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La Cavalière et le Nain de jardin

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Pat

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— Elle est arrivée vendredi à huit heures. Le voyage s’est bien passé. Elle était un peu fatiguée mais l’accueil a été réconfortant. Ils avaient envoyé une voiture la prendre à la gare. Elle a une chambre avec la télé. La cuisine est en bas. L’écurie est juste à côté. Pour l’instant elle n’a pas encore le téléphone, mais ils lui ont promis de le faire installer rapidement. La ville n’est pas très loin mais il lui faudra quand même un moyen de transport. Elle a fait l’aller et retour à pied pour venir au bureau de poste pour nous téléphoner. Elle en a profité pour faire quelques courses. Elle était contente de retrouver Tuescara. Quand la jument l’a vue elle n’a pas arrêté de danser comme une folle. Le box est juste à côté de son logement. Elle n’a qu’un pas à faire pour la voir. Le patron est descendu le lendemain matin. Il est très sympathique. C’est pas comme sa femme. Le chauffeur l’a prévenue, elle n’est pas du tout liante avec le personnel. Mais lui il l’a tout de suite mise à l’aise. « Si tu as besoin de quoi que ce soit, dis-le, et pour l’écurie, ici c’est toi la maîtresse ». Il paraît qu’Ana rit de tout ce qu’il dit, ils sont comme deux copains. Il faut qu’on lui envoie d’autres vêtements légers, là-bas il fait doux, tout est déjà fleuri. C’est à peu près tout ce qu’elle a pu dire, les minutes défilent vite, enfin, c’était surtout pour nous rassurer. Mais elle a promis de nous écrire dès qu’elle peut.
Qu’est-ce qui leur fait croire que je m’intéresse au sort de leur fille ? Pourquoi tout ce déballage par-dessus le portail sinon pour recommencer à s’incruster comme ils le faisaient avec mes parents. Evidemment Cricri je l’ai connue môme. Au tout début du lotissement on se retrouvait les étés, elle et d’autres voisins, dans la rue ouverte par les tranchées de branchement du tout-à-l’égout. Les jardins des pavillons n’étaient encore que des foutoirs d’après chantier, sans limites visibles, sans clôtures. On devait former un groupe de cinq ou six, je me souviens qu’on avait beaucoup de mal à classer Cricri dans les filles ou les garçons, on la laissait toujours entre les deux et déjà elle se rabattait sur les animaux. Ils ont été les premiers à avoir un chien.
Bientôt ils ouvriront le portail, il est sans serrure, ils n’auront qu’à baisser la poignée. Il paraît qu’avec mes parents ils avaient atteint la salle à manger sans sonner. Tout ça parce qu’ils ont touché les clés de leur pavillon le même jour, l’hiver 65, ça crée paraît-il un lien, une fraternité de voisinage. Pour résister à l’abattement du terrain vague ils échangeaient les idées sur les meilleures haies à planter, la longueur de grillage à prévoir, à quelle époque engazonner. L’esprit colon des lotissements.
Irène doit passer à trois heures. Si elle voit ce bordel on va droit au conflit. Sans faire de remarques mais ses yeux ne vont pas trouver marrants les coussins au pied de la banquette, la couverture pendant de l’accoudoir et surtout les boîtes de crackers vides éparpillées sur la table basse. La poussière sur la télé et les moutons par terre, maintenant elle s’en fout. Elle en aura uniquement pour les boîtes de crackers parce qu’elle verra que je n’en ai toujours pas décollé et on se retrouvera encore une fois sur la banquette sans rigoler, avec un grand espace de jeté en velours froissé entre nous.
Je devrais m’y mettre tout de suite avant qu’elle arrive pour avoir enfin un bon moment avec Irène. Je pourrais essayer de me lancer, même si je ne me sens pas encore très gaillard, et après qui sait, l’envie suivrait peut-être d’une tasse de café avec les tranches de pain de mie et le jambon qu’elle m’a mis au frigo. Rien qu’un peu d’ordre dans la chambre et déblayer l’évier de la cuisine, et pourquoi pas, un jour quand j’aurais retrouvé quelques forces, m’attaquer au jardin. Depuis mon retour je n’y ai pas encore mis les pieds une seule fois. Douze ans que je n’étais pas revenu dans le lotissement, à part le passage en septembre dernier pour l’enterrement des parents.
