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La boxeuse amoureuse

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Claire Bouchet

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Ce texte constitue la suite de mon TTC « Merveilleuse perdition », mais il peut aussi se lire de manière indépendante.
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- « Une boxeuse, ça boxe », répète inlassablement Monsieur PARNASSIAN. « Le film, Rocky, ça te parle ? C’est ce qu’il répète constamment. Alors, boxe ! »

Deux heures que je suis sur ce ring d’entraînement et que Monsieur PARNASSIAN m’invective. 15 ans qu’il me supporte — dans tous les sens du terme — car il sait bien mieux que moi ce dont je suis capable. Je n’ose toujours pas me l’avouer de peur de me décevoir, mais je vois bien que mes capacités physiques ont constamment évolué depuis mon adolescence. Ces longs bras flasques se sont raffermis, soulignant biceps et triceps bien développés. Mon punching-ball favori en aurait à raconter de mes rancœurs, de mes colères et de mes doutes encaissés au fil des années ! Côté vestimentaire, j’ai lentement délaissé le bas de jogging informe pour le leggings corsaire ajusté et je peux maintenant voir se dessiner harmonieusement la ligne mollets-cuisses que mes jeux de jambes et mes jeux d’appui inlassablement répétés ont installée durablement.

L’espace d’un instant, je me surprends à repenser à cette jeune fille de 15 ans, tellement peu sûre d’elle-même qu’elle traversait sa propre existence et celle des autres sur la pointe des pieds, ombre furtive s’excusant presque d’être là. Elle me semble si loin et si proche à la fois. Alors que l’espoir d’exister se délitait peu à peu, deux êtres ont bouleversé sa vie. Madame LALIQUE, devenue sa professeure de chant et Monsieur PARNASSIAN, gérant de salle de boxe, son mentor. Que serait-elle devenue si elle n’avait pas croisé leur route ? Longuement, patiemment, ils l’ont accompagnée sur la voie de la réconciliation avec elle-même.

À l’évocation de ce temps pas si lointain, une larme silencieuse glisse sur ma joue et une phrase du Petit Prince de Saint-Exupéry me revient à l’esprit : « On risque de pleurer un peu si on s’est laissé apprivoiser ». C’est tellement moi...

La réalité de l’instant se rappelle douloureusement à moi lorsqu’un uppercut bien appuyé vient me faire vaciller. Déstabilisée, je n’arrive pas à riposter et mon sparing-partner en profite pour enchaîner un crochet du droit qui m’envoie dans les cordes. Je suis sonnée. Monsieur PARNASSIAN, plus que jamais avare de mots, explose contre moi :

- Une seconde d’inattention et tu es « out »

- Je pensais à autre chose, lui réponds-je

- Inadmissible ! Pas sur ce ring ! me rétorque-t-il

- Pardonnez-moi. Cela n’arrivera plus. On reprend.

- Pas aujourd’hui. File à la douche. Puis dans mon bureau.

J’ai la douloureuse impression d’avoir déçu Monsieur PARNASSIAN. Une angoisse sourde m’étreint. Je cherche son regard afin d’avoir un début d’explication, mais mes yeux ne rencontrent que le dos de sa silhouette imposante s’éloignant de la salle d’entrainement. J’implore alors Léo, mon partenaire du jour, pour avoir un indice de ce qui m’attend, mais celui-ci me répond par un haussement d’épaules, traduisant ainsi son ignorance de la situation.

Dans les vestiaires, je m’assois quelques minutes sur un banc. Je me concentre pour retirer mes gants de boxe et mes bandes de protection. Je pose le tout à côté de moi et je me repasse en boucle la dernière phrase de mon coach. Il a toujours été très mystérieux, peu disert, mais sa présence discrète et rassurante m’a permis de devenir la femme battante que je suis. Quoi qu’il se passe dans son bureau, je lui en serai éternellement reconnaissante.

Une fois rafraîchie et habillée en civil, je frappe à sa porte. Un vague signe de la main m’invite à entrer. Je me tiens debout devant son bureau, attendant timidement d’être invitée à m’asseoir. C’est dingue comme cet homme de 65 ans m’impressionne toujours autant. Il lève les yeux sur moi, me sourit — c’est extrêmement rare pour être souligné — et me montre une chaise. Je prends place et j’attends la sentence.

- Sarah, on se connaît depuis longtemps tous les deux n’est-ce pas ? Je t’ai vue grandir, douter de toi, mais aussi prendre de l’assurance au fil des années et t’affirmer dans tes positions. Et là je ne parle pas que de boxe.

Je reste baba sur ma chaise. Je crois bien que c’est la plus longue phrase prononcée d’un trait qu’il m’ait été donné d’entendre de la part de Monsieur PARNASSIAN !

- J’ai une proposition à te faire. L’association « La Nouvelle Aire » tu connais ? Elle vient en aide aux femmes victimes de violences conjugales. Eh bien l’asso souhaite organiser une démo de boxe féminine pour leurs protégées. L’idée est aussi de proposer quelques séances d’initiation tu vois l’topo ? Ça pourrait les amener à faire un parallèle entre les coups qu’elles ont pris et ceux qu’elles pourraient donner. Tu en es ?

