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LAURÉAT
Sélection Jury

Pourquoi on a aimé ?

Ce texte nous plonge avec réalisme dans les pensées de Jean, et entraîne nos cœurs dans une passion amoureuse décrite avec intensité, et douceur...

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15 août 1606, Combrit, Bretagne, dans un champ de blé

La terre est lourde, le soleil cogne contre sa nuque. Encore et toujours, inlassablement, dans cet immense champ. C’est comme s’il en faisait partie, comme si la terre glissait sous ses pieds, comme s’il s’enfonçait dans le sol.
Encore une journée passée à travailler ici avec ses frères, un champ qui se prolonge jusqu’à la falaise. 

Quand on a le loisir de lever les yeux, le regard tombe droit vers l’océan. La chaleur est telle que l’on voudrait s’y jeter sans rechigner, goûter à la fraîcheur éternelle, se noyer dans une eau claire que peu de vents viennent troubler en cette fin d’été.

La ferme où il travaille se dresse au milieu des terres, la seule habitation au milieu de rien. Jean et sa famille travaillent ici depuis des temps immémoriaux, tantôt dans cette ferme, tantôt dans celle d’à côté. Qu’importe au fond, rien ne leur a permis de faire mieux, rien ne permettra à ses enfants de faire mieux, s’il en a, s’il trouve une belle, s’il arrive à les faire traverser les hivers.

Beaucoup de questions hantent son esprit, à commencer par un constat qui le plonge en ce jour dans une profonde solitude : il travaille depuis ses huit ans ; va-t-il passer son entière existence à porter, semer, planter, charger, décharger, vider, piocher, bêcher, cueillir, se courber, ramasser ?

Son corps répond à sa place.

Niché sur des jambes fines qui semblent pouvoir se casser au contact de son outil, son dos plus fort et ses épaules plus robustes ont été façonnés par le sol, façonnés par les actes et les climats des années. À l’instar de son père, de ses frères et sœurs qui travaillent et sourient en travaillant, en chantant des rengaines, il voit leurs dos communs, il voit leurs courbures, l’ossature et la charpente voûtées de leurs épaules qui semblent plier pour être plus proches du sol. Et il songe : « Nous sommes des outils nous aussi, personne ne se souviendra de nous, notre vie est faite pour regarder le sol et ce qu’il en émerge, non pour regarder vers le ciel et tenter de faire changer le cours des choses ».

Les seigneurs passent parfois à cheval non loin, et Jean a des envies de grandeur.
Jean Coënt est orgueilleux, comme beaucoup, mais il a surtout des rêves plein la tête.

Pour se remettre à la tâche en amoindrissant sa peine, il se met à imaginer qu’il peint et qu’il dessine, que son tracé dans le sol est sa plume, la sienne.

Aujourd’hui est un jour un peu particulier. Le travail finira un peu plus tôt, les bateaux que l’on voit au port ont abattu leurs voiles. Les femmes au champ cherchent déjà des fleurs pour agrémenter leur coiffe. On en entend certaines, enjouées de raconter à leurs amies ce qu’elles ont cousu pour l’occasion ; elles veulent être belles. Les hommes ont redoublé d’efforts pour remplir les dernières charrettes le plus vite possible. Les chevaux attelés quittent le champ qui vient tout juste d’être moissonné. La longue procession des familles qui suivent les chariots prend forme, plus personne ne prête attention au travail.
Un peu de magie opérera ce soir, le temps d’oublier leur condition.

Autour de la ferme, la famille de Jean comme les autres a sa maison, un peu à la manière d’un familistère. Ces quelques mètres qui les séparent de leur lieu de travail, Jean les voit comme un emprisonnement. Pourquoi ne sommes-nous pas marins ? se demande-t-il.
La tâche est plus dure, mais au moins, on part un peu, on ne voit pas que Combrit, on a l’impression sans doute de se rapprocher de l’immensité, de l’inconnu, l’espace de quelque temps.
On ne rêve pas à Combrit : ni la maison, ni même leurs mains, semble-t-il, ne leur appartiennent. 