Les vitres sont couvertes de buée comme tous les matins. Quand j’étais môme c’était un sujet rituel d’engueulade entre mon père et ma mère, le mauvais recyclage de l’air, le manque d’aération dans ces pavillons au rabais. La buée est unie, solide comme du givre, et inutile de chercher à l’éponger, elle se recompose aussitôt. Ou alors il faudrait laisser une fenêtre ouverte en permanence et chauffer le jardin, comme rétorquait ma mère quand mon père lui suggérait cette solution.
Pour avoir une idée du dehors je balaie de la main une trouée provisoire à hauteur de mes yeux. Entre les gouttelettes scintillantes de soleil je vois juste une petite partie du toit des voisins par-dessus la haie, les ardoises fondues dans le contre-jour brumeux, et en bas, dans notre jardin, comme une malédiction éternelle, l’horrible statuette posée à côté d’un romarin poussiéreux, au milieu du monticule censé représenter une rocaille méditerranéenne. Le nain offert pour toute commande d’un abri de jardin dans le catalogue « Quelle». Du jour où mon père nous l’a imposée sur le passage de nos va-et-vient, cette statuette en plastique au regard malfaisant est devenue l’œil noir qui nous surveille jusqu’au fond de nos cachettes les plus secrètes.
L’indicatif de Capo Capo attaque à la télé, dans la salle de séjour. Je pense rejoindre la banquette quand tout d’un coup, dans l’angle gauche de la trouée de plus en plus rebrouillée, je vois comme une aile blanche qui s’agite. Une mouette, peut-être, attirée par le sac poubelle laissé par Irène en partant samedi. Avec le week-end les éboueurs ne sont pas passés. Un chat pourrait avoir éventré le sac pour arriver jusqu’à la tranche de foie de veau qu’Irène n’a pas pu me faire avaler et qui doit porter assez loin maintenant malgré le froid.
C’est eux. C’est les voisins. Par-dessus le portail il agite une feuille blanche. Je dois être assez flou derrière la vitre embuée mais ils m’ont quand même repéré. Il brandit la feuille d’une main et de l’autre il baisse la poignée et pousse le portail, puis ils progressent l’un derrière l’autre comme en terrain miné. Je ne peux pas faire autrement qu’ouvrir la fenêtre mais je maintiens les deux battants serrés et je me recule en sentant l’air glacial entrer.
— Ça y est, nous avons reçu une lettre !
Il tient la page à bout de bras devant lui, comme un décret officiel. Ils gagnent mètre par mètre, ils arrivent devant la fenêtre.
— Elle a maintenant l’autorisation d’utiliser un petit break pour ses déplacements. La campagne est très belle pour ce qu’elle a pu en voir. Oui, oui, ça lui plaît bien. Ecoutez, plutôt, « De chaque côté de la nationale, entre la propriété et Montalègre où je vais au ravitaillement, on traverse des vergers d’amandiers en fleurs et des alignements d’agaves géants à l’entrée des villages. Dès que j’aurai un peu de temps j’irai à la découverte du pays mais en ce moment nous préparons le déplacement pour le Grand Prix de Grandola. Nous partons après-demain. Nous devons arriver la veille du concours. La demoiselle nous rejoindra par avion privé »
Il délaisse un instant la lettre. Sa femme s’est encore rapprochée de lui en approuvant ce qu’il dit de petits hochements de tête, en souriant. Derrière moi l’épisode de Capo Capo est bien avancé.