- Bien sûr que j’en suis coach ! Comment pourrait-il en être autrement ? Je suis tellement fière que vous ayez pensé à moi.

- Parfait. Ne rate aucun entraînement dans ce cas. L’événement a lieu dans pile un mois.

Les semaines qui suivent, nous sommes plusieurs filles à nous entraîner sous la houlette bienveillante, mais ferme de Monsieur PARNASSIAN. Sans relâche, nous répétons les enchaînements tels des chorégraphies de corps de ballet. Des boxeurs masculins nous rejoignent pour des duels mixtes millimétrés censés symboliser les relations de couple conflictuelles.

Le jour J, la Halle aux sports est comble. Un ring est installé en son centre et les haut-parleurs résonnent du morceau légendaire « The Eye of the Tiger » du groupe Survivor, popularisé par le troisième volet de la saga « Rocky ». L’ambiance est survoltée. Les matchs s’enchaînent à un rythme effréné, orchestrés par un arbitre rompu à ce type d’exercice. Un écran géant retransmet l’intégralité de l’événement.

Lorsque vient mon tour, je ne suis plus une ombre depuis longtemps. Au contraire, j’entre dans la lumière des projecteurs, je m’installe dans mon coin pour suivre les instructions de mon entraîneur et au coup de gong, j’avance en sautillant au centre du ring, défiant mon partenaire du regard et de tout mon corps. Je suis prête au combat, je ne ressens aucune peur. Je vais combattre, frapper, esquiver, peut-être tomber, aussi me relever et sans doute mettre mon adversaire au tapis. En tous les cas je lutterai...

Je suis une boxeuse amoureuse de ces femmes qui absorbent un quotidien difficile et se battent pour garder la tête haute. Je suis une boxeuse amoureuse de son art et de la vie.

© Claire BOUCHET — 25/12/2018

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Extraits des paroles de « La boxeuse amoureuse » — Arthur H
https://www.youtube.com/watch?v=DOpppaeA7bw

« Regardez-la danser
Quand elle s’approche du ring
La boxeuse amoureuse »

« Elle esquive les coups
La boxeuse amoureuse
Elle absorbe tout
La boxeuse amoureuse »

« Boum boum les uppercuts
Qui percutent son visage »

« Mais jamais elle ne cesse
De danser, de danser,
Tomber ce n’est rien
Puisqu’elle se relève »
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Valérie Rossignol · il y a
J'ai apprécié lire la suite de "merveilleuse perdition" , même si j'ai préféré le premier récit, qui tenait plus du chemin initiatique, d'où le fait que j'ai été plus touchée. Merci pour cette jolie suite
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Joël Riou · il y a
Je vois que vous connaissez bien le milieu de la boxe, et que ce "noble art" peut être, encore, un bon sujet de littérature. J'ai d'ailleurs lu récemment, "Poids léger" d'Olivier Adam que vous connaissez certainement...
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Flore · il y a
J'avais lu "Merveilleuse perdition"...et voila sa suite...Superbe cette chanson d'Arthur H., le sport pour redonner confiance aussi....
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A. Nardop · il y a
Une pensée pour toutes celles qui ne se sont pas relevées, que vos mots aident leurs sœurs.
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Clapotis · il y a
Texte très agréable à lire. Et j'adore cette magnifique chanson qui porte le même titre.
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Dranem · il y a
J'ai pensé au film Million Dollar Baby de Clint Eastwood - La boxeuse amoureuse danse pour la vie !
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Claire Bouchet · il y a
Un chef d'oeuvre du septième art que j'admire au plus haut point Dranem. Il m'a sans doute un peu inspiré. Merci à vous d'avoir apprécié
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Joëlle Brethes · il y a
La boxe n'est pas du tout mon truc (ni à voir, ni à pratiquer) mais j'ai apprécié ton texte, Claire, ainsi que la générosité des protagonistes. Ils veulent redonner confiance en soi et courage aux femmes battues et c'est un beau projet !
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Claire Bouchet · il y a
Merci Joëlle pour ton retour. À travers ce texte, c'est justement de générosité dont j'ai voulu parler. Et surtout briser l'image que certains sports peuvent avoir en montrant qu'ils peuvent aussi servir de nobles causes.
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Loodmer · il y a
Si toutes les femmes du monde pouvaient se donner les poings
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Littlesurf · il y a
Beaucoup de femmes sont des boxeuses qui apprennent à encaisser les coups sur le ring de la vie, à en donner parfois. Ici le sport prévaut, ça me rappelle Clint Eastwood qui avait mis à l'honneur une boxeuse ( amoureuse?). Je reconnais bien ce style de qualité que j'apprécie Claire ;-)
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Claire Bouchet · il y a
Merci beaucoup Cathy. Ce la me fait très plaisir de lire ton ressenti sur ce texte. "Million Dollar Baby", un film magnifique en effet.
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Jo Kummer · il y a
Bonjour Claire, c'est avec plaisirs que je viens d'aimer (La boxeuse amoureuse), merci d'avoir voté pour ma BD!
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Claire Bouchet · il y a
Merci à vous d'être passé par ici Jo.
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