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La Boutique Souvenir

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Pierre Odlanir

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Tous les vendredi soirs depuis maintenant 2 mois je suis allé à la Boutique Souvenir. Je ne me suis mis à cette technologie que depuis que j’ai divorcé avec ma femme. Je me suis dis que ça serait le bon moyen d’être heureux à nouveau. J’allais tout de même pas prendre un robot de maison qui « satisferait tous mes besoins » comme le dit la publicité. Non, la Boutique Souvenir c'était vraiment le bon compromis entre le retour de la joie dans ma vie, mes dépenses limitées et mon éthique. Puis quand je le voudrai j’arrêterai. Je ne suis pas comme ces hommes dans les films du 20ème siècle accros à toutes ces drogues tel la cigarette ou encore la cocaïne. Voici une activité simple, réjouissante et sans danger.

« 
- Bonsoir monsieur Ashford
- Bonsoir Thomas comment allez vous aujourd’hui ? Enfin je veux dire en tant que robot vous « n’allez » pas spécialement mais vous voyez le concept hein ?
- Oui monsieur. Très bien monsieur. Vous savez que je peux répondre en toute autonomie, vous n’avez pas besoin de vous inquiéter de ma nature profonde. Je suis là pour vous.
- Oui pardon, je pense que je ne m’y ferai jamais. Vous nous ressemblez tellement que je me sens quelque part obligé de le faire.
- C’est sûrement du au fait que mon modèle a réussi haut la main le test de Turing dans toutes ses catégories.
- Sûrement oui... Ho mais je vois que ce cher monsieur Gilliard est encore là ! Dites moi à quelle heure sont ses rendez-vous ? Je me disais que si je pouvais parler à un vrai humain de temps en temps, je pourrai peut-être me sentir mieux ici.
- Il n’a pas de rendez-vous.
- Comment ça ?
- Monsieur Gilliard est connecté à la machine depuis 4 semaines maintenant.
- Ben dis donc, il y en a qui sont riches ici. Dites moi, c’est dangereux de rester connecté aussi longtemps ?
- Les études prouvent qu’une exposition prolongée n’est pas dangereuse. Mais le cas de monsieur Gilliard est un peu particulier.
- Comment ça particulier ?
- Bon ne le dites à personne hein.
- A qui voudriez-vous que je le dise ? Allez-y nous sommes entre nous !
- Voilà monsieur Gilliard a un cancer en phase terminale.
- Ha mince, moi qui voulait me faire un nouvel ami. Dire qu’on est capable de coloniser des systèmes solaires mais qu’on ne sait toujours pas guérir un tout petit cancer. Où va le monde ?
- Dans cette direction.
- Merci Thomas mais tu n’avais pas à répondre à celle là. Bon et si on partait pour notre séance du week-end ?
- Quand vous voudrez monsieur. Où voulez-vous aller ?
- Surprenez moi mon vieux. »

Je me réveillais dans la peau du moi adolescent. Quand je me suis regardé dans la glace je devais avoir 12 ans. C’est étrange comme sensation que de revoir ses propres souvenirs. On se sent comme maître de ses mouvements, alors que chacune de nos actions sont déjà programmées. Je veux dire qu’on garde notre libre arbitre mais qu’on ne peut pas dépasser une certaines ligne. Les premières semaines je me promenais librement dans le lieu où j’avais été projeté. Seulement, au bout d’un moment on rate un point charnière du souvenir et on est comme téléporté à l’endroit et au moment où nous aurions du être. Je commence à saisir comment bien réagir face aux souvenirs ; se laisser emporter par le courant.

Je me souviens de cette journée. Le soleil artificiel brillait haut dans le ciel et papa voulait m’emmener au cyber baseball. J’ai donc laissé la journée se dérouler comme prévu. Nous avons mangé dans un restaurant assez chic pour notre famille et nous avons beaucoup ri. Le soir venu alors que nous regardions chacun notre programme je me suis surpris à passer un coup d’œil par la fenêtre, l’avais-je fait étant gamin ? En tout cas je ne me souvenais pas de la suite. J’ai vu à la fenêtre d’en face une silhouette familière, c’était monsieur Gilliard. Non pas que je connaissais vraiment son visage car les masques qu’on nous met empêchent vraiment toute identification. Cependant je savais que c’était lui. J’ai essayé d’ouvrir la fenêtre mais à chaque fois que je le faisais, le souvenir se rembobinait. Je n’étais pas censé ouvrir la fenêtre. J’ai donc cherché le projecteur que j’avais dans ma chambre et j’ai fait des appels de lumière par la fenêtre. Au moment où mon père m’a vu, le souvenir est à nouveau revenu en arrière. Quelle frustration que de ne pas pouvoir être maître de son souvenir quand même !

J’ai tenté maintes et maintes fois de contacter monsieur Gilliard, mais à chaque fois que quelqu’un se rendait compte de mon geste tout était annulé. Au bout d’un moment j’ai fini par me résigner. Je le regardais alors du coin de l’œil tout en me demandant comment il avait atterri ici. J’ai fini par me mettre d’accord sur le fait qu’il avait du infiltrer la machine, vu le temps qu’il y passait c’était fort plausible.

Le lendemain, j’étais seul à la maison. Je me souviens que c’était un lundi où je n’avais pas école. Moi et ma grande maison, prêt à profiter de tout le confort de la vie moderne. J’ai cependant été coupé dans mon élan quand on a sonné à la porte. C’était lui, c’était monsieur Gilliard. Bizarrement, le courant semblait m’emmener vers la porte, ce devait être le bon déroulement du souvenir. Je lui ai ouvert, nous nous sommes regardés, je l’ai invité à rentrer, il a accepté en hochant la tête fermement.

J’avais tant de question à lui poser. Comment était-il arrivé ici ? Est-ce que je l’avais connu dans le passé ? Si le souvenir ne se rembobinait pas c’est qu’il était déjà venu ici auparavant. Est-ce qu’il est si vieux que ça ? Il n’a pas répondu à toutes ces questions. Il s’est contenté de me raconter sa vie. Elle était palpitante, digne des plus grands aventuriers de l’espace. Il avait vu tant de mondes, visité tant d’endroits et conquis tant de cœurs d’hommes qu’il était difficile de se tenir face à lui sans être intimidé. Nous avons ainsi passé toute la journée à parler sans voir le temps passer. Au moment de s’en aller, je lui ai demandé de répondre au moins à une de mes questions, il me devait bien ça maintenant que nous étions devenus amis. Il m’a répondu qu’il connaissait la question et que je connaissais déjà la réponse puis il est parti.

Le lendemain, je me suis réveillé dimanche matin dans ma cabine à la Boutique Souvenir. Thomas m’a demandé si j’avais passé un bon week-end, je lui ai répondu que je n’en avais pas passé d’aussi intéressant depuis un moment. J’ai signé la paperasse puis au moment de m’en aller Thomas m’a dit « Au fait, je suis désolé mais Monsieur Gilliard est mort peu après vôtre entrée dans la cabine. – Oui je sais Thomas, c’est dommage c’était vraiment un grand homme. »
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