— Ils voyagent par la route, un van. Cricri prendra son tour de volant, soyez-en sûr, je peux même vous dire qu’elle en fera plus que sa part, telle que vous la connaissez. Attendez la suite, vous allez voir c’est pas mal. « Jeudi dernier je suis montée au solar, c’est la résidence, pour régulariser des papiers. Le patron était dans son bureau. Il a encore été très aimable avec moi, mais il avait l’air préoccupé. C’est une des plus grosses fortunes du pays et son chauffeur, le vieux Tintéo, m’a dit qu’il venait d’apprendre de mauvaises nouvelles de la Bourse. Sinon je ne le vois jamais, ma vraie patronne c’est Ana. Tuescara se porte tout à fait bien maintenant. Le bon à rien qui s’occupait d’elle avant moi la stressait complètement. Le jour où je suis arrivée ils revenaient d’un concours d’entraînement et elle avait beaucoup transpiré. Il allait la rentrer tout simplement au box, comme ça, sans même la dénatter parce qu’il fallait le refaire le lendemain, ni même la sécher. J’ai tout de suite fait comprendre à Tuescara ce qu’elle pouvait attendre de moi. Déjà, le couteau à chaleur pour éliminer la transpiration. Ensuite, dix minutes à brouter au soleil pour sécher complètement, dans un petit carré devant l’écurie. J’en ai profité pour lui pailler son box à neuf. Avant de rentrer je lui ai curé les pieds et elle a aussi eu droit à un bon pansage énergique et caressant avec des mots doux à l’oreille pour la détendre tout à fait. Ana a vu la différence. Résultat, elle a compris qu’elle n’avait pas fait une mauvaise affaire en me faisant venir ici. Elle me fait confiance. L’autre jour elle m’a demandé de l’accompagner jusqu’à un élevage à deux cents kilomètres au nord, dans la Serra de Lousa. Elle voulait mon avis au moment d’ acquérir une seconde monture. C’était un anglo de huit ans, assez bien travaillé, léger à monter et répondant bien, mais je l’ai jugé quand même trop difficile pour Ana et elle est tombée d’accord avec moi. » Mais j’y pense ! Vous a-t-on raconté comment c’est arrivé ?
— Quoi ?
Sa femme s’est serrée dans son dos. Il fait beau, ils sont au soleil, mais il fait froid quand on ne bouge pas. La lettre pend devant son ventre comme un cache-sexe.
— Excusez-moi mais je dois faire encore très attention, je ne suis pas tout à fait remis.
— Ça ne fait rien. Une prochaine fois. Nous reviendrons. Je vous dis juste que c’est par le plus grand des hasards, à la Foire agricole, au Parc des Expositions, la jeune fille accompagnait son père, il faisait partie d’une délégation officielle en visite dans notre pays. Ah ! Surtout. Cricri a une petite pensée pour vous à la fin de sa lettre. « Quand vous le verrez, dites-lui bien que je me souviens encore des soirs au bout de la rue. »
Les dernières minutes de l’épisode de Capo Capo sont doucement soporifiques. Je succombe, allongé sur la banquette. A deux heures, en ouvrant les yeux, j’ai plein d’envies qui se bousculent mais le temps de les classer par ordre préférentiel elles ont perdu de leur intérêt.
Le problème c’est quand Irène me regarde comme en ce moment. Je me tue à essayer de lui faire comprendre qu’un assortiment crackers salé-bacon suffit largement comme carburant à mon état actuel. Ma petite sœur croise ses jambes, les décroise. Finalement Irène soupire. Grosso modo, le nombre de raies de velours qui nous sépare va rester le même. En partant elle me fait promettre de bien prendre mes ampoules, de ne pas sortir et de ne pas me fatiguer. Je la rassure. Je ne tiens pas à rechuter, je n’ai pas attendu douze ans pour venir bêtement rechuter ici.
Au soleil de l’après-midi la buée s’évapore, la fenêtre de la cuisine se remplit du bleu du ciel et du gris ardoise des toits du lotissement.
Ses coups de marteau ont débuté très tôt ce matin. Il tape entre les averses, obstinément. A chaque accalmie du ciel il remet ça, au même rythme, comme un message sonore. Ma boîte aux lettres, près de notre haie commune, c’est la limite actuelle de mes sorties, surtout par ce temps humide. Quand je l’ai refermée elle a grincé. Son dernier coup de marteau est resté en suspension et sa tête est apparue au-dessus de la haie pendant que je me repliais vers l’entrée du pavillon le journal à la main.
— Dire que là-bas, eux ils manquent d’eau ! Ils n’ont pas reçu une goutte depuis septembre !
