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La canopée

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Alanlars

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Je traînais une histoire depuis plusieurs années dans mes cartons. Pas crédible pour deux sous et résolument moderne. Je possédais les clefs mais aucune serrure ne correspondait. Un coffre verrouillé depuis longtemps vient de trouver sa place chez moi, et les clefs sont à portée de ma main pour l’ouvrir. Sur l’étiquette on peut lire : « A 50 ans un homme qui n’a rien construit de- ou -dans sa vie est condamné à l’exil, la solitude ou l’implacable verdict d’une maladie fatale »
J’en étais là, un boulot qui me fuyait et que je n‘avais aucune envie de rattraper, ma femme qui disparaissais sous l’influence de la horde calamiteuse des ragots. Je pensais en avoir fini avec la vie. Aucune éclaircie sous la canopée dense et sombre reliée à mon existence fortement arrosée d’alcool et de brouillards. On n’échoue pas sous cette canopée, on s’y délecte. Les rêves y deviennent légendes, rien ne s’y construit sur le sol car aucune machette ne parvient à se tailler un chemin dans l’épaisseur des ratages. L’errance à perpétuité. Sous cette canopée, aucun courage ne permet de tirer des plans sur la comète. L’ombre est partout, il faudrait s’élever au dessus des cimes ou s’échapper tout bonnement par une étroite trouée providentielle. Je n’ai jamais cru à la lumière de ces portes de salut. Je pense que tout se passe à l’intérieur, et ça fermente pas mal au dedans ; des levures déposées insidieusement qui se développent au gré de chaleurs illicites.
Pourtant, un jour une porte s’est ouverte. J’ai hésité avant de m’y engouffrer tant le chemin paraissait facile. Elle habitait à deux porches de chez moi, je la voyais souvent décrocher un vélo de la borne en pestant à chaque fois qu’un abruti avait bousillé les pneus ou la chaine. Elle est tombée juste devant moi, une chute fracassante, sans aucun obstacle sur son trajet. Elle s’est tordue la cheville et ouvert le mollet en accrochant le carter de chaine. Je l’ai accompagnée aux urgences après avoir fait le 18. Sur la civière où elle s’impatientait en me souriant elle a récité en entier un poème de Baudelaire. Je lui ai tenu la main. J’avais deux fois son âge et j’ai franchi le seuil de cette porte éblouissante.
Son intrusion dans ma vie a percuté tous les petits arrangements conclus avec ou sans pacte entre la raison et la folie. Qu’avions nous à faire de Dieu ou du Diable, que viennent faire le bien et le mal, le vice et la vertu, dans la justification de nos actes. Il n’y a que le désir en forme de va et vient entre un sexe et l’autre. C’est ainsi que se fait la transmission des idées et des émotions d’un individu à l’autre, et le groupe en sort grandi. En ouvrant cette dernière porte sans aucune crainte ni calcul, l’horizon qui était le mien, souvent parcouru d’épais brouillards, est devenu accessible à la lumière.
La suite est le récit de journées passées ensemble, à ne jamais s’attendre et toujours se retrouver dont je vous livre quelques extraits:
«  Dans les pages qui vont suivre, on verra comment l’homme que j’étais s’est vu offrir un bouquet de captivantes dérives avant le naufrage final. Là où des adultes confirmés et responsables, seuls ou en groupe, ont choisi de liquider un être humain, là où la dérive vers des flots sombres voyait s’engloutir à jamais le même homme; au même endroit une jeune femme, sirène providentielle, hissait le corps détrempé du naufragé sur une rive luxuriante couverte de fleurs et de parfums capiteux » L’auteur de ces lignes est assis à la table d’un snack-bar très particulier : les allées, les meubles, la disposition des salles, toutes les couleurs et les tissus d’ameublement sont modernes ou s’inspirent pour une part des années soixante. L’espace est fractionné de plates-formes décalées, trois ou quatre marches suffisent à déterminer des niveaux différents pour chacune d’entre elles. Depuis quelques minutes, un homme d’une cinquantaine d’années observe l’écrivain tout en parlant à sa compagne beaucoup plus jeune. Ils sont vêtus de cuirs colorés chers aux motards, sans les rivets et les franges.
L’homme se lève et se dirige énergiquement vers l’inventeur de cette histoire. Arrivé à sa hauteur il l’interpelle en prenant à témoin toute l’assistance, qui se compose pour l’instant de trois jeunes hommes hirsutes, gominés au gel. 
-Puisque c’est vous qui écrivez notre destin à Vézenelle et à moi, je vais être poli, parce que c’est pas l’envie qui me manque de vous balancer à la gueule tous ces feuillets.
-Retenez-vous, c’est mieux pour nous tous.
-C’est ça, oui ! Vous êtes bien gentil de faire aller vos personnages dans le mur sans trop bouger vot cul d’la chaise.
-Je n’écris pas votre histoire, trop de sornettes pour l’instant. Je m’intéresse à elle... son destin cristallin avant de vous rencontrer. Vous voulez écoutez brièvement ?
-O.k.
« Alors commence le récit du déambule de Saint Jacques de Compostelle qui décrit Vézenelle à la recherche des lumières qui éclairent l’intérieur des chapelles. Elle adorent les vitraux, persuadée qu’une révélation, pas nécessairement religieuse, est associée à la diffusion des couleurs. »
A la fin du récit que l’écrivain s’est efforcé de faire court, son détracteur reprend le court de ses reproches.
-O.k, je ne suis pas fait pour écouter tes histoires ni les inventer. Je ne fais que vivre les récits à la con que tu fabriques pour te bourrer de pognon !
-Je ne réponds jamais aux insultes.
-Vézenelle pour parler d’elle, vu que tu la manipules dans tous les sens, ne réponds à aucun critère de lumière que tu inventes. Je l’ai croisé dans un état paroxystique de dépendances diverses. Pas seulement l’alcool ou le shit, l’addiction était partout, une vraie pelote d’électricité, vociférante de désirs inassouvis.
-Vous parlez mieux, c’est plus clair.
-Je parle pas comme ça d’habitude, c’est pour que tu comprennes une chose : sa vie peut t’échapper tant que je prends soin d’elle. Quand tu auras la main, je te ferai signe.