Ils n’ont rien à eux, à part ce bonheur, bonheur irrépressible et irréductible d’être ensemble, car il faut l’admettre, il y a de l’ambiance au logis quand on est une famille aussi nombreuse. Jean a quatre frères et trois sœurs, tous avec à peu près un an d’écart. C’est la bousculade pour avoir accès à l’eau.
Quand la sueur sur ses mains et son dos s’est mélangée avec la poussière de paille et la terre, et quand il n’y a évidemment pas de place pour tout le monde au lavoir, ça joue des coudes avec les frères et sœurs. Les petits n’ont guère d’autre choix que d’attendre et se faire arroser par qui voudra bien leur envoyer une rasade d’eau ; le soleil est de plomb.

Les parents, les oncles et tantes ont dressé une tablée prête avec un repas devant la cheminée. Ils retombent un peu dans l’insouciance, à se pouponner, à se vêtir, se narguer, des gens entrent et sortent. Certains ont un peu de parfum, d’autres des vêtements décousus, et quémandent à la bonne grâce de la mère, si habile avec des aiguilles, si elle daignera recoudre.

Jean mange comme dix, son père le considère comme le plus brave et le plus rude à la tâche de ses fils. C’est parce qu’il s’oublie quand il travaille, il part loin dans son monde et ses mains travaillent comme seules, une sorte d’aliénation qui lui a valu ce statut privilégié, et un plus grand accès aux victuailles. Ses frères le jalousent évidement, mais Jean est parmi les plus grands et les plus forts de ses frères, on ne l’embête pas, on a juste compris qu’il était différent.

À son tour il peut penser à se coiffer, à se préparer, avec l’aide de sa tante bien entendu. On ne peut avoir la notion de ce qu’est une tenue que l’on ne peut salir, quand pour soi un vêtement agit seulement contre le froid, pas pour sa beauté. Sous couvert des dix mille recommandations des femmes, il comprend qu’il doit faire bonne figure, ne pas se salir dans la mesure du possible, se comporter comme un grand car il faudra danser ; toutes les familles seront réunies à Combrit pour la grande fête du 15 août. Pas question de passer un temps indéfini comme les filles à se préparer.

Il s’avoue à lui-même, pour une fois, qu’il est plaisant de marcher dans les lieux où il est pourtant voué à passer sa vie. Il est plaisant de voir le soleil rasant des fins de journées illuminer les champs jaunis. Il est beau de voir les enfants jouer à se battre avec l’eau.
De voir ces parents aux fenêtres crier en vain. 

Tout semble passer au ralenti pour lui, comme les pas de cette petite fille prise au jeu, les yeux remplis de malice, obligée de porter sa robe qui lui tombe sur les pieds pour courir. Elle tient à sa main le peigne et le miroir de sa sœur qui lui court désespérément après, mais la petite est plus habile que son aînée qui s’empêtre inlassablement dans les plis de sa robe.

Ce jour a quelque chose de différent.

Un peu plus loin, les hommes qui savent jouer du biniou, des percussions ou de la flûte se sont réunis pour répéter. Ce sera à eux ce soir d’animer, et Jean s’est tu un long moment – tout comme ses pensées –, assis contre un mur, à les écouter jouer. Que c’est agréable, quand son esprit s’apaise et que tout semble pur et réel dans l’instant dans lequel on le vit. Un frisson le parcourt au son de cette flûte, témoin des ancêtres, cette sonorité traverse et traversera les âges, et se perdra dans l’éternité. Sa mélancolie et sa pureté seront mêlées à l’aspect festif du moment, grâce aux cornemuses et aux percussions. 
Jean s’attache beaucoup plus à son instrument préféré, il l’affectionne comme l’âme de sa terre, ses notes sont comme un soulèvement des éléments, comme tombant des feuillages quand il pleut, comme ruisselant sur les pierres, ou jaillissant des éclats d’eau sur les rochers.
Ces notes sont dans les bois et les pierres sculptés des maisons, dans le bois et les cordes qui grincent des bateaux de pêche, dans les cris et les rires des Bretons, dans la tristesse et la fierté de garder sa peine pour soi.

