on peut bien y voler. Un immense hangar avec sol en béton et coursives de fer qu'il faut balayer et dépoussiérer abrite en tout et pour tout une monumentale boule métallique, couleur de sang séché, avec une entrée comme une bouche monstrueusement ouverte et une profondeur de caverne. Simone se sent à la fois effrayée et fascinée par ce vide qui semble l'aspirer, ce fond insondable qu'elle croit apercevoir certains jours, quand elle prend le temps d'y fixer son regard.
Ce 23 novembre 2018, Simone, en ouvrant la porte du bâtiment, est saisie par une impression étrange, comme si quelqu'un était venu là peu de temps avant elle. Une vibration, un souffle, une odeur légère semblent flotter autour de la boule nommée « La Cave ». Avec circonspection, Simone s'approche au plus près pour scruter la profondeur de la cavité. Le vide lui semble plein, elle y devine un corps allongé, immobile.
Au sol, sur une pancarte en lettres capitales rouges, un message : « Ici, l'art est un foutage de gueule ».


Le 24 novembre 2018 - Article dans « Le Pays Briard » à la page Faits Divers. « Découverte d'un corps sans vie dans une œuvre monumentale de l'artiste plasticien indo-britannique Anish Kapoor à la Galleria Continua ». Hier 23 novembre, il est 6 h 15 dans un des hangars de la Galleria Continua, galerie d'art contemporain de renommée mondiale située à Boissy-le-Châtel, quand Madame Simone Dupuis, technicienne de surface habituée des lieux, alerte le gardien de nuit, Monsieur Guérard en faction cette nuit-là. La panique de cette habitante de Chauffry était si évidente que ce dernier l'accompagna pour en comprendre les raisons. Madame Simone Dupuis l'ayant informé qu'il était formellement interdit de pénétrer dans « l'œuvre d'art », Monsieur Guérard en balaya le fond avec sa torche électrique. Force lui a été de constater qu'il y avait bien là une forme humaine, immobile.
Une information judiciaire diligentée par un officier de police a été ouverte. Les investigations concernant les causes du décès et l'identification du corps sont en cours.

Le 26 novembre 2018 — Appel à témoins paru ce jour dans « Le Pays Briard ».
La gendarmerie de Coulommiers lance un appel à témoins. Personne à identifier :
Sexe : féminin
Âge : la trentaine
Cheveux : noirs, raides et longs
Yeux : noirs
Taille : 162 cm
Corpulence : mince
Signe particulier : point rouge tatoué sur le front
Tenue vestimentaire :
— Veste en fausse fourrure rouge et noire
— Pantalon noir
— Pull à col roulé noir
— Baskets rouges et noires
Si vous avez des informations, prière de contacter d'urgence les gendarmes en charge de l'enquête. Commissariat de Coulommiers au 01 20 30 40 50.

Le 27 décembre 2018 — « Le Pays Briard » titre : « Les circonstances du meurtre de l'inconnue de la Galleria Continua dévoilées ! »
Nous savons maintenant que la victime est une femme de 29 ans qui a péri par strangulation. Aucune autre violence corporelle et aucune violence sexuelle n'ont été constatées. Toutefois, les recherches concernant l'identité de la victime sont toujours en cours. Le mystère reste entier.

Le 1er février 2021 - Article dans « Le Pays Briard » à la page Faits Divers.
« Le crime de la Galleria Continua : Dossier classé sans suite ! »
Après plus de deux ans d'investigations infructueuses concernant l'auteur de ce crime odieux qui a bouleversé le Pays de Brie, le Ministère public a décidé de classer ce dossier en archives « Division Cold Case ».

Le 15 février 2021 - Article dans « Le Pays Briard » à la page Faits Divers.
« À Boissy-le-Châtel, suicide d'une buccéene ! »
Hier soir, quelques minutes avant le couvre-feu de 18 heures, des voisins proches du pavillon de Madame Prébois furent intrigués par les aboiements à la mort du chow-chow de cette dernière. Immédiatement alertée, la brigade de gendarmes de Coulommiers se rendit sur les lieux. On trouva Madame Prébois inanimée sur le carrelage de sa cuisine, la tête enveloppée dans un sac plastique fermé par un cordon. Un médecin appelé en urgence ne put que constater le décès de cette dernière. Son pavillon est actuellement sous scellés. La police judiciaire a ouvert une enquête préliminaire portant sur les circonstances du décès.

