LA CASE COULEURS

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Française de Londres, je partage mes temps de création entre l'estampe d'art et l'écriture. Traductrice de profession, j'aime jouer avec les mots et les signes, marier l'écrit et le dessin. Je  [+]

J'ai appris très vite en arrivant ici qu'il fallait éviter les flics. Alors, lorsque celui-ci s'est approché, j'ai pris mes jambes à mon cou. Je me suis dit "mon pote, tu te tires s'il s'approche à moins de 3 mètres. 2m50, tu détales!"
Ici on les appelle les cochons - pas devant leur gueule bien sur! Celui-ci, ça fait plusieurs fois qu'il me file. Faut que je fasse gaffe: c'est sûr qu'on ne va pas devenir copains!

Tante Sara est dans la cuisine quand j'arrive. C'est pas ma tante mais je l'appelle ma tante. C'est ce qu'ils font tous ici. Peut-être que c'est le mal du pays... On se serre les coudes, c'est normal. Comme on a tout laissé là-bas, on s'entraide. Par exemple, Tante Sara me nourrit et moi je réponds pour elle à la porte, au téléphone. Elle n'a pas que des amis, je le vois bien! Il y a des gens patibulaires qui vont et viennent et c'est mon boulot de prendre ma voix la plus geignarde pour leur dire que je suis tout seul... que ma maman et bien elle est pas là...
Mais quand j'arrive, Sara n'est pas seule dans la cuisine. Elle me regarde et me désigne du menton à sa visiteuse. Celle-ci est une grosse dame en boubou rouge et jaune, assise sur un tabouret qui disparait entre ses fesses. Elle doit manquer de rien celle-là!

Le boubou a dit quelques mots à Sara qui traduit:
" Elle dit qu'elle aime ta peau sans couleurs".
Je regarde mes mains, ma peau a une couleur: elle est blanche avec des plaques roses et des lignes plus sombres entre les doigts et à l'intérieur de la paume. Elle a jamais vu d'albinos, ou quoi?!
La femme au boubou se lève et toutes ses voiles se gonflent comme une énorme pintade couleur de feu. Elle me prend la main et me fait tourner et tourner encore. Elle lance des exclamations.
"Il n'est pas à l'école?!"
"Non, dit Sara, je préfère le garder... pour qu'il attire pas l'attention..."

Sara répète souvent que pour quelqu'un comme moi c'est vital de ne pas attirer l'attention. Ma mère aussi disait toujours que j'allais lui attirer des ennuis si je sortais dans la rue. Elle avait tellement peur des ennuis qu'elle a fini par me confier à un passeur qui m'a amené chez Tante Sara. Ce qui fait qu'elle est pour ainsi dire ma seule famille maintenant. Parce que quand la famille est si loin, hé bien c'est comme si on n'en avait plus ; alors il faut s'en trouver une autre...
Le boubou rouge me passe la main dans les cheveux:
"Quelle drôle de sans-couleur, hein?!"
Sara me fait signe de partir et j'attrape une pomme dans le bol avant de disparaître sans demander mon reste: Elle me donnerait la chair de poule sa visiteuse... Brr... Et puis elle sent des trucs vraiment bizarres...

En ressortant de la maison, je tombe net sur mon flic! On croirait qu'il me file, mais lui, fait le type surpris et me lance:
"Ah, c'est toi encore! Toujours pas à l'école?"
On pourrait croire que c'est une obsession!
"Non, que je lui dis, pas le temps pour ces choses-là! Et puis je bavarderais bien mais je dois filer!"
Je lui ai dit ça d'un air important, comme quelqu'un qui est très très occupé, histoire de le décourager. Il hausse les épaules et ça c'est pas très poli mais je vais pas donner des leçons de courtoisie à un flic. Moi si je fais ça, je me reçois une baffe. C'est qu'elle plaisante pas avec la courtoisie, tante Sara. En fait je crois que c'est pour ça qu'il y a tout plein de gens qui lui en veulent. Quand ils parlent d'elle ils disent toujours "Cette pute de Sara" mais moi je trouve que pute, c'est bien comme métier. En tout cas, mieux vaut ça que policier!
"Comment elle va ta tante?"
Il va me lâcher, à la fin?!
Je hausse les épaules à mon tour et je lui tire ma révérence.