Sur le port de Combrit, on dirait qu’un immense marché a pris place, des comptoirs ont été installés pour pouvoir vendre et échanger. Pour parer à la nuit, des centaines et des centaines de bougies illuminent les ponts, les devantures des maisons. Des planches de bois flottent sur l’eau du port, sur lesquelles on a confectionné de beaux brasiers, faits pour durer jusqu’au matin.
Le plus important, l’endroit où tout se joue ce soir est la place du village aménagée en piste de danse ; on dirait que l’on a écarté les façades des habitations tant il y a de monde massé ici, et on danse, danse, à n’en plus pouvoir.

Jean a ce défaut de tout garder en lui, au plus profond, et quand vient un jour, quand les vagues submergent la digue, que le vent est trop fort ou que la pointe du couteau perce la poche d’eau, les larmes viennent, viennent et déferlent, emportant tout.

Jean pense à la beauté du moment, à son aspect éphémère.

Assis là sur le quai, seul, un canon de vin rouge à la main, dans ces habits qui ne lui ressemblent pas, qui sont comme un déguisement. Un déguisement que l’on met tous pour ressembler à plus présentable que l’on est, et ensuite quoi ? Demain il faudra se lever et retourner la terre, il faudra couper, hacher, toujours plus. Et tous les jours, même s’ils ne se ressembleront pas, seront marqués de son allégeance au sol et à son bon vouloir.

Jean a dû prouver qu’il était fort, sa fierté l’a poussé à exceller, à se donner plus, dans ce qui lui a été donné de faire, ses rêves le tuent autant qu’il le sauvent.

En prenant du recul ce soir, il songe à ces quelques visages de femmes dont les regards sont imprimés dans les siens.
Jean a eu la chance au milieu de tout cela de côtoyer et de rencontrer une belle jeune fille, cette fille qui a marqué son esprit et son cœur à jamais. Cette femme l’a fait grandir, se sentir beau, l’a écouté, ses avis, ses passions, ses convictions ont fait ouvrir son âme et son cœur toujours plus grand. Aujourd’hui il est seul, il est seul car bien trop pauvre.
Cette histoire n’est pas connue de sa famille, car il est en âge de se marier, déjà. Parfois, il lui arrive de croiser à nouveau la jeune femme qu’elle est devenue. Son visage, ses yeux, son sourire. Il lui arrive d’avoir des discussions avec elle, quand on se croise d’une ferme à l’autre à la ville, quand on doit apporter le fruit du travail, récupérer ses quelques sous.

C’est un beau moment, un moment de joie à chaque fois.

Dernièrement il l’a revue, celle qui aurait bien pu être l’amour de sa vie. La première fois, c’était par une belle après-midi à l’aube de ses quatorze ans. Rien ne comptait plus, le travail importait peu. Embrasser, embrasser ses belles lèvres, sentir son cœur et le sien battre plus fort, appuyés contre cette maison isolée au milieu des hautes herbes. Tout porté contre elle qui frémissait, vacillant sur ses jambes au contact de ses baisers, qu’il s’appliquait à bien faire. À son écoute, pour la faire voyager, pour être au service de ses découvertes, de leurs découvertes à tous deux, il l’avait contre elle, il était dans son dos. 

Cette maison était la remise, un de ces jours où les nuits viennent aussi vite que les pluies.
Il l’avait contre son ventre. Cachés dans cette remise, si près des autres, au milieu du bruit permanent de plusieurs familles affairées aux champs à labourer du mieux qu’elles pouvaient. Cliquetis des colliers des bêtes, grognements des hommes, râles des plus jeunes, et au milieu de ce chambardement, deux jeunes échappés, ayant fait éclore une bulle de temps entre eux. Réfugiés entre ces quatre murs, à peine à un mètre d’eux, il l’avait contre lui, contre son ventre, tout debout, prêts à repartir en cas d’appel. Ils avaient réussi à prétexter de partir avec un chargement. À quatorze ans.