Ça fait maintenant une semaine qu’il m’a montré la carte expédiée de Grandola. Il n’avait pas pu cacher sa déception d’en tirer seulement trois pas dans ma cour mais difficile quand même d’espérer plus d’un « Gros baisers de Grandola, rentrons pas trop déçues par la 6éme place d’Ana ». Même au dos de la Porta da Viala et ses célèbres panneaux d’azulejos du 18éme. Depuis, tenace, il maintient le siège. Il sait qu’il ne doit pas perdre l’avantage acquis précédemment, alors il manifeste sa présence sonore. Il se sert de son garage comme d’une caisse de résonance en tapant à l’entrée, devant la porte ouverte en grand. La porte de la cuisine fermée, celle de la chambre fermée, ses coups arrivent quand même nettement jusqu’à mon oreiller pendant ma sieste. Ses coups de marteau sont une manifestation supplémentaire dans le cycle quotidien du lotissement, ajoutés à la cascade des poubelles sur le trottoir derrière la benne à ordures et l’explosion
d’aboiements féroces allumée par le facteur puis renouvelée par les passages des piétons devant les grilles et ceux des enfants allant et revenant de l’école.
Irène maintient qu’il suffirait de quelques grammes de faux-filet bien saignant pour activer le redressement, mais pour le reste elle est d’accord avec moi, il ne faut rien forcer au risque de tout compromettre. Je suis encore jeune, c’est une question de jours. Le corps parlera quand viendra le moment de la grande révolte physiologique. Sans réfléchir, un matin en quittant le lit je laisserai tomber la robe de chambre et j'enfilerai le costard pendu dans l'armoire depuis mon retour.
Irène dépose à côté du téléphone les factures et les publicités ramassées au passage dans la boîte aux lettres.
— Qu'est-ce qu'il construit le voisin ? on dirait un abri de jardin.
— Tu me rassures, j'avais peur que ça soit quelque chose comme une tour de guet, ou tu sais, plutôt une machine pour donner l'assaut.
— J’ai aperçu des espèces de longerons alignés sur le sol, les mêmes que papa utilisait quand il a monté le sien.
— Arrête, tu me refous cette horreur de nain en tête, dehors. Comment se fait-il que personne n’ait eu le courage de le balancer aux ordures.
— Tu te rappelles comme papa était furieux de nous trouver dans son cabanon. A cause des outils, disait-il. « Sortez donc d’ici, vous allez vous faire mal, allez plutôt retrouver les autres dans la rue ». Au fait, et leur fille, Cri-cri...
Je somnolais doucement, allongé sur la banquette, en plein Capo Capo rafle la mise, quand les coups de marteau ont cessé. Ça m’a fait l’effet d’une goutte d’eau glacée tombée sur mon front. J’ai aussitôt coupé le son à la télé-commande. Capo Capo a continué en silence sa poursuite sur les routes sinueuses de la corniche. Son ennemi juré est sorti de la route, en silence, au mauvais endroit, en défonçant les barrières de sécurité. Capo Capo a freiné sa Pontiac. Il est descendu constater les dégâts avec méfiance, l’ automatique au poing. Le lotissement était tellement silencieux que j’entendais le chuintement du gaz à la veilleuse de la chaudière, dans la cuisine.
Le coup de sonnette ne m’a pas surpris, comme si je m’y attendais. J’ai resserré ma robe de chambre et je suis allé ouvrir. Il pleuvait, une petite bruine. Je les ai fait entrer. Je suis retourné m’asseoir sur la banquette et je les ai regardés prendre chacun leur chaise et s'installer de l'autre côté de la table, en habitués des lieux.
— Merci, mais nous ne voulons surtout pas vous déranger. Nous ne restons qu'une minute.
Elle a posé l'enveloppe sur la table et après elle m'a regardé en joignant ses mains devant elle. Lui il a essuyé ses lunettes au revers de sa veste de travail, il a sorti la liasse de feuilles de l'enveloppe et il a commencé à lire.
« Puis nous avons traversé la serra de Queimada. La petite route qui la franchit à mille cinq cents mètres d’altitude est bien revêtue mais très sinueuse. Le vieux Tinteo voulait rattraper un peu de notre retard en bourrant dans la montée. Je lui ai fait lever le pied et ensuite j’ai décidé deux arrêts, un dans la montée et l’autre sur le versant opposé, à l’entrée d’Encoume, un minuscule village de montagne. Là, un homme est venu nous demander si nous étions en panne. Il a regardé Tuescara descendre du van. Il a regardé Tinteo sortir le seau et quand il a vu Tuescara manger il est parti. Il est revenu cinq minutes après accompagné d’une femme qui nous a offert deux fromages délicieux au lait de chèvre et de brebis. Des queijos da Serra, ça s’appelle d’après ce que j’ai compris, parce qu’avec Tinteo on est loin de s’entendre, aussi bien sur le plan de la langue que sur la façon de voir les choses.