Ce soir-là, je suis presque endormi quand j'entends des voix dans la cuisine. Je mets mon oreiller sur mes oreilles mais les voix deviennent des cris. Il y a la voix du boubou rouge, et celle de ma tante, et puis des voix d'hommes comme un orage qui bourdonne au loin. Le boubou rouge a une voix de toutes les couleurs, qui monte et qui descend, qui lache des éclairs vifs. En m'approchant de la porte, j'entends des chiffres: Ils parlent d'argent - ou des chiffres du loto. Ils lancent des chiffres de plus en plus gros et Tante Sara proteste, et dit que ce n'est pas assez, que ce n'est la peine, qu'elle ne s'en séparera pas. Je reste longtemps contre la porte. Puis les voix s'arrêtent et après j'entends des portes qui claquent.
Je me demande à quoi ils jouaient ou si il y a quelque chose qu'ils veulent lui acheter et qu'elle ne veut pas vendre. C'est bizarre tout de même! Moi, si on me proposait tant de pognon, je crois bien que je vendrais ma propre mère. Elle est sacrement têtue, la Sara...

Le lendemain matin, on est en train de manger du riz rouge aux ignames quand tout à coup, tante Sara, me dit, les yeux sur son assiette:
"A propos, faut que je te dise une chose..."
C'est jamais "à propos" de quoi que ce soit que les gens disent ça! J'ai remarqué que quand ils disent comme ça, "à propos", de leur air le plus anodin, c'est généralement qu'ils vont vous en lâcher une bonne, un truc vachement pas anodin justement:
"Quoi?!" J'ai pris un air effaré... Pas pu m'empêcher.
"Tu vas devoir partir. Je peux plus te garder ici. Trop de gens demandent après toi."
"Ils demandent quoi?!"
"Ils posent des questions, c'est tout".
"Ils-posent-des-questions-c'est-tout et je dois partir pour ça?!" Vierge Marie donnez moi quand même une meilleure raison!
"Et je vais aller où?"
"Je sais pas..."
De mieux en mieux!
"Laisse moi réfléchir, qu'elle a dit au bout d'un long silence: On en reparle bientôt. Je crois que j'ai une idée. "

Quelques jours passent et Sara n'en parle plus. Moi non plus. Faut pas tenter le diable, qu'on dit. Pourtant un soir, elle me dit qu'elle a trouvé un endroit où je vais pourvoir me cacher un moment, histoire de me faire oublier... Elle me dit de ne pas me faire de souci mais bien sûr que je m'en fais, du souci! Et de première qualité même! Pourquoi me faire oublier?! Par qui?! Et ma mère qui pense qu'ici je suis plus en sécurité qu'au pays...

Le lendemain, la grosse au boubou revient et cette fois avec un copain. A peine j'ai ouvert la porte qu'ils me capuchonnent d'un grand sac et me saucissonne en un tour de main. Je sens qu'ils me fourrent dans une voiture et on roule pendant un moment. Lorsqu'ils me détachent, je me trouve au milieu d'un cercle de couleurs vives. Des dizaines de masques bariolés me regardent, tout en tapant dans des tambours. Des masques et des fétiches de toutes sortes m'entourent, et le cercle se resserre tout en tournant autour de moi. Je ne distingue que des peintures, des plumes, des rubans, des tissus de toutes sortes. Je ne crie pas car je sais que c'est inutile. Je sais que mes cris les exciteraient seulement: plus la victime hurle plus le fétiche ou la potion sera puissante. Je ne leur donnerai pas ce plaisir. Je sais où je suis, même si je n'y suis jamais entré auparavant: C'est la Case Couleurs, la case des fétiches les plus puissants - et les plus secrets...