Pris entre les jeux d’enfants et le désir naissant, face à la beauté que l’on ne peut s’empêcher de saisir, de vouloir saluer par un échange de langue et un glissement de lèvres. Il la tenait contre lui, il se sentait fort, fort d’avoir ses épaules tout autour d’elle, de sentir que ses bras l’entouraient et créaient un espace où rien ne pouvait lui arriver. Qu’elle était belle et douce, elle fermait les yeux en souriant, sa tête appuyée contre sa clavicule, il lui embrassait le cou. Ce cou à la peau de soie. Totalement offert, masquant ses émotions, il respirait à peine, de peur de montrer à quel point la situation lui plaisait, des petits pas à droite et à gauche de temps en temps, comme une berceuse.
Ils étaient pris dans cette danse, danse aux mille pas lents, pris entre ses cheveux mal attachés et tombant gracieusement sur son visage et son cou. Pris entre ses mains qui caressaient ses cheveux et son visage, pris dans la tourmente de son odeur naturelle, de celle du travail et du froid, mêlée à celle du plaisir et du froid.

Ils ne s’étaient jamais vus en privé, sans personne pour les voir, mais ils le voulaient quand ils ont chacun quitté leur charrette pour se retrouver dans cette maison isolée. Ils ne s’étaient rien dit, ils ne l’avaient aucunement prévu, ni planifié, l’occasion était venue. La chaleur les habitait nuit et jour, sans pouvoir l’expliquer, ni la contrôler. Quand c’est nouveau, on écoute tout simplement, se disant qu’on se comprendra ensuite.

Qu’allaient-ils pouvoir faire, ces deux jeunes gens qui se retrouvaient seuls pour la première fois ?
Ils ont d’abord ri, excités et amusés d’avoir pu se dérober à la tâche pénible du jour. La vie continuait sans eux, les tâches répétées allaient pouvoir s’opérer pendant un moment, sans que personne ne remarque quoi que ce soit, comme un mécanisme automatisé. Jamais ils ne s’étaient dérobés. Jamais on ne leur avait donné la possibilité de se soustraire au labeur, mais ils l’ont fait en ce jour, et c’était merveilleux pour eux. Sans comprendre pourquoi, sans s’expliquer pourquoi, alors qu’ils se sentaient amis, vraiment amis, ils se sont regardés, et puis non. Et puis, ils ont regardé leurs étreintes, leurs bras qui s’ouvraient l’un à l’autre, comme les voiles s’ouvrent au vent, et ils se sont rencontrés. Comme deux souffles l’un contre l’autre, froissant leurs vêtements, tant ils se sont serrés fort.

Et c’est là, là qu’il a été dans son dos, en protecteur, dans l’enceinte impénétrable de ses bras. Il la sentait bien, il sentait affluer, affluer dans son corps un bien-être incroyable. Il ne faisait ni froid ni chaud entre ces quatre murs faits de planches et de poutres, sur ce sol de terre tassée. Leur danse à mille temps, si lente et douce, n’ayant besoin de rien d’autre qu’eux. Embrassant sa nuque, caressant ses bras, son ventre bougeait à son rythme.

L’émotion.