Heureusement le vieux a somnolé tout l’après-midi pendant que je conduisais. La route en bas est devenue large et peu fréquentée. On a parcouru pendant trois bonnes heures sous la chaleur un immense plateau aride. Je stoppais dès qu’on trouvait un peu d’ombre sous les bosquets d’eucalyptus ou de chênes-lièges pour désaltérer Tuescara.
J’en profite pour vous dire combien je suis heureuse d’avoir trouvé ce travail. Ce n’est pas tant la question de l’emploi lui-même et du bon salaire qui va avec. Je tiens bien mon métier de palefrenière et quand le centre équestre a fermé, vous êtes témoins, j’ai toujours gardé confiance, j’aurais trouvé une place assez vite. Mais ce n’est pas dans un bureau de placement ni en cherchant autour de chez nous que j'aurais connu cet éblouissement.
Mais je termine le récit de notre déplacement. Au bout du plateau on découvre l'Océan. Tinteo avait repris le volant à l'approche de Grandola. Il était environ dix-neuf heures et la circulation était bien fournie. Tout d'un coup la ville est apparue, étagée au fond d'une baie harmonieuse, sous des collines verdoyantes. Nous sommes descendus au milieu des maisons blanches baignées dans la lumière de fin d’après-midi, par une large avenue plantée d’énormes jacarandas aux fleurs violettes.
La quinta où nous étions logés, chez des parents d’Ana, est située sur une placette à l’écart du centre-ville. Ana nous a rejoints le lendemain matin et nous sommes partis pour le Stado où la compétition devait débuter à dixheures, avant la grosse chaleur. Pendant la détente j’ai tout de suite remarqué chez Ana des signes de nervosité évidents. Elle a franchement bâclé la mise en condition, pas surprenant après si Tuescara a été difficile à canaliser, en plus sur ce parcours avec des oxers très larges, exactement le genre de parcours qui ne lui convient pas du tout. Ana a pris tous les risques un peu inconsidérément en lançant Tuescara ventre à terre dès le départ, le mur sur la gauche a été passé de justesse mais les postérieurs ont accroché dans le double. Après elle a cassé volontairement la cadence pour assurer sur le dernier obstacle mais le chrono n’a vraiment pas été bon.
Plus tard, de retour au van, je lui ai remonté le moral .J’ai expliqué à Ana qu’elle n’avait pas à rougir de sa sixième place. Elle doit encore apprendre et surtout beaucoup travailler si elle espère un jour franchir le palier supérieur, pour se hisser au rang des meilleurs cavaliers du pays. Avec Tuescara elle doit surtout insister sur les sauts en sortie de virage, apprendre à rester bien calée dans ses abords, l’empêcher de courir sur les barres. L’argent ne fait pas tout (ça je l’ai gardé pour moi). Elle obtient déjà pas mal de choses en claquant des doigts (tout le monde n’a pas à son âge une carrière et un manège privés à sa disposition). Mais si son père achète des yachts, des usines, des stations de radio, il ne pourra jamais lui acheter une place dans les Grands Prix. Il faut le mériter. Elle est jeune encore. Elle y arrivera en y mettant de la volonté, beaucoup de volonté. »
Je les ai entendus refermer la porte derrière eux. Ils doivent trottiner s’il pleut encore. Le vague couinement de mon portail et après plus rien. Plus rien le lendemain. Ni les jours suivants. Rien de la semaine.
Irène passe. Le courrier et les pubs s’entassent contre le téléphone. Dans le frigo le stock de denrées alimentaires atteint la limite de sa capacité. Irène laisse deux petites taches sombres sur la moquette à l’emplacement de ses bottines humides.
Ce matin la pluie s’est brusquement enragée, poussée par les rafales de vent dans toutes les fenêtres et sur le toit du pavillon. A plusieurs reprises j’ai cru entendre quelqu’un taper à la porte. Je me suis levé à chaque fois, j’ai ouvert pour me prendre un crépitement glacé en pleine figure.