Renaud quitte l’écrivain et rejoint Vézenelle. Elle sirote un cocktail coloré en orange et vert fluo.
-Qu’est ce que tu racontais à ce type ?
-Il nous connaît par cœur et je voulais qu’il nous lâche un peu. Ca semble pas possible.
-Quoi ?
-Va falloir qu’on se rapproche sacrément si on veut que ça dure plus de cinquante pages.
-De quoi il se mêle ce mec. Nous c’est à la vie à la mort. 6000 pages, vingt tomes qui racontent dix vies de sangs mêlés. Il existe pas ce type.
-Pourtant il va rester assis là un certain temps...à nous reluquer.
-On se casse ma vie.

Elle se met à courir dans les allées du snack-bar labyrinthe, il se lève et adresse un salut de fin du monde à son géniteur en désignant sa compagne qui fuit le destin. Elle revient sur ses pas et le tire par la manche, il se laisse prendre et suit sa course folle.
« .......................................................................................... ...................»
«  un an de vie avec toi, même en pointillé, c’est plus dense que quinze passés avec ma femme et mes enfants.
-Tu dis ça pour me faire plaisir. Et bien ça me plait pas du tout que tu compares. Rien à foutre que tu n’aies pas su la garder, elle...
- T’es pas dans le bon cycle petite Frida.
-Quel vélo ?
-Toutes ces filles qui bouffent du magazine, c’est bourratif alors forcément ça fait gonfler et les pulsions ralentissent. Tu emmagasines tellement vite.
-Vieux filou ! 

La pluie se met soudain à tomber, ils se réfugient sous un porche, elle rit, emplit ses mains d’eau et la restitue sur le visage de son amoureux, offrande rafraichissante qui lui font jaillir des larmes de joie.

-Si on achetait une bagnole...
-T’es malade, tu nous vois enfermés dans une cube en verre à roulettes.
-Une vieille D.S. J’ai un copain qui connaît la bonne filière.
-T’as vieilli d’un coup. Et depuis quand ?
-Because la pluie, ça flotte de plus en plus violent dans ce pays.
-On reste planqués tant qu’il pleut, voilà tout.
-T’as raison une fois de plus. Je me vois pas en bagnole, je te tiens la porte, je vérifie si le siège est propre, et je te regarde sans arrêt en conduisant...je risque de me payer une borne ou un cycliste.
-Justement, je voulais te dire...en moto tu n’es pas obligé de tourner la tête pour me parler, surtout quand on croise des bolides. J’entends tout ce que tu me dis quand je me sers contre toi. Ton dos fait caisse de résonance.

« ............................................................................................................ »

« Tout se cassait un peu la gueule dans sa vie, je n’ai fait que rattraper en vol les éclats de ce qu’elle faisait tomber en trébuchant, sans influer sur nos destins. » Renaud se confie de plus en plus souvent à l’écrivain le prenant comme témoin à décharge sur une hypothétique mise en accusation de détournement de jeune femme. « Je ne cherche pas la grande histoire, et la grande illusion n’est pas de mon ressort, c’est votre plume qui la griffonne. Elle n’a peur de rien et son grain de folie ne fait qu’éclaircir sa grande lucidité. J’ai voulu entamer une dérive sur la maternité, elle est vraiment épatante cette fille-là. »
-t’y a déjà pensé...à un môme...
-Un quoi ?
-Ca rime à quoi de faire l’amour, de chavirer dans l’absolu, si le résultat n’est pas un môme. On arrive à des instants sublimes qui semblent ne jamais devoir s’arrêter ; pourtant ça va finir. Imagine que je ne bande plus...pour des tas de raisons.
-Et tes caresses alors...à moins que tu deviennes manchot.
-Ne change pas de file, le môme c’est le résultat de cette alchimie...et nous deux c’est du domaine de la transmutation.
-Pas un mouflet pour tout l’or du monde.
-Rien de sublime alors 
-Je me vois pas avec un enfant, pas avec toi en tout cas.
-Nous y voilà ! de l’alchimie, de la pure sorcellerie d’où rien ne nait...on est d’accord.
-Je n’en sais rien si je suis née d’accord, s’il doit naitre quelque chose de moi...il ne sera pas de toi, c’est sûr.
-Le Jean-Foutre qui te fera un gosse, c’est tout ce que je déteste ! »
« ................................................................................................... »
Le contrepoint de cette gesticulation est un naufrage. Il est préférable de voguer au gré des vagues, de se laisser dériver par les courants, que d’affronter les tempêtes ou de remonter les torrents. Il suffit de voir dans quel état sont les saumons à la remontée des courants au moment des amours ; ils meurent d’épuisement.

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