Des chatouilles sur ce ventre qui était en train de se découvrir les firent se cambrer l’un contre l’autre, adoptant des postures un peu brusques. Les deux fermaient les yeux, s’écoutant, mais n’osant trop en dire, tous sens rués sur les émotions de l’autre. Jean aimait tant le souffle, les contractions de sa bien-aimée, qu’il redoublait de douceur et d’attention sur la moindre parcelle de sa peau. Jusqu’à la plus fine veine qui érigeait le moindre relief, sur la moindre des régions de sa gorge. Et dans leurs contractions, sa main s’est retrouvée à descendre, presque accidentellement. Elle portait des braies pour le travail, habillée comme un garçon, pour être plus à l’aise et pour que la différence de sexe ne se ressente pas au champ. Sa main est descendue sur un mouvement de son bassin, alors qu’il aimait poser sa paume sur son ventre en signe d’apaisement, et faire des allers-retours avec ses doigts pour faire frémir son épiderme. Les baisers devenaient fougueux, Jean ne savait pas vraiment ce qu’il faisait, mais il sentait la peau des tempes de sa bien-aimée brûler, et tout son corps frémir, se pencher en arrière pour lui faciliter un chemin. Quel chemin ? Qu’en savait-elle ? Qu’en savait-il ? 
Ils étaient enivrés tous deux, jouant avec leurs émotions et leurs corps, comme on essaye d’éveiller un feu. Il se laissa aller, laissa sa main descendre. Les souffles s’accentuèrent, les siens emportant ceux de Jean, l’encourageaient. La main descendait, son dos se cambrait, les jambes de la jeune fille s’écartaient dans un mouvement pudique, presque masqué, non dévoilé. Jean sentit une faille, une fissure. Un arrêt net de la peau et l’impression d’une chute droite, une chute droite vers l’eau d’une source. Les yeux fermés, il se figurait une eau calme, tombant doucement sur une paroi lisse, ses doigts remontaient et descendaient cette chute qui lui semblait ainsi sans fin.
La jeune fille avait sa bouche contre son cou, et respirait fort, ses lèvres contre lui, il sentait l’air passer aux commissures de ses lèvres, et l’air aspiré et expiré par ses narines, lui donnait l’impression qu’un vent glacé envahissait puis fuyait le désert aride de son cou embrasé. Ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient, ils savaient que c’était bon, que c’était agréable, comme une sorte de communion, comme un prolongement de leur enlacement. L’union s’est poursuivie ainsi, ils ont même ressenti le soleil quitter les espaces entre les portants.
Au moment où un doigt de Jean est entré, il sentait un passage, là en elle, là où l’eau et la chaleur se mêlaient, là où le corps et la voix de la jeune fille se trouvaient comme épris d’une transe suppliante. Le suppliant de jouer comme son rôle, un rôle dont il ignorait la teneur, mais qu’il devait maintenir. Il devait le faire sans même le comprendre, il est entré en elle si doucement, comme un prolongement de son être, comme caressant les parois de son cœur, là où il aurait voulu être pour le reste de son existence. Il se sentait allié à la personne, il sentait comme son utilité, bien au-delà de la terre qui l’attend chaque jour, par-delà les contrées qu’il connaissait, par-delà la mer.
C’est si étrange de pouvoir être en quelqu’un, on dirait une faille, une faiblesse, quelque chose qu’il faut protéger. Et l’on comprend pourquoi les jambes des filles sont souvent puissantes, on comprend ce secret à cacher, cet intérieur qui ne peut être totalement fermé, on veut en être le gardien, et le combler, à jamais. Il sentait son souffle, et embrassait son cou pour la couvrir à nouveau de tendresse, alors qu’il s’égarait, en même temps qu’elle se perdait dans ces sensations nouvelles.

Se remémorant ces moments, se remémorant ses yeux, ces histoires avec elle.

Ces histoires qui ont créé quelques beaux éclats, éclats des rosaces illuminées, font de son cœur une cathédrale grande et creuse où résonnent avec ferveur les voix de la passion. Il pense à ces yeux qui l’ont contemplé et dans lesquels il s’est plongé en y laissant une part de lui-même. Quelle douleur de s’y replonger aujourd’hui, maintenant qu’elle est là devant lui, dans les yeux de celle qu’il a vue, et eue entre ses bras. Se sentant percé à jour, sentant que tout est écrit sur sa peau, et que n’importe quelle personne pourrait le voir. Il la revoit sa bien-aimée, celle qui était tout contre son ventre, entre ses bras. Elle est déjà mariée et heureuse, elle sourit, veut lui parler, jouer avec lui comme deux enfants. Mais sa franchise, sa candeur, sa beauté désarmante et son sourire angélique font perdre presque tout contrôle à Jean.
Il sent toute cette tendresse qui remonte au galop les routes en pente de ses veines, prête à éclater en son corps et le faire tomber presque évanoui ; le vent dans son dos pourrait à nouveau faire gonfler l’armature de ses bras. Sûrement, certainement à un autre moment, dans une autre vie, mais l’ordre des choses n’est pas ainsi. Et il est certainement seul, le seul des deux qui ressente cela, et il est face à un mariage, à une situation très heureuse. Il est difficile d’être seul, et il l’est encore plus d’être seul avec ses sentiments.