Vers midi la progression des aboiements depuis le bout de la rue accompagne la distribution du courrier. La casquette du facteur visible au-dessus de la haie s’est arrêtée une dizaine de secondes à la hauteur de la boîte aux lettres des voisins, puis il est passé devant mon portail et l’explosion féroce du doberman au pavillon suivant a donné le signal de la reprise à la meute.
Je suis resté un moment derrière la vitre à attendre. La buée avait repris toute son opacité et les aboiements s'étaient tus. Je ne pouvais quand même pas attendre comme ça jusqu'à la fin du déluge.
Je me suis retrouvé sous le ciel noir dans le vent tournoyant, en robe de chambre,
sans rien sur la tête, les pieds nus dans mes mules d’intérieur. J'avançais péniblement sur le trottoir, la pluie agressive me plaquait les cheveux, j'avais froid à la tête.
J'ai sonné mais je savais qu'ils n'étaient pas encore rentrés, son diesel lorsqu'il manœuvre pour entrer ou sortir la voiture du garage est facilement identifiable. Je me suis penché par-dessus le portail et j'ai ouvert leur boite aux lettres normalisée côté jardin. L'enveloppe blanche était seule, bien à plat.
Les tremblements ont commencé dès mon retour dans le pavillon, sur le pas de la porte, en me retournant avant de rentrer à l’abri. La main droite crispée sur la poignée, l’enveloppe à peine mouillée dans l’autre, soumis au regard mauvais du nain qui semblait me dénoncer du haut de son monticule, tout luisant sous la pluie battante, comme neuf.
Dans le couloir, en tournant derrière moi la clé à double tour j’ai ressenti un soulagement incroyable, le lotissement, ses toits d’ardoises, ses habitants, ses chiens, définitivement de l’autre côté de cette porte.
Une fois dans la chambre j’ai quitté tous mes vêtements humides et je me suis glissé entre les draps en tirant sur moi toutes les couvertures. Je me suis essuyé les cheveux au couvre-lit tombé par terre. J’ai allumé le spot parce que les volets de la chambre restent toujours fermés et enfin, malgré les grelottements jusqu’au bout de mes doigts, j’ai ouvert l’enveloppe.
Elle écrit qu’elle pense à eux, à ses parents. Elle parle de la nuit qui tombe sur Montalègre. Elle dit qu’il est neuf heures, qu’elle est assise à la table de sa petite cuisine pour écrire et que, par la porte et la fenêtre ouvertes entre le parfum soûlant des lauriers arborescents bordant l’allée cavalière. Elle leur explique que l’obscurité tombe d’un seul coup, il n’y a pas d’entre chien et loup, les strelitzias enchevêtrés devant la fenêtre vont disparaître comme si on leur jetait un voile noir dessus et il faudra allumer la lampe.
Elle raconte à ses parents qu'hier c'était sa journée de repos. Elle leur écrit qu'elle en a profité pour aller louer un pur-sang arabe dans un centre équestre à l'est de Raguengo. La matinée était prometteuse, le cheval avait une grosse connaissance du pays. Il a pris son pas tranquille, dès la sortie du village, dans un chemin que Cricri n'avait pas vu venir, à travers un immense verger d'amandiers. Les fleurs blanches humides de rosée lui emperlaient le visage. Elle comprit qu’ils allaient bien s’entendre, qu’elle pouvait lui faire confiance, relâcher totalement les rênes et profiter du paysage. Le ciel était cru, la terre fauve. Entre les membres saignés à vif des chênes-lièges elle aperçoit une monte allongée sur une petite élévation de terrain. Les murs sont blanc de lait et rehaussés d’outremer intense. Un bosquet d’eucalyptus donne de l’ombre.
A travers la lande calcinée ils montent longtemps, jusqu’à un grand moulin sans ailes. A leurs pieds s’étend maintenant le pays des serras. Cricri porte une main à son front. Le pur-sang arabe se rassemble, frémit sous elle. Il est comme le prolongement monstrueusement athlétique de sa volonté.
Cricri dévore des yeux le moutonnement sans fin des échines calcaires sous le soleil de midi.
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RAC · il y a
Jolie balade ! A bientôt sur votre page ou la mienne !
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