Le 17 février 2021 — À la page Carnet, rubrique décès du journal « Le Pays Briard ».
Monsieur le maire de Boissy-le-Châtel et toute la municipalité ont la tristesse de faire part du décès de Madame Jeanne Prébois, secrétaire au sein du conseil municipal pendant 25 ans. Nous garderons le souvenir d'une employée à l'écoute de chacun, affable et toujours prête à rendre service.
Jeanne avait 54 ans. Elle nous a quittés volontairement. C'était son choix.

Le 6 mars 2021 — Dossier Jeanne Prébois : résultats de l'enquête judiciaire.
Mort par absorption massive de barbituriques et par asphyxie. Madame Jeanne Prébois, née le 20 mai 1967 à Chartres, vivait seule. Célibataire, sans famille identifiée, sans enfant. Secrétaire de mairie en congé maladie de longue durée. La lettre trouvée près du corps de la défunte ne laisse aucun doute sur sa volonté de mettre fin à ses jours.

Lettre jointe au dossier (original)
Boissy, le 14 février 2021 - 23 heures 55
« Je déclare être coupable du meurtre de Nidrâ Nibhanupici à la Galleria Continua dans la nuit du 22 au 23 novembre 2018. Ce secret est trop lourd à porter. Demain, je mettrai fin à cette souffrance.
J'ai fait la connaissance de Nidrâ dans l'ashram de Sri Aurobindo durant l'été 2018. Je m'étais rendue à Pondichéry pour une retraite spirituelle de trois mois. Cours de yoga intégral, de méditation, perfectionnement de la pratique de l'anglais et atelier de peinture de miniatures indiennes. Cet atelier était animé par Nidrâ et c'est à cette occasion que nous avons eu un coup de foudre l'une pour l'autre. Du moins c'est ce que j'ai cru alors. Nous nous retrouvions dans une modeste guest house de Pondichéry pour y faire l'amour. Nidrâ, la première et seule amante de ma vie. Au contact de son corps frêle, lisse et doux, j'ai découvert l'ivresse d'un plaisir sensuel inédit, moi qui jusqu'ici n'avais connu que les étreintes brutales d'hommes de passage. C'est peu avant mon départ pour retourner en France qu'elle me confia quelques bribes de sa vie. Née en 1989 à Bombay au sein d'une famille de peintres, elle me raconta avoir connu très jeune beaucoup d'artistes indiens dont un célèbre plasticien, Anish Kapoor qu'elle adorait, un ami d'enfance de son père et plein d'autres choses encore. Je n'avais aucune idée de ce dont elle me parlait, mais j'étais comme envoûtée, moi la simple secrétaire de mairie d'une petite commune française. "Tu es si douée en peinture et tu parles maintenant si parfaitement l'anglais, me disait-elle. Je t'aime, je t'aime, je t'aime tant... si tu me quittes, sûr que j'en mourrais. Oui, faisons une chose unique et folle pour être ensemble, à la vie, à la mort ! Tu te plains du vide de cette maison familiale trop grande pour toi depuis le décès de tes parents, je quitte tout pour t'y rejoindre ! On installera un atelier de peinture au sous-sol. Sûr qu'il aura un succès fou. Nous pourrons ainsi vivre notre amour et...".
Et... j'ai oublié.
Elle était si volubile, je ne voyais que ses yeux enfiévrés, ses longs cheveux noirs, son corps gracile, ses mains si caressantes dans les miennes.
Je suis rentrée en France début septembre 2018, un mois plus tard, Nidrâ s'installait dans mon pavillon.
C'est là que tout changea.
Elle disait qu'il fallait d'abord qu'elle apprenne le français avant de se montrer dans le bourg, mais elle ne faisait aucun effort. Elle rechignait à nos étreintes, mal à la tête, au ventre, je prenais toute la place dans le lit, je ronflais... Elle ne sortait jamais de la maison, traînait toute la journée avec, pour seule occupation, remplir ses carnets à dessin que je n'avais pas le droit de regarder. Notre projet d'atelier de peinture était au point mort. Le jour où, à bout de chagrin et de lassitude je n'ai pu retenir mes reproches, ce fut un tsunami. Elle me lança à la figure qu'elle avait mené dans l'ashram sa petite enquête à mon sujet. Qu'elle avait appris que j'étais célibataire, que j'habitais un pavillon à Boissy-le-Châtel. Qu'elle était venue dans ce bled dans l'unique but de rencontrer la directrice de la Galleria Continua. Qu'elle voulait, sur les recommandations de cette dernière, rencontrer Anish Kapoor, artiste permanent de la galerie. Son projet était d'intégrer, coûte que coûte, l'atelier de ce dernier à Londres. Qu'elle était née dans un bidonville de Delhi, que son père cordonnier réparait les savates de quelques rares clients, que sa mère était morte en couches. Que pour effacer ce passé qui lui faisait horreur, elle était prête à tout. Puis vinrent les insultes en tamoul mélangé d'anglais. Quand elle me traita de grosse vache inculte, je vis rouge. Il y eut mes mains robustes sur son cou frêle, ses yeux noirs exorbités, quelques râles et ce fut la fin. Tout alla alors très vite. L'instinct de survie nous fait faire des choses folles. Je me suis souvenue d'une rumeur qui courrait en mairie. On disait que Denis Guérard, le gardien de la galerie dûment marié, avait une maîtresse, qu'il lui donnait rendez-vous dans un des bâtiments non occupés de la galerie, que souvent dans sa précipitation, il oubliait de fermer à clef les bâtiments d'exposition. Alors j'ai habillé Nidrâ, j'ai couché son corps si léger dans mon coffre de voiture. Je mis un certain temps pour repérer le bâtiment où se trouvait cette foutue œuvre d'art appelée "La Cave" et, chance inouïe, la porte n'était pas fermée. À l'intérieur, une immense boule semblait attendre le corps de Nidrâ. Sur la boule, une petite affiche, "Interdit de pénétrer à l'intérieur. Respectons l'art". Cela me fit ricaner. Je déposais le corps tout au fond de la boule. J'avais préparé une pancarte, lettres capitales à l'encre rouge que je posais sur le sol : "Ici, l'art est un foutage de gueule".
Mon séjour dans l'ashram d'Aurobindo et mon amour pour Nidrâ furent les seuls moments heureux de ma vie.
Adieu ».
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Long John Loodmer · il y a
Y a pas que l'art semble-t-il. La petite indienne l'a bien berné.
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Djany Bonnard Parolière · il y a
l'amour jusqu'à la mort. Mon vote pour ce texte très bien écrit.
Merci pour votre passage sur ma page
je m'abonne au passage