Mais elle n’est pas de cet avis. Elle le sent crispé, son dos gainé, et sa bouche est prostrée dans une expression neutre, ses lèvres semblent empêcher beaucoup de mots de sortir. Elle n’est pas de cet avis, et elle lui prend les bras, elle veut danser. Les musiciens sont prêts, des rumeurs montent sur la place, la foule afflue, c’est l’heure. Mais Jean a beaucoup trop peur, est beaucoup trop timide d’un seul coup. Qu’adviendra-t-il si on la voit au bras d’un autre homme ? Et s’il est son ami maintenant, ne comprend-elle pas qu’il l’aime à en mourir ?

L’an dro bat son plein, endiablé. Elle se mêle à la foule en le regardant, totalement libérée et heureuse. Elle semble, pour Jean, être la seule à savoir danser ce soir. Il ne voit qu’elle, tout est flou autour, ses hanches ondulent comme si la musique prenait possession d’elle. Pire encore quand elle tourne, pire encore quand ses pas martèlent le sol, on dirait qu’elle commande aux musiciens. Tout est flou autour de cette si belle femme. Sa nuque oscille de droite à gauche. De ses beaux cheveux longs et épais, certains suivent le rythme, d’autres aiment beaucoup trop sa gorge et sa nuque, tout comme Jean à ce moment précis. Ses mains appellent celles de Jean. Soudoyé, amoureux, ivre de bonheur il la rejoint, et ses pas entrent dans les siens, inconsciemment.
Il ne touche plus vraiment le sol, comme si son cœur était au niveau de ses yeux, et que tout ce qu’il voyait l’émerveillait : sa gorge dégagée jusqu’à la naissance de ses seins, au milieu de la foule agitée où l’on respire à peine, sur cette peau dorée par les feux et les chandelles du soir, il voit poindre l’eau de ses efforts. Le sentant partir, le sentant chavirer, elle l’attrape vivement à la taille, elle veut le sentir, sentir un homme, l’homme qu’il est.
Honteux d’être parti si loin dans ses rêveries alors qu’il l’avait pour une unique fois face à lui, pratiquement dissimulée au milieu d’une foule, il réinvestit son propre corps. Il marque à son tour le sol de ses pas, des pas forts et appliqués, et il lui saisit la taille, dégageant sa main, sa nuque se redresse, son dos aussi, il se tient bien droit, il a maintenant compris la danse et il veut qu’elle n’ait plus qu’à le regarder dans les yeux. Il sent le vent à nouveau gonfler leurs voiles, elle est tout contre lui, le temps s’arrête. Il lutte pour mener, il mène, il guide la danse et le navire, puis le cap semble se maintenir seul.

Il ne font que tourner, tourner, et voir les lumières et les gens les effleurer. Aucune épaule ne les bouscule, aucun pied ne vient sur les leurs. On dirait que l’on s’écarte pour eux, alors qu’ils sont comme au cœur d’un banc de poissons, tous brillants, scintillants de leurs plus belles parures. À ce moment, Jean comprend la magie, comprend la beauté de l’instant, cet instant qui mérite que l’on joue le jeu, que l’on s’habille, que l’on place les cierges et laisse jouer les musiciens. Que l’on boive jusqu’à l’ivresse.

Il comprend à quel point il avait besoin de ce bonheur, ce bonheur qui n’aurait pu être permis sans les autres, sans elle, et sans le peuple de son village. Ils courent à travers les rues, tant de rues vides et mal éclairées. Toutes ces maisons vides, aux volets parfois ouverts tant les gens les ont quittées à la hâte. Le désir est bien trop ardent, bien trop intense, comme s’ils avaient besoin de manger l’autre pour survivre. Ils s’exaucent l’un à l’autre, contre un mur. Un recoin où l’on entend la musique, où l’on reçoit les quelques éclats de lumière et de lune qui ne sont pas à la fête.
Ils s’embrassent, peau contre peau, enfin se sentir, se toucher, poser ses lèvres à nouveau, partout dans le cou, sur la poitrine, sur ses beaux seins, sur la fraîcheur de ses tétons. Saisir ses fesses, sentir l’abondance de ses hanches, cette belle abondance de chair. Sentir ses jambes qui tremblent comme au premier jour. 