Ils sont tous nus jusqu'à la taille et moi aussi ils m'ont dénudé : Je n'ai qu'un pagne blanc minuscule, que j'essaie de ramener le plus possible autour de mes hanches mais il est tellement riquiqui qu'il ne couvre rien. Les flambeaux lancent de grandes flammes le long des murs et allongent les ombres des danseurs autour de moi. Les tambours martèlent l'obscurité et les cris s'unissent aux tambours. Des mains agrippent mes bras et touchent mes cheveux. A cause de ma mauvaise vue, je ne vois clairement que le premier rang des danseurs mais la foule des autres derrière envoie des vibrations de mes orteils jusqu'à la racine de mes cheveux. Je suis balloté par le flux de la danse, d'un masque à l'autre, et j'essaie de ne pas perdre l'équilibre mais mes yeux ne distinguent bientôt plus que des couleurs informes. Pourtant, je les écarquille autant que je peux...

Soudain, la musique s'arrête et un grand silence s'étend sur nous tous comme une bête sur sa proie. Le sorcier s'approche avec son couteau et commence à invoquer les esprits. Il porte un incroyable masque peint en rouge sang et jaune safran, qui imite une tête de babouin et couvre jusqu'à son nombril. Les masques reprennent leurs tambours et leurs hululements. Je pense à ma maison, à la longue traversée du désert puis de l'océan, à tout ce que j'ai enduré pour en arriver là... Puis tout se tait: J'ai peur du noir et surtout du silence, qui a brusquement remplacé les couleurs et la musique. Le sorcier se tient tout près maintenant. Je sens sur son haleine un mélange d'herbe et d'alcool.

A ce moment là, un mouvement se fait dans le noir et j'entends des bruits de bottes, des voix qui hurlent:
"Police! Tout le monde contre le mur!"
Les masques ont un mouvement de panique et refluent vers le centre du cercle. Ils m'écrasent entre eux pour me cacher ou pour m'absorber. Je me démène au milieu pour leur échapper mais ils sont si nombreux que je suffoque.

Un policier se penche sur moi et me regarde gentiment:
"Hé petit, ça va? Tu n'as rien?"
C'est mon cochon!
A son coté, je vois le double de Tante Sara. Je dis le double parce que celle-là est en uniforme aussi et là, j'ai jamais vu ma tante en uniforme. Mais pourtant c'est la même et je suis bien obligé d'en convenir... Et moi qui pensais qu'elle faisait le tapin! Pute, ça me gênait pas, il faut bien gagner sa vie ; mais policière c'est mieux après tout, à cause de la sécurité d'emploi.
"Pardonne nous, mon pauvre gamin, on a été obligé de te mettre en danger, j'en suis désolée. Tu étais notre seule chance d'infiltrer ce réseau! Tu as du avoir très peur... Tu te sens mieux? Tout ira bien désormais..."

Et c'est comme ça que je suis devenu un héro. Le boubou rouge et les masques ont été arrêtés pour enlèvement, séquestration et violence avec préméditation. Mon ami le policier m'a expliqué que cela faisait un moment qu'il surveillait cette secte, mais sans preuve il ne pouvait pas faire son travail qui est de stopper les gens qui font des potions avec les parties intimes des autres gens. Sara avait donc accepté de faire venir un albinos de son village pour servir d'appât - car ils savaient tous les deux que ça allait être irrésistible! - et pouvoir attraper les coupables pour ainsi dire la main dans le sac. En fait, c'était moi dans le sac et pas leur main, mais je ne vais pas leur en vouloir pour ce détail. Je dois dire: Je suis fier que ma couleur sans couleur ait pu les aider à sauver d'autres enfants comme moi. Pour me récompenser, ils vont faire venir ma mère et m'inscrire dans une école. Je suis content pour ma mère - mais encore plus pour l'école! Dieu me pardonne...






DFC
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