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Alice Merveille · il y a
Merci également pour votre passage sur ma page et à bientôt !
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Fleur A. · il y a
Je viens de découvrir ce texte et je suis scotchée !
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Alice Merveille · il y a
Merci Fleur pour ce commentaire qui me séduit !!
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Mome de Meuse · il y a
Je découvre seulement aujourd'hui ce texte magnifique ( En fait, je lis peu les nouvelles) Je suis complètement subjuguée par ce " fait divers " qui tient en haleine et finit en apothéose
d´émotions. Comment n'est il pas dans la finale ?
En réalité je repassais juste pour m'abonner. Je ne regrette pas mon clic!!!

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Alice Merveille · il y a
Grand merci pour votre passage et votre commentaire chaleureux, Mome, sur ce texte qui s'était endormi !
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François Duvernois · il y a
Très beau texte !
Une occasion pour renouer avec nos auteurs/lecteurs après le séisme informatique de Short et de se réabonner.

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Alice Merveille · il y a
Grand merci pour votre passage François et à bientôt !
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Brigitte Bardou · il y a
Revenir dire qu’on aime...
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Alice Merveille · il y a
Grand merci Brigitte, cela fait plaisir !
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Alice Merveille · il y a
Merci 😍😍😍
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M. Iraje · il y a
JUste pour relancer le Schmilblick ... Nouveu vote & nouveau com.
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Joëlle Brethes · il y a
J'en fais autant tout en pestant contre les vandales !!!
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Alice Merveille · il y a
Merci Joëlle !
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Alraune Tenbrinken · il y a
Les histoires d'A...
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Alice Merveille · il y a
Merci Alraume !

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