Ne penser à rien, la vérité est là. 

La vérité de l’union et de l’amour. Ils s’aiment, ils doivent s’aimer, sans quoi, sans quoi peut-être la mort ou le désespoir. Sans quoi des lendemains bien amers pour le reste de leur existence. Elle doit s’assoir, et lui vacille debout, mais il doit tenir. Il est bouillant jusqu’à la pointe de sa verge. Quant à elle, les eaux de son entrecuisse ne sont pas plus fraîches. Ce n’est qu’un peu plus de folie que d’entrer en elle. Un peu plus de chaleur et de vent sur des braises dans une forêt raide et asséchée, où l’eau est une huile inflammable. Sa verge en elle, sa bien-aimée insuffle son bien-être à travers ce membre.

Il la comprend elle, elle et son ressenti par ces courants le parcourant du nombril jusqu’au dos, conquérant ses bras, ses jambes et sa gorge, à deux doigts de s’incliner. Il veut être fort mais elle est bien là, il a beau fermer les yeux, il ne peut distancer le plaisir. Elle lui saisit la nuque, et ses yeux tombent dans les siens. Il comprend qu’il n’y a pas à lutter, il n’y a pas à travailler, à être le meilleur, le plus fort, à peiner davantage. 

Elle le veut en elle, le voir tomber et céder, chuter entre ses cuisses et mourir contre son cou. Jean ne sait ce qu’il lui arrive. Elle hoquette violemment, cherchant l’air qui semble ne plus exister. Le cœur prêt à éclater, sans plus une seule goutte de sang pour donner un peu de force. Ils doivent se faire confiance, la transe et l’émotion semblent les amener comme une barque tranquille naviguant sur le plaisir tout droit vers un autre monde, ou vers la mort.
Ils ne sentent plus le sol ou le mur sur lequel elle est assise.
Il n’y a plus qu’un combat, un mouvement.
Ils se serrent fort l’un contre l’autre, toujours plus fort, et ils se regardent, Jean va céder, va s’incliner. Elle voit ses sourcils se froncer, des forces le submerger, il semble désolé, il semble s’excuser, comme s’il allait se transformer, comme si sa peau allait éclater et laisser place à son âme qui trépigne à l’idée de s’évader. 

Le voir est un spectacle incroyable pour elle. Elle se sent prise, totalement à lui, il est brutal, il devient fou, elle le laisse faire, ils doivent se faire confiance, ils vont sauter à deux pas dans le vide, un vide sidéral, ça y est, maintenant, cela vient, les yeux dans les yeux, pour ne pas avoir peur. Ils crient, crient et s’embrassent pour se taire l’un dans l’autre, elle le mord, et il crie de tout son être, de toute son âme.

Quelque chose est passé entre eux.

À travers les dents dans la peau.
À travers les larmes tombant de ses yeux vers les siens.
De leurs voix mariées l’une à l’autre.
De leurs corps amarrés l’un à l’autre, quelque chose est passé.

Plus tard, assis sur le port, elle pose sa tête contre sa clavicule et ils contemplent l’horizon, une partie de l’un en l’autre, à jamais. Sans parler. 
Ils savent tout l’un de l’autre, se sont imprégnés dans l’amour le plus passionné.

 Après cette nuit, Jean s’est battu, battu avec un mari, une famille, un village entier. Il a eu l’amour de sa vie, il l’a eu près de lui, et ils ont eu le fruit de leur union, un enfant. Un premier puis d’autres, mais de ce premier, de cet amour, mon ancêtre, le plus lointain connu.

Jean, j’ai imaginé ton amour, celui qui a transi ton être et qui, ce que je crois, se répand comme une rivière hasardeuse pour chacun de tes descendants.
Je crois à la transmission, aux essences de l’âme qui voyagent entre les corps.
J’ai cru te ressentir, je ressens tant de choses.

La fougue et la passion font ressentir l’éternel, 
Voici mes rêveries, ce que j’entends durant l’amour, tel

Des échos charnels

Venus de si loin...

PRIX

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Un petit mot pour l'auteur ?

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Volsi · il y a
Très beau texte que je ne trouve le temps de lire que maintenant mais que j'ai lu pleinement
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Wynn · il y a
Merci beaucoup, je reviens avec ce sonnet sur un tout autre sujet : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/addiction-19 bonne lecture :)
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Rachel Weintraub · il y a
Même lorsqu'il ne s'agit pas d'un poème, on décèle le rythme et la mélodie, et l'ont se trouve bercé par cette douce histoire d'amour.
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Wynn · il y a
Merci beaucoup, je reviens avec ce sonnet sur un tout autre sujet : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/addiction-19 bonne lecture :)
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Loodmer · il y a
Etant maintenant abonné, je ne pourrait rater votre prochaine qualification et je pourrait goûter la qualité de vos oeuvres
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Wynn · il y a
Merci beaucoup, je reviens avec ce sonnet sur un tout autre sujet : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/addiction-19 bonne lecture :)
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Odile Duchamp Labbé · il y a
Bravo pour cette oeuvre. Bravo pour ce prix du jury. Je découvre votre prose aujourd'hui. Quelle puissance! mais en même temps quelle simplicité.
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Wynn · il y a
Merci pour ces compliments, voici mon dernier sonnet sur un tout autre sujet si le coeur vous en dit : Merci beaucoup, je reviens avec ce sonnet sur un tout autre sujet : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/addiction-19 bonne lecture :)
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Utilisateur désactivé · il y a
La violente amour des hommes reliés à leur terre...une histoire simple. Mais rien n'est plus difficile que d'écrire des sensations sans les trahir, même un peu. Magnifique. Sobre. et surtout, d'une grande humilité en écriture, ce qui semble manquer cruellement au paysage. C'est pourquoi votre texte est grand. Parce que vous ne le savez pas. Bravo.
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Wynn · il y a
Merci whaa .. comment répondre à de tels compliments, ça me touche vraiment et je pense qu'il faut en effet maintenir cette innocence dans l'écriture et n'écrire en ne pensant à nul autre chose qu'au sort de son personnage, c'est en écrivant pour soi que le lecteur en apprend sur lui-même. Et ce ne doit pas être autrement. Merci beaucoup :)
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Utilisateur désactivé · il y a
Je pense qu'effectivement, pour écrire au plus près, il faut savoir plonger en soi. Parfois on y trouve ce qu'on n'était pas venu y chercher...
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Ambre Godin Sagi · il y a
Fort et subtil. Tendu et tendre. Merci
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Wynn · il y a
Merci à vous d'avoir pris le temps de me lire
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SakimaRomane · il y a
je découvre... Un texte somptueux et des images magnifiques ! Si je devais ne retenir qu'un récit dans ce GP d'été ce serait clairement le votre.
Merci pour ce partage d'émotions...Une beauté pure et rare :)

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Wynn · il y a
Merci c'est vraiment compliqué de répondre quelque chose face à un commentaire aussi élogieux, j'espère simplement que je serais capable de faire partager d'autres moments comme celui ci à l'avenir :) merci beaucoup
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JACB · il y a
Des émotions, un destin qui font écho à mon coeur. Pareil héritage est infiniment précieux, merci de nous l'avoir confié Wynn
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Wynn · il y a
Un héritage immatériel et imaginaire, mais après tout pourquoi il n'y a aucune raison que cela ne se soit pas produit. Peut-être que Jean a pu le lire depuis l'au delà, ce serait formidable.
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JACB · il y a
C'est déjà une richesse que de l'avoir imaginé !
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Alice Merveille · il y a
Magnifique !
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Isabelle Lambin · il y a
Félicitations Wynn !
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